ENCEINTES DE JÉRUSALEM
Bien que la description des (rois enceintes successives de ^ Jérusalem donnée par l'historien Josèphe ail été nombre de [pfois reproduite et commentée, je ne puis me dispenser d'y Revenir une fois de plus, exactement comme si je ne m'en 4§tais pas occupé moi -même dans le récit de mon premier ioyage. Je fais donc table rase de tout ce qu'ont écrit mes l$evanciers. comme de ce que j'ai écrit moi-môme, et je reprends la question, comme si elle était vierge encore de tout examen.
Commençons par reproduire la description de Josèphe
{Bell, jud., Y. iv, 2) : « Des trois murailles, la plus ancienne
« était inexpugnable, tant à cause des vallées et de la hauteur
: « de la colline qui les dominait, et sur laquelle elle était con-
« struite. qu'en raison des fortifications que David, Salomon
« et les rois leurs successeurs avaient, avec grand soin et à
< « l'aide de dépenses énormes, ajoutées à la force naturelle du
« terrain. Commençant, du côté du nord, à la tour Ilippicus.
« et s'étendant vers le Xystus, en rejoignant ensuite le Curie
« (ty ( ita'Ar, çrjva-Tov). elle venait aboutir au portique oceiden-
•• tal du temple. »
Commentons d'abord ce passage. La tour Ilippicus n'a jamais été la tour actuelle de David; c'est là une des grosses •rreui's que j'ai commises jadis, avec beaucoup d'autres voyageurs. L'étude minutieuse que mes amis et moi nous
avons faite du château des Pisans, c'est-à-dire du QalAah de Jérusalem et des trois tours qui le flanquent, nous a convaincus, ainsi que je le dirai plus loin, lorsque je reprendrai mon journal , que la tour Hippicus est bien celle sur laquelle s'appuie encore aujourd'hui l'enceinte d'IIérode Agrippa ; que la tour de David est la tour Phasaël. et qu'enfin la troisième, qui est le plus à l'est, est la tour Mariamme. Leurs dimensions actuelles sont, pour ainsi dire, mathématiquement les mêmes que celles attribuées par Josèphe aux trois tours que je viens de nommer, et que Titus fit respecter lorsqu'il se fut rendu maître de la ville haute et qu'il eut prescrit à ses légions de ruiner la place. Disons en passant que la comparaison que nous avons faite des mesures en mètres actuels et des mesures antiques en coudées, démontrent que, pour ces édifices au inoins, Josèphe s'est servi de la coudée hébraïque de 525 millimètres. Elles prouvent aussi, une fois de plus, que rien n'a changé de place dans cette ville de Jérusalem , et que là où un édifice moderne a une destination publique bien déterminée, il a remplacé un édifice antique qui avait exactement la même destination.
L'enceinte primitive commençait donc du côté du nord, à la tour Flippicus, c'est-à-dire à la grande tour servant de point de départ à la muraille dans laquelle s'ouvre le Bab-el- Khalil, porte de Beït-Lehm, ou porte deJaffa. L'emploi indifférent de ces trois noms nous conduit à penser, avec toute apparence de raison, que, dans les temps anciens, les portes de Jérusalem portaient, comme de nos jours, plusieurs noms distincts, que Ton employait indifféremment. La cité des Jébuséens, devenue la cité de David, avait donc pour face septentrionale une ligne suivant l'escarpement nord du mont Sion, c'est-à-dire commençant au château des Pisans. longeant le coté méridional de la nie dans laquelle se trouve le grand
bazar aux grains, qui occupe toute l'extrémité sud du terrain vague des chevaliers de Saint- Jean, et venant aboutir au Mekhemeh actuel , qui très-certainement a pris la place de la Curie, c'est-à-dire de la Boutaf de Josèphe. De ce côté septentrional, plus de doute aujourd'hui sur le tracé de la première enceinte. Mais faisons ici une réserve indispensable. Cette première enceinte, décrite par Josèphe, n'est plus du tout l'enceinte jébuséenne. Celle-ci, au lieu d'aller rejoindre l'enclos sacré qui fut postérieurement bâti par les rois de Juda sur le mont Moriah, couronnait purement et simplement le plateau de Sion; elle devait donc, au lieu de descendre au Mekhemeh, suivre rigoureusement l'escarpement du roc qui domine, à l'ouest, la place aujourd'hui couverte de figuiers de Barbarie, et que traverse, en venant du Mekhemeh, le chemin conduisant au Bab-el-Morharbeh. Ceci dit, reprenons la description de Josèphe.
