‹ Voyage en terre sainte (volume 2)Chapitre 26 sur 85 · VALLÉE DE HINNOM · texte numérisé non relu

VALLÉE DE HINNOM

dans des sépulcres chrétiens dont ils se sont souciés comme d'un fétu, je les laisse clabauder, et je méprise souverainement leurs clabauderies.

Mais revenons un peu en arrière : en descendant au fond de la vallée de Hinnom, j'ai suivi le seul chemin qui y conduise directement de la porte de Sion, et ce chemin, c'est un vrai monument antique bien digne d'être étudié. En effet, en deux points différents de son parcours, et un peu au-dessous de l'endroit où se voit un tronçon reconnaissable de l'aqueduc qui amenait les eaux d'Etham au temple, on aperçoit des marches d'escalier taillées dans le roc vif, et que les pieds des passants, depuis des milliers d'années, n'ont pu faire entièrement disparaître. De cet escalier (sont-ce les degrés qui descendent de la cité de David?) deux lambeaux sont bien distincts : l'un (celui qui est placé le plus haut) comporte encore cinq ou six marches, mais trop oblitérées pour être mesurées. Le lambeau inférieur ne compte plus que quatre marches; mais celleslà, taillées dans une veine apparemment plus dure, sont fort bien accusées encore. Voici leurs dimensions. La marche placée au-dessus des quatre qui se sont conservées est très-usée et n'a plus que dix-huit centimètres de hauteur. Les trois suivantes ont une hauteur régulière de vingt-deux centimètres. Quant à leur largeur, elle est variable. La première a m ,83, la seconde m ,65, la troisième 1 mètre, et la quatrième m ,70. J'ai pensé qu'il ne serait pas sans intérêt de signaler ce curieux débris de la Jérusalem antique à ceux qui viendront après moi en étudier les ruines.

Après avoir constaté avec un véritable chagrin la disparition complète de beaucoup des tombeaux que j'avais étudiés avec bonheur il y a si peu d'années, nous nous sommes dirigés sur le Bir-Eyoub, c'est-à-dire sur le point où les deux vallées de Hinnom et du Gédron se recoupent. J'avais mes

fU VOYAGE EN TERRE SAINTE.

raisons pour faire cette promenade. Outre que je voulais revoir les belles tombes judaïques percées dans le flanc de la vallée, dans le voisinage du Haq-ed-Damm , ou Haceldama, je tenais fort à rechercher le fameux Eben-Zoheleth de l'Ecriture, c'est-à-dire cette roche énorme détachée du flanc de la montagne par un violent tremblement de terre.

Il est question de cette pierre dans le premier livre des Rois (i, 9) : « Adoniah fit tuer des brebis, des bœufs et des « veaux gras, près de la pierre de Zoheleth qui était auprès « d'Ayn-Rodjel (n^mn px); il invita tous ses frères, fils du » Roi, ainsi que tous les hommes de Juda, serviteurs du Roi. » Gesenius dérive ce mot du radical *?nî, ramper, et le traduit en conséquence : « la pierre aux serpents. » A la lettre, cela veut dire : la pierre des choses qui roulent, qui rampent.

Saint Jérôme et Eusèbe citent cette pierre : « Zoeleth, « nomen lapidis ubi Adonias immolavit victimas (juxta fontem « Rojel). »

Mais est-ce bien de serpents qu'il s'agit la? Et n'est-il pas vraisemblable qu'il s'agit plutôt d'une pierre qui a roulé elle-même à la suite d'un tremblement de terre? Un passage de Josèphe, que je vais reproduire, nie donne lieu de le supposer. Voici ce qu'il raconte, à propos du sacrilège que le roi Osias ou Azarias essaya de commettre, et qui lui valut à lui la lèpre, et au pays une véritable catastrophe : « A ce moment, un grand tremblement de terre survint, le temple se fendit, et la splendeur du soleil y pénétrant vint frapper le visage du roi, que la lèpre envahit sur l'heure. Devant la ville, au lieu

nommé Eroge (là est sans doute une altération du nom \yn-Rodjel) , la moitié de la montagne qui était à l'occident se détacha et, roulant sur une longueur de quatre stades, vint s'arrêter contre la montagne placée à l'orient, de façon à obstruer les chemins et les jardins du Roi. » (Ant. jud.,

