II
mot « antique » , sens qui , je l'avoue humblement , n'est pas accepté par moi. Comment! parce que deux monuments ne présentent plus les mômes caractères de construction , il s'ensuit forcément que l'un est moderne? Comment! vous pensez établir en principe que, dans la même région, les monuments répartis sur un espace de dix à douze siècles avant notre ère doivent forcément se ressembler, sous peine d'être, l'un antique, l'autre moderne ? Démontrez alors avant toute chose que l'art de la construction a dû s'immobiliser et se pétriBer dans cette région , et cela par une exception unique , incompréhensible. Tant que vous n'aurez pas fait cela, je m'inscrirai contre votre classification. Mais surtout mettez de côté les arguments négatifs sans valeur, comme celui-ci : « Si la ville « offrait du temps d'Auguste, par exemple, l'aspect extraor- « dinaire qu'elle a aujourd'hui, on ne comprendrait pas com- « ment Strabon, qui nomme de très-petites villes, aurait omis « ces splendides remparts, alors dans leur intégrité. » Qu'estce que cela prouve? Ne voyez -vous pas, d'ailleurs, que cet argument est à deux tranchants, et que si vous ne nous présentiez pas des textes d'écrivains du moyen âge qui citent ces murailles de Tortose comme construites à leur époque, on pourrait vous l'adresser à vous-même? Strabon cite— t— il la prétendue Laodicée que vous croyez retrouver à Omm-el- Aamid?
Et à propos de la porte relativement moderne qui a pu parfaitement, bien que vous déclariez la chose impossible, s'ajuster à une tour antique, vous ajoutez : « Enfin, l'œil « exercé de M. Thobois, notre architecte, a découvert dans « cette construction d'uç si grand air des négligences qui ne a sont jamais le fait de la haute antiquité. » Si c'est là une opinion absolue de M. Thobois, croyez-moi, malgré son œil exercé, hâtez-vous de la mettre de côté ; car c'est une théorie
complètement fausse, et M. Thobois lui-même, quand son œil sera devenu plus exercé, renoncera au principe absolu qu'il vous a malheureusement suggéré , et que je transcris : « La « haute antiquité ne donne rien à l'ostentation, tout y est « solide et sincère. Ici, on s'est préoccupé de l'apparence : un « revêtement splendide couvre un mur médiocre qui n'est « nullement dans l'esprit des âges reculés. » Les faits abondent pour renverser de fond en comble cette prétendue vérité. Et le temple de Jérusalem, une des merveilles du monde, construit de pierre et de bois? Et le palais de Salomon? Et tous les palais assyriens, où de minces plaques de gypse recouvraient des murailles de terre? Tout cela est-il de la basse antiquité? Poursuivons. « J'ajouterai enfin que les châteaux « de Gebeil e( de Semar-Gebeil sont devenus pour moi des v ruines du moyen âge, depuis que j'ai vu Tortose et Athlit, « depuis surtout que M . Thobois m'a montré , dans la con- « struction des plus profondes assises de la tour de Gebeil, « des inadvertances, des marques de précipitation, des pau- « vretés dissimulées, dont la bonne antiquité ne fut jamais « coupable. »
Mais alors j'espère que l'œil exercé de M. Thobois aura trouvé le moyen d'expliquer la présence d'un des blocs de la tour de Djebaïl, tombé au-dessous d'une mosaïque romaine en place. Voilà un détail qu'il ne fallait pas fournir à vos contradicteurs, si vous deviez à un jour si prochain le mettre en oubli. Tant que vous ne m'aurez pas expliqué ce fait, et je crois que vous aurez bien de la peine pour y arriver, souffrez que je m'en tienne à votre appréciation personnelle, et que je fasse bon marché de celle que vous a soufflée M. Thobois, dont l'autorité archéologique est encore trop problématique pour moi.
D'ailleurs, s'il n'en coûte pas plus que cela à M. Renan
pour changer ainsi d'opinion archéologique, c'est qu'il en est toujours à la période d'éducation en ce genre, dont il a signalé si loyalement la nature, en se déclarant incapable de juger si un monument est du temps de Salomon ou du temps de saint Louis.
Mais revenons à l'appréciation du dernier rapport de M. Renan. Nous allons arriver avec lui à Jérusalem et à Hébron, et là il me permettra de lui dire que je me trouve sur mon terrain ; je me sens plus à Taise que lorsqu'il s'agit de constructions dont je n'ai pu apprécier les caractères que sur ses dires.
La première phrase qui me frappe et m'offusque est celle-ci : « Il faut des mois pour connaître Rome ou Athènes; en quelques jours, on a épuisé Jérusalem. » La phrase est bien dite comme style; comme fond, elle est insensée! J'ai passé, pour ma part, six mois à Jérusalem, et je déclare qu'il me faudrait bien d'autres mois, bien des années môme, pour épuiser cette localité historique. J'ai pourtant la prétention d'être aussi actif que qui que ce soit, lorsqu'il s'agit d'explorer archéologiqueuient un pays quelconque.
Pour arriver à traiter son sujet. M. Renan donne comme constant le fait d'un véritable manque de goût et d'une certaine gaucherie qui auraient régné presque jusqu'à nos jours dans l'aménagement civil et religieux des Juifs. Encore une phrase d'un tour charmant, mais vide de réalité.
