PORTE DORÉE: PORTE SOUS-EL-AKSA
Voila deux monuments sur le compte desquels les avis sont bien partagés. Les uns. et je me hâte de dire que je suis du nombre, se refusent obstinément à v voir une œuvre bvzantine; les autres y reconnaissent, ou du moins prétendent y reconnaître l'art de Justinien. La question vaut bien la peine qu'on s'y arrête un instant. Je ne le ferai pas en détail, cet examen devant naturellement trouver sa place ailleurs; je n'en parlerai qu'en gros et n'en dirai que ce que je croirai suffisant pour justifier l'opinion que je partage et que je veux défendre.
La décoration extérieure de la porte Dorée et celle de la porte sous El-Aksa sont toutes deux de la même époque. Cela ne fait plus question pour personne. Mais quelle est cette époque? Là seulement est le nœud. Voyons donc à apprécier sans parti pris le style de ces deux monuments.
Ce sont de vrais placages décoratifs ; voilà encore un point que Ton ne contestera pas. je pense : le fait saute aux yeux. Cela est si vrai, qu'à la porte sous El-Aksa, entre le fragment de corniche et la face de la muraille, on voit le jour.
A la porte Dorée, le fait ne peut se reconnaître, à l'extérieur; à l'intérieur, c'est différent : il n'est pas moins évident qu'à la porte sous El-Aksa , mais il se manifeste d'une autre façon. Si, en effet, vous considérez de face les deux arcs surbaissés formant archivolte de la double baie, vous n'êtes frappé que d'une chose, cest de ce surbaissement excessif
qui fait qu'au premier coup d'œil, on serait tenté de croire que les archivoltes demi -circulaires de l'extérieur ne rentrent pas dans la même conception qui a engendré les archivoltes de l'intérieur ; mais cette illusion cesse aussitôt qu'on étudie le travail de l'ornementation des unes et des autres. Elle est une, elle est sortie du même cerveau, de la main des mêmes artistes.
Cela fait, tournez à droite et regardez la façade latérale du monument; toute incertitude s'évanouit à l'instant. Ces arcs sont un placage, et rien de plus, et encore un placage fort maladroitement ajusté. La preuve de ce fait est facile à donner; la voici : la face de retour de la corniche vient se loger dans l'aisselle d'un pilastre carré à surface unie, formant un second ordre au-dessus d'une corniche d'une simplicité extrême , qui ne se relie pas le moins du monde avec la première, et qui comporte des moulures dont l'ensemble n'a rien de commun avec ce que nous montre l'architecture classique. L'aisselle qui reçoit la corniche d'applique est indiquée par une amorce projetée par la corniche primitive bien au-dessous de la moulure inférieure de l'autre. Entre les parties des deux systèmes, il n'y a pas, je le répète, l'ombre de liaison, même intentionnelle, et nous sommes là en présence de deux époques bien distinctes, et qui n'ont absolument rien de commun. La corniche antique est supportée par des pilastres engagés, dont le corps présente des encadrements sculptés, de même style que l'entablement, et dont le chapiteau n'a jamais été qu'épannelé. A l'intérieur de l'édifice, nous retrouvons exactement tous les motifs de la partie antique extérieure; mais là les moulures simples ont été complètement transformées par l'application d'une ornementation outrée, semblable
à celle des archivoltes extérieures. Evidemment, à une certaine époque, on a surchargé à l'intérieur ce que l'on trouvait h. 43
trop simple, en y appliquant, à l'aide d'une ornementation outrée, je le répète, le cachet d'un autre art et d'un autre âge. J'ai déjà trouvé ailleurs l'occasion de dire que cet intérieur de la porte Dorée a été profondément remanié , et que le système de décoration excessive qui frappe dans toutes les parties rajustées à l'extérieur lui a été appliqué sans merci. Les fûts monolithes des deux colonnes soutenant les coupoles surbaissées du plafond n'ont été faits ni pour les chapiteaux qu'ils supportent aujourd'hui, ni pour les bases sur lesquelles ils reposent. Quant à ces chapiteaux, sur lesquels on a cru voir des croix , ils n'en ont jamais porté ; les moulages ^ue j'en possède le prouvent invinciblement. Voilà déjà des croix dont on a voulu tirer parti, et qui disparaissent avec l'argument qu'elles avaient fait naître.
Quant à la décoration des archivoltes d'applique , on y a vu je ne sais quel cordon d'oves dégénérées, à la place d'un cordon d'oves assez pures qui y sont toujours et qui y ont toujours été ; la photographie en fait foi. Ce cordon n'a rien absolument de commun avec celui qu'on a imaginé pour le lui substituer, et dont la prétendue découverte avait, en quelque sorte, permis de conclure qu'à l'époque où ce système d'ornementation avait été employé, on était arrivé déjà à ne plus savoir ce qu'étaient les oves classiques. Encore un argument qui échappe à mes contradicteurs. A leurs dessins j'oppose mes photographies, et le soleil dessine carrément ce qui existe ; il n'a pas de parti pris.
Solem quis dicere falsuni Audeat?
Cette ornementation comporte d'élégants cordons de petits modillons;' et les mêmes cordons existaient dans l'ornementation en stuc du palais d'Hérode, à Massada. Mon ami Rey
m'en a rapporté un très-précieux fragment qui le prouve. Quant à la ciselure sèche et vive des rinceaux de feuillage, un autre fragment de Massada, et de marbre cette fois, présente exactement la même.
