MONT DU SCANDALE
échappé à mon excellent ami Waddington , je les ferai estamper tous les deux à son intention.
Arrivés devant le Bab-Setty-Maryam , nous avons gagné le fond de la vallée du Cédron, et nous nous sommes immédiatement engagés sur le flanc du mont des Oliviers, en marchant vers le mont du Scandale. Nous en avons bientôt atteint le sommet, et certes nous ne regrettons pas notre promenade. Rien de plus beau que Jérusalem vue de là. Gomme on comprend que les rois de Juda aient eu l'idée de se créer de splendides jardins de plaisance au fond de cette vallée qui s'ouvre comme un abîme devant le village de Siloam ! Là tout est vert, tout est animé, tout est charmant! Des bandes de femmes y sont occupées, les unes à arroser, les autres à sarcler ou à cueillir les légumes qui poussent à vue d'œil dans ce coin de terre privilégié. Au delà de cette ravissante oasis, tout reprend l'aspect fatalement sévère de cette contrée, où s'est accompli le drame qui devait changer la face de l'humanité. A droite vous voyez monter rapidement la pente rapide qui , de la piscine de Siloé , conduit au pied du Haramech-Chérif. Puis cette vénérable muraille s'étend au nord, presque sans faire de coude, jusqu'à l'extrémité de la cité sainte. La vallée de Josaphat, le lit du Cédron et les sépulcres antiques d' Absalom et de Zacharie ont disparu , masqués par les flancs mêmes des monts du Scandale et des Oliviers qui semblent se relier au flanc du mont Moriah. A gauche la muraille de Jérusalem monte encore plus haut pour atteindre le sommet du mont Sion. Au delà de ces murailles, se montre ici la coupole verte de la Coubbet-es-Sakhrah , surmontée de son grêle croissant ; là un fouillis de petits dômes blancs, dominant les terrasses des maisons de la Jérusalem moderne, au-dessus desquelles on voit se balancer mollement, sous les rafales du sud-ouest, les têtes échevelées de
quelques rares palmiers. Au bas du Moriah et du Sion s'enfonce, le long du flanc septentrional du mont du Mauvais- Conseil, la sombre vallée de Hinnom qu'a tant de peine à égayer la verdure grisâtre des oliviers. Au delà de Jérusalem paraissent les sommets du haut plateau de Juda, sans lesquels on verrait à merveille la plaine des Philistins et la Méditerranée. Si l'on se retourne, on aperçoit devant soi les vallées tourmentées qui conduisent à la plaine de Jéricho, et, par delà le Jourdain, la chaîne continue du Ledjah, de l'Ammonitide et de la Moabitide, c'est-à-dire le premier plateau de l'Arabie. Tout cela constitue véritablement un splendide panorama.
Le sommet du mont du Scandale semble entièrement siliceux; partout de gros cubes de mosaïque s'y montrent sur le sol. A la partie la plus élevée on rencontre une sorte d'enceinte rectangulaire dont les côtés sont revêtus de pierrailles; mais cela pourrait bien n'être qu'une terrasse pour la culture, car on remarque d'autres lignes semblables et parallèles, à un niveau notablement inférieur, et réparties sur le flanc qui descend à Test, vers le fond de la vallée. Toutefois, à la crête même du plateau, on remarque un grand tumulus, très-allongé, de pierrailles et de terre, haut de cinq mètres environ, et du haut duquel la vue plonge dans la vallée inférieure. Certainement ce tumulus a été élevé de main d'homme pour former un poste d'observation, et je suis bien tenté d'en attribuer la construction aux soldats de Titus.
Avant d'arriver au sommet même du mont du Scandale, on remarque sur le flanc de la hauteur, et s'étendant parallèlement à l'assiette du village de Siloam , un lambeau bien conservé de la contrevallation que nous venions chercher en ce point.