« De l'autre côté, faisant face à l'occident (irpoç oNîaiv) *, « ce mur commençait à la même tour (Hippicus), s'étendait « de là, à travers le lieu nommé Bethso, jusqu'à la porte des « Esséniens, et ensuite faisait face au sud (7fpoç votov), et se « retournait vers la source de Siloam (inrèp tov ZiXwfy. é™- « crpéçov Tnjyviv) 2 ; et de là, déclinant ou reculant de nou- « veau, en faisant face à l'orient (àcxtfvov wpoç <xvaToV/fv) et <( se dirigeant au-dessus de l'étang de Salomon (em tt,v SoXo- « (iwvoç xo>j(jt,6y;0pav) , et traversant le terrain jusqu'à une « certaine localité qu'on appelle Ophlas (o\y,xov pii/pi xwpou « tivoç ov xa^oOctv 'Oç^àv) , il se reliait au portique du temple
1 . iïpo; -770MV dans Thucydide signifie en face de la ville.
2. fittp avec l'accusatif signifie après, au delà, outre, disent les lexiques. Il est mathématiquement impossible que ce sens soit admis ici, puisque la source de Siloe a toujours été à 400 mètres en contre-bas des murailles de Jérusalem, et séparée d'elles par des escarpements très-difficiles à franchir.
« faisant face à l'orient (ttj xpoç âvaroWiv crroa tou Upou cuv- « yS7rre), » ou plus exactement peut-être, « il se reliait, en a faisant face, à l'orient, au portique du Temple. »
La longue branche de muraille qui part de la tour Hippicus se dirige au sud et fait bien , par conséquent , face à l'occident. Qu'était-ce que Bethso? nous n'en savons rien aujourd'hui. La porte des Ësséniens était -elle à la porte actuelle de Sion, Bab-Sahioun? Cela serait possible, à cause de la véritable immuabilité des choses en ce pays; et cependant le bel escalier taillé dans le roc, et que l'on a découvert dans le cimetière américain, s'il était usé comme un escalier ayant fait un long service, m'aurait conduit invinciblement à mettre l'emplacement de la porte des Ësséniens au sommet même de cet escalier; mais, ainsi que je l'ai déjà fait observer, il ressemble plus à un pas de souris qu'à une entrée de ville, et il semble n'avoir pas beaucoup servi. Aujourd'hui il est certain que l'enceinte de la ville jébuséenne a dû contourner le plateau supérieur du mont Sion, et une portion conservée du fossé taillé dans le roc le prouve jusqu'à l'évidence. Mais cette partie de l'enceinte jébuséenne a-t-elle été respectée par David et ses successeurs ? C'est ce que nous ne pourrions affirmer d'une manière positive, bien que nous le croyions. C'est en effet en faisant un circuit très- prononcé que cette branche de l'enceinte a pu contourner tout l'ancien cénacle, qui est aujourd'hui la mosquée de Nabi-Daoud, tandis que la muraille actuelle, à partir de l'angle sud-ouest, se dirige à angle droit vers l'est, en faisant face au sud par conséquent, et cela jusqu'à une tour angulaire au delà de laquelle la muraille change de direction. Là, on retrouve des traces certaines de construction judaïque au plus bas de la tour en question, et au-dessus on reconnaît un tronçon de l'aqueduc antique conduisant les eaux d'Etham au temple. Du flanc
droit de cette tour vue de l'extérieur de la ville, la muraille s'incline et court au nord quelques degrés ouest, puis elle change encore de direction , et fait de nouveau face au sud , pour s'incliner ensuite au nord- est, et reprendre la direction ouest-est, c'est-à-dire faisant face au sud, jusqu'à un nouvel angle droit, où elle s'élève directement au nord, en allant recouper l'enceinte du Haram-ech-Chérif au-dessous même de la mosquée d'El-Aksa.