On a pensé que la présence des colonnes engagées là et en d'autres parties souterraines du Haram-ech-Chérif était un indice palpable d'un âge relativement moderne, l'emploi des colonnes engagées pouvant tout au plus remonter à l'époque d'Hérodfe. A la théorie architecturale qui essayerait de s'appuyer sur un principe pareil, je n'aurais qu'un mot à répondre, c'est qu'il est inadmissible. En voici les preuves : en Egypte, on voit des colonnes engagées dans une chapelle du temps de Ramsès II, taillée dans les rochers du djebel Silsîlîs, et consacrée à Hapi-Moou, le dieu Nil. Ces colonnes sont à boutons de lotus en faisceau. Voilà qui est de quinze cents ans peutêtre antérieur à Hérode ; à Athènes il y a des colonnes engagées au délicieux temple de Minerve Poliade. A Bassae , au temple d'Apollon Epichorios, il y a des colonnes engagées. Au Medrecen, que l'on regarde, sans raison probante, comme le tombeau de Massinissa, toutes les colonnes sont engagées. En Assyrie, il y a des colonnes engagées à Khorsabad, dans les dépendances du haram fouillé par M . Victor Place. Voici ce qu'en dit mon ami J. Oppert (Expédition de 3/ésopotamie, t. I ,r , p. 352) : « Les systèmes de ces ornements ne se « distinguaient pas de ceux de la basse Chaldée (Warka et « Mugheïr), sauf l'introduction de la demi-colonne, ou plutôt « d'un demi -pilier rond. » Or le palais de Khorsabad a été bâti par Sargou, en 710 avant J.-C, pour remplacer le palais de Ninive, détruit depuis la prise de cette ville en 788. Nous voilà donc encore bien loin d'IIérode. Mais, ce que je ne saurais m'expliquer, c'est qu'on ait pensé qu'il n'était pas possible de faire remonter l'usage des colonnes engagées qui se
trouvent dans les substructions du Haram-ech-Chérif plus haut que l'époque d'Hérode, lorsqu'on retrouvait des colonnes absolument identiques à Aaraq-el-Émyr, qu'il n'y a pas moyen, même en faisant ce monument le plus récent possible, de faire descendre au delà de 176 ans avant le règne d'Hérode. Encore un argument qui fait défaut.
A la porte sous El-Aksa, on n'a pas été plus heureux. Au-dessus de l'archivolte encadrée plaquée contre le mur antique, règne une petite corniche rectiligne exactement semblable aux moulures supérieures des archivoltes surbaissées de la porte Dorée. Elle surmonte un arc en décharge d'un très-bel appareil, établi au-dessus d'un linteau monolithe, ces deux dernières parties formant partie intégrante de la muraille primitive. A droite du dernier claveau de l'arc en décharge, commence immédiatement un rhabillage de maçonnerie dont l'appareil est des plus médiocres , et la première pierre de ce rhabillage n'est autre chose que l'inscription retournée qui était vraisemblablement encastrée dans la base de la statue équestre d'Antonin , dressée sur l'emplacement du Saint des Saints. On a cru voir la pierre de cette .inscription entaillée pour livrer passage au cordon ornementé que j'ai décrit il n'y a qu'un instant , et l'on en a conclu que ce cordon avait été mis en place, quand l'inscription y était déjà. A ceci je réponds par une simple question. Qui prouve que l'inscription a été retaillée pour laisser passer un cordon orné postérieur, plutôt que pour s'ajuster à ce cordon existant depuis longtemps déjà? Rien absolument. Mais, heureusement, il y a mieux que cela. L'entaille de la pierre à inscription n'a jamais existé que dans l'imagination du dessinateur. La photographie est là pour le démontrer irréfragablement. Encore un argument qui fait défaut.
Enfin on a donné à l'archivolte qui encadrait la porte
sous El-Aksa la même ornementation qu'au cordon supérieur. Nouvelle erreur du dessinateur. Le cordon extérieur de palmettes, qu'il a représenté, n'a jamais existé; je suis désolé d'être obligé de le dire, mais ces dessins ont été faits avec trop de légèreté. Ils sont charmants, mais ils ne sont pas la représentation fidèle du monument. Dès lors quelle valeur attacher aux conclusions déduites de l'appréciation de ces copies infidèles? Malheureusement aucune.
Une observation encore , et qui , à mon avis , est essentielle. Tout à l'heure j'ai parlé du linteau monolithe de la porte primitive à laquelle on a substitué, plus tard, la porte ornementée, dans le goût de la porte Dorée. Ce Jjnteau a été brisé, soit par un tremblement de terre, soit par toute autre cause (ce n'est certes pas par la charge qu'il supportait, puisqu'il est cassé obliquement, en sens inverse de la poussée) ; or l'archivolte d'applique n'est pas rompue ; elle a donc été mise en place postérieurement à l'époque où la porte à linteau monolithe était en service.
Maintenant, quel est l'âge de ces appliques qui se voient aujourd'hui à la porte Dorée et à la porte sous El-Aksa? Plus que jamais, je suis convaincu que ces monuments sont du temps d'Hérode. A quelle autre époque, en effet, auraientils pu être ciselés? Interrogeons l'histoire, et établissons une série de dates.
Avant J.-C.
1002 à 1005. Salomon construit le temple.