PIERRE DE ZOHELETH. <H5

IX, x, 4.) Voilà encore des chiffres insensés, et que nous devons prendre pour ce qu'ils valent. Se figure-t-on, en effet, la moitié du mont du Mauvais-Conseil, évidemment désigné dans ce passage, trouvant le moyen de rouler sur une longueur de à stades (soient 740 mètres, s'il s'agit du stade olympique, et 560 mètres, s'il s'agit du stade judaïque), dans le fond d'une vallée qui, en ce point, n'a guère plus de cent mètres de largeur? Que reste-t-il dans ce récit? La simple constatation d'un crevassement considérable de la montagne en question, par suite du tremblement de terre. C'était de ce crevassement que je voulais rechercher les traces, et il n'était pas difficile de les trouver. En effet, dès que je suis arrivé au bout de la vallée de Hinnom, c'est-à-dire dans le voisinage du Bir-Eyoub, qui est certainement l'Ayn-Rodjel, j'ai été immédiatement frappé du profond bouleversement de toute la partie du mont du Mauvais- Conseil qui forme l'angle nord-est de ce pâté montueux. Là, des crevasses énormes produites par un tremblement de terre se montrent partout. Les roches se sont éboulées, et avec elles parfois d'énormes fragments taillés qui offrent encore les traces des excavations sépulcrales auxquelles ils ont été reliés jadis. Remarquons en passant que les tombes mutilées par ce tremblement de terre historique sont, de toute nécessité, antérieures à l'époque où il a eu lieu. En un mot, il y a, en ce point, par suite d'une large fissure, une solution de continuité avec affaissement d'une portion notable du flanc de la montagne. Pour moi , c'est bien là la pierre de Zoheleth . Inutile, je pense, de dire que je suis ravi d'avoir constaté ce fait.

Après nous être reposés un instant au Bir-Eyoub, nous avons gravi le flanc oriental du mont du Mauvais-Conseil, à l'angle que couvrent à la fois les vallées de Hinnom et du

Cédron; nous avons revu en passant tous les tombeaux que j'avais admirés à mon premier voyage; mais ici, comme à l'autre bout de la vallée , au voisinage de la route de Beïtlehm, les mutilations des exploiteurs de carrières ont été leur déplorable train. C'est ainsi que le curieux tombeau avec frise à métopes, connu des Latins sous le nom de Retraite des Apôtres, et des Grecs sous celui de Chapelle de Saint-Onuphre, a été outrageusement dépecé. Il était au fond d'une sorte de vestibule de rochers , et tout le côté gauche de ce vestibule a été enlevé. Je m'étonne qu'une fois en si beau chemin, on ait eu l'idée de respecter le tombeau lui-même. Patience! Ce n'est probablement que différé. Ah ! si j'étais pacha de Jérusalem, avec quelle joie j'userais de mes prérogatives en faveur des carriers de ce pays ! Autant de coups de marteau donnés aux monuments, autant de coups de bâton donnés aux marteleurs ! Et comme je leur ferais bonne mesure !

En parcourant toute cette partie de la montagne, on reconnaît et on suit à merveille la solution de continuité qui existe entre le massif général et la pierre de Zoheleth. D'en haut, les traces du tremblement de terre sont bien plus manifestes encore que vues du fond de la vallée.

Le tombeau qui nous a le plus vivement intéressé est un monument dont j'avais dessiné la porte à crossettes, lors de mon premier voyage. Si l'extérieur méritait cette attention, l'intérieur est bien autrement remarquable. En y pénétrant on remarque , dès que l'œil s'est habitué à l'obscurité qui y règne, un charmant plafond en coupole surbaissée, taillée dans le roc vif et d'un goût véritablement très-pur. Des bouquets de triples palmes ornaient les pendentifs soutenant la coupole, qui présente une sorte d'astéroïde élégant. Malheureusement ce plafond a été mutilé à une époque fort ancienne déjà, puisque c'est un anachorète qui, pour s'établir dans le

VALLÉE DE HINNOM. m

tombeau, en a brutalement attaqué les parois, décorées ou non, afin d'accommoder le tout à son usage. De charmantes portes à crossettes et à fronton, également taillées dans le roc, offraient en relief l'image de battants ornés d'encadrements de moulures. A la partie inférieure, ces battants simulés étaient évidés pour livrer le passage dans un four à cercueil; une fois celui-ci mis en place, un bouchon de pierre venait s'encastrer hermétiquement dans l'ouverture, et cette portion mobile de la porte devait offrir la continuation des moulures de la portion fixe. Somme toute, ce tombeau , qui sera levé et dessiné avec soin , est un des monuments les plus curieux de la nécropole de Jérusalem. Quand je pense que l'on a considéré comme byzantine l'ornementation de ce tombeau, mutilé par un anachorète chrétien, très-certainement avant l'époque byzantine à laquelle on a songé, je ne puis m'empêcher de me demander où l'on a pu trouver de quoi justifier à ses propres yeux une appréciation pareille. Pour moi c'est incompréhensible. J'ai déjà trouvé, je crois, l'occasion de mentionner un fait curieux que nous a révélé ce tombeau, c'est que l'artiste qui a dessiné ce joli plafond en avait fait l'épure sur la paroi même de la muraille, afin qu'elle servit de guide-âne au tailleur de pierres chargé de l'exécuter. Cette épure est parfaitement conservée, et sa découverte a véritablement quelque chose de trèspiquant.