Hâtons-nous de dire que, si nous tenons compte de la portion d'enceinte primitive qui couvrait Nabi-Daoud, toute la description de Josèphe devient parfaitement claire, et toutes les expressions dont il se sert se justifient d'elles-mêmes, tandis qu'il en est tout autrement si nous appliquons cette description au tracé de l'enceinte actuelle. Je crois donc fermement, pour ma part, que c'est celui dans lequel entre forcément le fossé taillé dans le roc, qu'il faut adopter, et que par conséquent on doit placer dans l'intérieur du premier mur décrit par Josèphe les terrains sur lesquels existent aujourd'hui les cimetières chrétiens et la mosquée de Nabi-Daoud. Il en résulte qu'Ophel doit être reconnu dans le terrain qui se trouve derrière la muraille antique où s'ouvre le Bab-el- Morharbeh et entre cette muraille et la muraille méridionale du Haram-ech-Chérif.
Passons maintenant à la seconde enceinte décrite par Josèphe.
« La seconde muraille partait de la porte qui s'appelait « porte Gennath (ou des Jardins) , laquelle appartenait à la « première muraille, et, entourant seulement le terrain placé « au nord, elle allait rejoindre la tour Antonia. »
Cette description est malheureusement très-vague , et ne nous offre pas de points de repère déterminés. Où était en effet la porte Gennath? Nous ne saurions le dire a priori.
Nous ayons cependant deux conditions auxquelles le tracé de cette seconde muraille est forcé de satisfaire. Elle devait, d'une part, couvrir la grande piscine d'Ézékhias, c'est-à-dire le Birket-Hammam-el-Bâtrak, et, de l'autre, laisser l'emplacement du Saint-Sépulcre hors de la ville. Cette seconde condition est impossible à éluder. Ceci posé, si nous tenons compte des fragments d'une très -ancienne muraille, mis au jour par les fouilles de Pierotti ', et existant encore sur le
4. Je viens de rendre à Pierotti ce qui lui appartient, et si j'ai nommé le découvreur véritable de ce lambeau de muraille judaïque, c'est que je tiens mon ami M. le comte de Vogué pour le plus galant homme parmi les antiquaires, et que par conséquent sa parfaite loyauté, dont je me porte garant de tout cœur, doit s'accommoder mal , j'en suis certain , du contenu d'une note qu'il ne connaît peut-être pas et que je vais emprunter au livre qui peut, à bon droit, être considéré comme celui qui, à notre époque, a remué le plus les passions religieuses et antireligieuses. Je n'ai pas à juger ce livre, Dieu merci; mais j'y trouve une question archéologique traitée en passant; j'ai donc le droit, par métier, de dire à la note qui contient sur ce point l'opinion de l'auteur : A nous deux! Transcrivons ( Vie de Jésus y par E. Renan; éd. in-8°, p. 416) et discutons à mesure que nous avancerons dans notre transcription : « M. de Vogué a découvert, à 76 mètres « à Test de l'emplacement traditionnel du Calvaire, un pan de mur judaïque a analogue à celui d'Hébron, qui, s'il appartient à l'enceinte du temps de « Jésus , laisserait ledit emplacement traditionnel en dehors de la ville. » M. de Vogiié, je le répète, est trop galant homme pour permettre qu'on lui attribue l'honneur d'une découverte qui appartient à autrui. Or, le pan de mur en question, ce n'est pas lui qui l'a découvert. Il fut mis au jour il y a plusieurs années déjà, dans les fouilles exécutées aûn d'établir le consulat russe à la place en question. Pierotti dirigeait ces fouilles; c'est donc lui qui a découvert la muraille judaïque dont il s'agit, et cela est si vrai, que lorsqu'il y a quatre ans au moins, je 6s hommage à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, au nom de Pierotti, de ses deux plans de Jérusalem et du Haram-ech-Chérif, j'eus soin de faire remarquer à la compagnie ce qu'avait de précieux la rencontre de ce fragment de muraille, pour l'élucidation de la topographie évangélique de Jérusalem. Le projet de placer en ce point le consulat russe fut abandonné, et l'espèce de ville russe dont j'ai parlé déjà fut construite près du Birket-Mamillah. Ceci pour donner une date. Le voyage de M. de Vogiié s'est accompli en 4862, comment donc aurait-il fait une découverte qui a précédé son voyage de plusieurs années ? Passons.
Le mur trouvé derrière l'église du Saint -Sépulcre est judaïque sans