‹ Voyage en terre sainte (volume 2)Chapitre 11 sur 85 · VASQUES DE SALOMON · texte numérisé non relu

VASQUES DE SALOMON

même au culte, puisqu'il fallut songer à augmenter considérablement l'approvisionnement du temple de Jéhovah.

Pour obtenir le résultat désiré, on dut s'ingénier, et chercher au loin les ressources qui manquaient sur place. En d'autres termes , les rois de Juda firent pour leur capitale ce qui se fait aujourd'hui pour Paris. Il y avait, k quelques lieues au sud de Jérusalem, des sources très-belles, k Étham, sur la route d'Hébron ; et Salomon ne recula devant aucune dépense, devant aucune difficulté, pour doter sa ville royale des eaux parfaites de ces sources. Trois immenses réservoirs furent taillés dans le roc vif k des niveaux successivement inférieurs, de manière que le premier, rempli directement par ces sources, déversât son trop- plein dans le second, et celui-ci ensuite son propre trop-plein dans le troisième, k partir duquel un aqueduc souterrain, suivant les flancs des vallées f et faisant tous les détours nécessaires pour conserver une pente constante, conduisait les eaux jusqu'à Jérusalem. Ces trois réservoirs, qui sont véritablement une merveille, se nomment EI-Bourak , et pour les chrétiens ce sont les vasques de Salomon. Au moyen âge, et probablement lorsque l'aqueduc fut réparé par le fils de Kelaoun , une forteresse nommée Qalâat-el-Bourak fut construite sur le flanc nord du réservoir supérieur, pour protéger et défendre au besoin cette prise d'eau. C'est aujourd'hui la demeure de quelques hommes préposés k la garde de ces vasques, qui pourtant n'envoient plus une goutte d'eau k Jérusalem; quant k l'aqueduc, il s'appelle aujourd'hui (du inoins dans le voisinage de Bcït- Lehm et du tombeau de Rachel) Qanat-el-Koufar, « canal des infidèles. »

C'est k la réparation de cet aqueduc que Ponce- Pilate employa une partie du trésor du temple, k la grande indignation de la nation juive. Au moyen âge, le soulthan

d'Egypte El-Malek-en-Naser-Mohammed-Ibn-Kelaoun le fit répara 1 à son tour, et y établit un système de tuyaux de terre cuite, que Ton retrouve de temps en temps dans les parties dégradées et découvertes, lorsque Ton suit le trajet de cet aqueduc ruiné.

Voici quel est ce trajet. A partir de la vasque inférieure, l'aqueduc longe, pendant près d'une lieue kilométrique, le flanc nord de la vallée d'Eurtûs; il remonte ensuite au nord, en contournant de nombreux ravins pendant trois kilomètres, jusqu'à Beït-Lehm, qu'il enveloppe complètement par un lacet de près d'une lieue pour reparaître au nord de Beït-Lehm, à trois ou quatre cents mètres au plus du point où il s'est infléchi pour redescendre au sud-est, afin de tourner autour du village ; puis il remonte au nord pendant une lieue environ. Arrivé à un kilomètre au sud du couvent de Mar-Elias, il court au nord-est, sur une longueur de deux, kilomètres, fait un contour de quinze cents mètres en redescendant au sud, et remonte ensuite au nord et au nordouest, sur une longueur de cinq kilomètres. La, il traverse le Birket-es-Soulthan sur un pont-aqueduc, et contourne ensuite le mont Sion pour entrer dans les flancs de cette montagne. Il vient enfin déboucher dans l'escarpement de roc qui dominait le Xystus et la vallée du Tuopœon, à l'ouest du temple, c'est-à-dire du Haram-cch-Chérif. La sortie de l'aqueduc est encore très-bien conservée en ce point, mais à partir de là, il est complètement ruiné et a disparu. Depuis la source d'El-Bourak jusqu'à ce point, le développaient total de l'aqueduc de Salomon est de vingt kilomètres au moins, et ce eliillre est certainement exact, à un kilomètre près.