Pendant que je me trouvais à proximité du sommet du

mont du Mauvais-Conseil, j'ai pensé que l'occasion était bonne d'explorer celle-ci pour y découvrir, s'il était possible, les traces de la contre va liât ion de Titus. Ces traces, que la culture a fait disparaître presque partout, se montrent néanmoins en certains points, à la crête même du dernier banc de roches verticales. Les tronçons qui en subsistent encore sont des amas de petites pierres que le temps a reliées les unes aux autres, de façon à former une masse concrète et que Ton n'entamerait pas sans peine. Ces tronçons du reste suivaient une direction bien déterminée, sur une étendue assez considérable. En un point placé au-dessus et un peu à l'ouest du Haq-ed-Damm , il m'a semblé reconnaître les traces d'un ouvrage arrondi qui se reliait à la ligne de contrevallation elta-mênie. De ce môme point je voyais à merveille, sur les deux sommets méridionaux du pâté formé par le mont des Oliviers et le mont du Scandale, deux amoncellements ou aggeres de pierres , représentant certainement deux des castella que Titus avait répartis sur le pourtour de la ville assiégée. Les castella étaient donc tout à fait détachés en arrière de la ligne continue faisant face à Jérusalem, et leur position était telle qu'ils pussent tenir lieu d'une circonvallation véritable, c'est-k-dire éclairer parfaitement et surveiller le pays environnant. Effectivement, quand nous avons plus tard visité tous ces castella, les uns après les autres, nous avons reconnu qu'ils étaient on ne peut mieux placés pour voir jusqu'au fond de toutes les vallées par lesquelles des troupes de secours auraient pu essayer de se faufiler vers la place assiégée.

Après cette intéressante promenade, qui nous a pris toute notre après-midi, nous sommes revenus en ville, les uns par la porte de Sion, les autres par la porte de Jaffa. Ceux-là, et j'étais du nombre, ne se souciaient pas trop d'escalader les

TOUR HIPPICUS. m

escarpements de Sion par une chaleur égale k celle dont nous jouissons en France au mois de juillet.

C'est en rentrant que , pour la première fois , j'ai eu la pensée que la tour Hippicus ne pouvait être la tour de David actuelle; on verra plus loin que cette pensée était fort juste.

Notre soirée s'est passée auprès de Salzmann, qui préparait du papier à photographie pour l'excursion qu'il va faire avec Mauss à Hébron et à Hérodium.

20 novembre.

Ce matin, Salzmann et Mauss, accompagnés de mon fidèle Botros, sont partis pour Hébron. C'est le frère d'Antoun qui les suit en qualité de drogman et de maître d'hôtel; Antoun, en effet, grâce à ses fantasias du dernier voyage, est bel et bien abattu par une fièvre de cheval, qui ne lui permet pas de se départir du repos le plus absolu. J'espère que la petite expédition de mes collaborateur n'en ira pas plus mal pour cela.

Mon excellent ami le P. Bassi est venu passer la matinée avec moi. Nous avons traité ensemble la question du sanctuaire d'Emmaus, et il m'a pleinement convaincu, par des arguments qui me paraissent irréfutables, que jamais TEmmaus des Évangiles n'a été, comme on le prétend aujourd'hui, à Koubeïbeh.

Immédiatement après le déjeuner, nous sommes allés, l'abbé et moi, voir Barrère qui est toujours fort souffrant. Au sortir de chez lui nous voulions chercher les traces de la contrevallation de Titus dans la vallée du Cédron ; mais la chaleur était tellement accablante que nous avons jugé pru-

dent d'attendre que le soleil fut un peu moins ardent, avant de nous mettre en quête. Nous nous sommes donc réfugiés à Sainte-Anne, que nous avons eu tout le loisir d'étudier dans les moindres détails. Comme l'abbé se réserve l'examen de tous les monuments chrétiens que nous devons rencontrer en Palestine, je n'en dirai qu'un mot. Pour moi, je crois fermement que le P. Bassi a eu raison de voir dans cette église autre chose qu'une construction contemporaine des croisades. C'est une église grecque, certainement antérieure, que l'on a accommodée tant bien que mal pendant les croisades au style du xn e siècle, à l'aide de quelques petits remaniements dont la postériorité saute aux yeux. Je n'en dirai rien de plus, ne voulant m'occuper que des monuments sur le compte et l'appréciation desquels je me crois aussi compétent qu'un autre.