J'ai, cette fois, rapporté des substructions du temple de Jérusalem et de beaucoup d'autres monuments de la même ville, dessins, photographies et moulages, qui condamnent cette assertion comme bien aventurée ; ce manque de goût, je suis forcé de le dire, se transforme en un goût exquis. Qui a raison ici, M. Renan ou les monuments?
u Samarie (Sébaste), ajoute M. Renan, n'offre plus l'as-
« pect que d'une ville romaine ; on y sent un luxe de parade, « imposé administrativement, une ville jetée toute faite parmi « des populations aux besoins desquelles elle ne répondait u pas. » Encore une phrase élégante; mais après? Vous oubliez que Sebastieh, c'est l'œuvre d'Hérode, le roi des Juifs.
Puis vient le tour du Garizim. « Où mon docte et pénétrant « confrère, M. de Saulcy, a cru trouver des restes de l'ancien « temple des Samaritains, je ne crois pas qu'il y ait rien « d'antérieur aux Romains, si l'on excepte quelques sub- « structions grossières. Le bossage des pierres est celui des « monuments byzantins, et en particulier des constructions de « Bethléem qui paraissent remonter à Justinien. Nous savons, « en effet, que les empereurs Zenon et Justinien firent de « grands ouvrages sur le Garizim. » Si nous allons au fond du passage, les épithètes de docte et de pénétrant me sont appliquées pour me dorer la pilule; car, si M. Renan a raison, et s'il n'y a rien là d'antérieur aux Romains, je n'ai certes été ni docte, ni pénétrant. Ma seule réponse est aujourd'hui celle-ci : Ce que vous croyez du temps de Zenon et de Justinien ressemble à ce qu'ont fait Zenon et Justinien à peu près comme le soleil ressemble à la lune. Un mot encore. Cette construction prétendue de Justinien est jonchée de cubes de cette grosse mosaïque qui ornait le temple de Jérusalem. Concluez.
Vient alors l'appréciation de l'âge des murs du Haramech-Chérif, des substructions de la mosquée d'El-Aksa et d'Hébron. Il serait en vérité trop long de prendre phrase à phrase les quelques paragraphes qui concernent ces monuments et de montrer l'inanité de chacune d'elles. Toujours c'est l'oracle de M. Thobois qui parle par la plume de M. Renan. Ici je lis : « Car M. Thobois m'a révélé dans
« cette partie des concordances avec les constructions plus « finies qui semblent indiquer que ces assises ont été posées « après celles dont l'encadrement est si accompli. » Puis : « Le a problème de la tour de David ou d'Hippicus ne diffère en a rien de celui que présentent les parties de l'enceinte du a temple. Les pierres de cette tour semblent avoir été tra- (( vai liées par les ouvriers mêmes qui ont bâti le mur occi- « dental. »
Le fait est qu'il n'y a pas l'ombre de ressemblance, dès qu'on entre dans les détails, entre les blocs de la tour de David, ou Phasaël, et les beaux blocs du mur occidental.
« On arrive ainsi à douter qu'il y ait à Jérusalem, à la « lumière du soleil, un seul grand assemblage de pierres anté- « rieur à la captivité. » Puis : « M. Thobois, ici encore, est ar- « reté par de graves difficultés. » (Il s'agit de la colonne monolithe sous El-Aksa.) « L'exécution de ce curieux monument lui « paraît grecque. La colonne et le chapiteau font partie du « môme ensemble architectonique que les coupoles, qui sûre- « ment ne sont pas hébraïques. Ajoutons qu'en général, chez « les Hébreux, les chapiteaux étaient de métal, etc., etc. »
Tout ceci est trop fort. Gomment! M. Thobois a l'étrange hallucination de voir un travail grec k la colonne sous El- Aksa ! Et M. Renan l'écoute! Et ce seul mot ne suffit pas pour lui faire comprendre que 31. Thobois, qui peut émettre une pareille monstruosité en fait d'appréciation, pourrait bien être soupçonné d'avoir un œil trop peu exercé? Et les coupoles, est-ce aussi M. Thobois qui a prononcé sur elles ce jugement : « Sûrement, elles ne sont pas hébraïques? » En ce cas, cette assertion vaut l'autre, je suis fâché de le dire. Et puis, où donc est prise cette proposition : « qu'en général, chez les Hébreux, les chapiteaux étaient de métal? » Ici, heureusement, M. Renan cite ses sources : Exode, xxvm, et Rois, I, vu.
Recourons-y bien vite : peut-être allons-nous apprendre quelque chose de bien nouveau pour nous qui pensions, en lisant la Bible d'un bout à l'autre et la plume à la main, n'avoir rien laissé échapper qui, de près ou de loin, touchât à l'histoire de l'art judaïque. Lisons donc :
Au chapitre indiqué dans l'Exode, je trouve la description du tabernacle, c'est-à-dire de la tente qui devait abriter l'arche d'alliance. J'y vois, à plusieurs reprises, mentionnés des soutiens (thd?) qui devaient être munis de crochets d'argent et avoir une base de bronze. Il s'agit là de poteaux d'une tente; quant à des chapiteaux de colonne, il n'en est pas question. Mettons donc de côté cette première citation, et passons à la seconde. J'y trouve mentionnées les colonnes de cèdre du palais de Salomon ; il n'est pas parlé de leurs chapiteaux. Puis vient la description des fameuses colonnes de bronze du temple Jakin et Boôz, et c'est tout! Voilà encore une citation qu'il faut abandonner. Et c'est sur deux citations imaginaires que M. Renan conclut qu'en général, chez les Hébreux, les chapiteaux des colonnes étaient de métal !
Quant au Haram de Hébron, pour M. Renan, c'est l'œuvre d'Hérode , qui a construit la Sebastieh toute romaine dont M. Renan lui-même a parlé, et qui a construit aussi Hérodium, Césarée, Massada.
Finissons-en et disons-le nettement, tout cela n'est pas admissible.