On voit que les eaux d'Ethain, puisque l'aqueduc qui les amenait aboutissait directement au temple, étaient plus socialement destinées au service du culte. Cette prise d'eau avait

trop bien réussi pour que les rois de Juda ne fissent pas quelque construction semblable pour subvenir aux besoins de la population. Ce furent cette fois les belles eaux de la source de Nephtoah, aujourd'hui Leftah, qui furent détournées et amenées à Jérusalem. Leftah n'est qu'à une lieue kilométrique au nord-ouest de Jérusalem, et un canal aqueduc, dont on retrouve encore les traces en quelques points, fut construit dans ce but.

Ainsi que je l'ai dit en commençant, il faudrait faire des recherches longues et toutes spéciales, aujourd'hui impossibles, pour se rendre compte d'une manière absolue du système adopté par les rois de Juda pour compléter l'approvisionnement d'eau de leur capitale ; mais ce que j'en ai dit, et ce que j'ai constaté de visu, est bien suflisant pour prouver que ces monarques avaient exactement fait, dans l'intérêt de Jérusalem, ce qu'une administration éclairée fait aujourd'hui dans l'intérêt de Paris.

Il ne me reste plus qu'a analyser les textes qui, dans les écrivains de l'antiquité, 6e rapportent aux eaux de la ville sainte.

J'ai déjà cité plus haut le passage d'Aristée relatif aux eaux qui desservaient le temple; inutile d'y revenir ici.

Timocharès, cité par Eusèbe (Prœp. erang., lib. IX, cap. xxv), dit que la ville entière était constamment lavée par des eaux abondantes, dont tous les jardins environnant la ville recevaient la fraîcheur et la fertilité; de sorte que partout le sol semblait arrosé, bien que, jusqu'à une distance de quarante stades de la ville, il fut par lui-même d'une sécheresse absolue.

Eusèbe, au chapitre suivant, rapporte le témoignage de Yagrimensorde la Syrie, qui, après avoir décrit la situation et l'enceinte de Jérusalem, ajoute que cette ville possédait une

source très-abondante ('ïiwcpjraiv £è *ai imyr.v £v to> y.opup 5£a>p

Au chapitre xxxviu, l'évèque de Césarée cite les passages du poëme de Philon qui parlent de la source de Jérusalem, et dit qu'en hiver elle était à sec, tandis qu'en été elle coulait de nouveau avec abondance. Il cite textuellement trois fragments de ce poëme, fragments que nous pouvons nous disj>enser de reproduire, parce qu'ils ne nous apprennent rien de précis. Seulement, nous devons noter qu'Eusèbe déclare avoir emprunté les citations que je viens de rappeler au livre d'Alexandre Polyhistor.

Enfin Tacite, dans sa brève narration du siège de Jérusalem, donne, comme une des raisons qui rendaient difficile la prise de cette ville, la présence d'une source qui ne tarissait pas. et les nombreuses excavations creusées dans les flancs de la montagne, et formant des citernes et des piscines destinées à recueillir l'eau des pluies.

Ceux qui m'ont fait l'honneur de lire mon premier voyage verront, d'après tout ce qui précède, que j'ai singulièrement modifié les idées qui y sont émises sur les eaux de Jérusalem. Une fojs que j'ai été bien convaincu que l'enceinte d'IIérode Agrippa n'a pas eu d'autre tracé que l'enceinte actuelle, il a bien fallu reconnaître les erreurs capitales (pie j'avais commises, et que je nie hâte d'abandonner sans l'ombre d'hésitation. 11 ne paraîtra pas maintenant hors de propos de reprendre la description dis enceintes successives de Jérusalem; c'est une question des plus intéressantes, et qui mérite bien qu'on s'y arrête. J'y passe donc sans plus ample préambule.

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