Après cette station forcée qui a duré près de deux heures, nous allons enfin à la chasse aux débris de la contrevallation de Titus. Sur les flancs de Bezetha et du Moriah, impossible d'en discerner la moindre trace. Tout y est tellement encombré de tombes musulmanes et de remblais sortis des fouilles de Sainte-Anne, que, s'il y avait là un vallum contemporain du siège, il est aujourd'hui parfaitement enterré et à tout jamais. Sur le flanc et à mi-côte à peu près du mont des Oliviers, au contraire, on reconnaît très-bien un pli de terrain sensiblement horizontal, couvert de tombes juives et qui s'étend directement vers Siloam. Cette ligne commence au chemin qui conduit au Tombeau des Prophètes, et je ne doute guère que ce ne soit un pan de la contrevallation cherchée.

Nous avons admiré à loisir, et pour la dixième fois peutêtre, la belle muraille orientale du Ilaram-ech-Chérif et la porte Dorée. Le cordon qui règne au sommet des parties

TOMBEAU DABSALOM. * 424

primitives de cette muraille, vers l'angle sud-est, est carré, comme celui qui couronne la partie antique du Haram d'flébron.

Je tenais à revoir de près et en détail les magnifiques tombeaux de la vallée de Josaphat; nous avons donc gagné le fond du Cédron. Ce qui m'a frappé surtout dans le tombeau dit d'Absalom, c'est l'appareil étrange des blocs qui en forment le couronnement. Lorsque les constructeurs de ce curieux monument ont eu isolé la masse de rocher qui devait former la base, ils n'en ont pas arasé horizontalement le sommet ; au contraire ils ont conservé de ce rocher tout ce qui pouvait être utilisé , de sorte que les joints sont d'une irrégularité complète, aussi bien que les blocs qui s'y superposent, et qui ne forment aucun lit horizontal. C'est une sorte d'appareil des plus bizarres, et qui est tout à fait étranger aux règles de la construction classique. Tout cela, on le voit, a été ajusté en profitant de tous les matériaux que l'on avait sous la main , et avec un mépris absolu de la régularité. On ne s'est donc pas préoccupé le moins du monde d'avoir des lits horizontaux ; il semble même qu'on ait adopté de parti pris les joints à ressauts , afin d'engrener les blocs les uns dans les autres. A la corniche, entre les triglyphes, il n'y a pas deux patères semblables; les chapiteaux euxmêmes sont sensiblement différents les uns des autres. En un mot, tout dans ce monument semble l'œuvre du caprice.

Si nous examinons avec la même attention le beau monolithe appelé Tombeau de Zacharie, nous y trouvons les traces palpables du même goût capricieux. Là encore il n'y a pas deux chapiteaux qui soient ciselés sur le même patron. Ce tombeau d'ailleurs n'a jamais été terminé, et au flanc droit (face sud) , par exemple, tout est simplement ébauché. J'ai admiré de nouveau les charmants chapiteaux ioniques de ce

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monument, de l'emploi desquels je ne connais d'autre exemple que celui que nous fournit un temple de Sardes, que l'on n'a pas songé , que je sache , à faire descendre jusqu'à l'époque de la décadence.

Somme toute, jamais ces vénérables monuments de la Jérusalem judaïque ne m'ont paru d'une antiquité aussi reculée. N'oublions pas d'ailleurs qu'en 333, lorsque le Pèlerin de Bordeaux admira ces deux monuments, il eut soin de constater , dans son itinéraire , que c'étaient des monuments contemporains des rois de Juda. Ceci me rappelle que, lorsqu'au retour de mon premier voyage je fis d'instinct remonter l'âge de ces curieux spécimens de l'art judaïque à l'époque des rois successeurs de David, l'un de mes plus savants confrères de l'Académie déclara qu'ils étaient empreints d'un tel air de décadence, qu'il n'était pas possible de leur assigner une date plus reculée que la fin du iv e siècle de notre ère. Je lui lus alors le passage qui les concernait , dans le Pèlerin de Bordeaux, et tout fut dit. Chacun fut bien forcé de reconnaître que ce n'était pas moi qui m'étais hasardé.

Quant au tombeau de Saint-Jacques, c'est-à-dire à la cave dorique taillée dans le roc vif, tout antique qu'elle est, il faut de toute nécessité la considérer comme bien postérieure au Tombeau de Zacharie. Un fait matériel le prouve irrésistiblement. L'entrée de ce caveau débouche, en effet, dans la cour de rocher au milieu de laquelle a été réservée la masse du Tombeau de Zacharie. Cette entrée n'a donc pu être taillée que lorsque cette cour, et par suite le beau monolithe funéraire qu'elle contient, existaient déjà.

Nous ne sommes rentrés qu'à la nuit tombante, un peu fatigués, mais enchantés de toutes les observations curieuses que nous avions faites pendant notre promenade.

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