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Partout où le roc affleure, on voit qu'il a été travaillé et taillé de main d'homme. Ici c'est un pressoir de dimensions assez mesquines; un peu plus loin (à l'ouest du pressoir), c'est une citerne auprès de laquelle se montrent les traces d'une construction carrée remontant évidemment à la plus haute antiquité. Enfin, en un point assez rapproché du sommet, nous avons examiné une petite plate -forme visiblement préparée avec intention, et que l'on voit munie d'une rigole qui, partant du sud, fait plusieurs contours pour venir aboutir à un trou peu profond, très-irrégulier et qui semble avoir été creusé par la nature, et non par la main de l'homme. Ceci ne saurait être un pressoir; qu'est-ce donc? Je l'ignore.
Après avoir exploré les rochers du sommet , nous nous sommes mis en devoir de descendre à Siloam même, ce qui n'est vraiment pas chose commode, tant la pente est roide, tant le seul sentier qu'il soit possible de suivre est difficile.
Vu d'en haut, le village de Siloam offre l'aspect le plus étrange : il a l'air d'une ruche de guêpes accrochée à une muraille. La surface du roc qui représente la muraille est garnie d'excavations naturelles ou artificielles, noircies par d'épaisses couches de suie qui témoignent qu'elles sont habitées de temps immémorial. Quelques-unes de ces grottes, qui ressemblent bien à des caveaux funéraires, sont habitées aujourd'hui comme toutes les autres. Au fond de la vallée on aperçoit une place immonde et infecte. C'est l'abattoir, où sont égorgées journellement toutes les bêtes de boucherie qui servent à l'approvisionnement de Jérusalem.
Un peu plus loin, au nord, est le curieux monolithe de tournure égyptienne que j'ai eu le plaisir de signaler le premier aux archéologues. Seulement je me suis complètement
trompé sur sa situation par rapport aux jardins du roi , et je me fais un devoir de rectifier cette assertion erronée. Ceel bien la vallée de Josaphat que ce monument domine, et au point le plus désolé et le plus étroit de son parcours.
De là nous sommes allés, en traversant le fond de la vallée, regagner la fontaine de la Vierge (Omm-ed-Deradj, « la mère des escaliers, » des Arabes) , que nous avons visitée en passant, et nous nous sommes dirigés vers notre gfte, suant , soufflant , n'en pouvant plus.
Au retour j'ai eu une très-agréable surprise. Le docteur Gaillardot, que la fièvre avait empêché de venir me rejoindre plus tôt, était arrivé de Sayda, et attendait ma rentrée. J'ai été heureux de faire la connaissance personnelle de cet excellent homme, que je ne connaissais encore que par lettres, et que j'ai trouvé aimable, affectueux et très-instruit, ce qui ne gâte rien. Il est venu m'offrir ses services, que j'acceptai avec empressement et reconnaissance. Deux heures après, il était l'ami de tout mon petit monde, et l'ami aussi intime que si nous ne nous fussions pas quittés depuis deux mois.
Comme ma promenade m'avait un peu fatigué, nous n'avons pas fait la soirée longue, et chacun a regagné son lit le plus vite qu'il a pu.
Î5 novembre.
Hier dans la matinée, Hanna Carlo était venu prendre mes ordres pour la visite de détail que je voulais faire au Qalâah ou château des Pisans : ce matin, à huit heures, nous devions nous mettre à l'œuvre. Mais, quand on est nom-
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breux, on a beau faire, on n'évite pas facilement une demiheure de retard, par-ci par-là. Ce n'est donc qu'à huit heures et demie qu'un cavas du consulat nous a conduits à la citadelle. M. Guérin nous accompagnait, cette visite ayant pour lui le même intérêt que pour nous-mêmes. L'officier commandant de place nous attendait , et la plupart des hommes du poste furent mis à notre disposition pour tout ce que nous voudrions faire. En un mot, si nous avions mal vu ce que renferme cette respectable citadelle, nous ne pourrions nous en prendre qu'à nous-mêmes.
Tout l'intérieur est encombré de masures sans forme et sans nom, qui croulent de toutes parts et auxquelles on serait bien fâché, je pense, de faire une apparence de réparation. On monte, on descend, on remonte, on redescend, sans savoir pourquoi, afin d'aller on ne sait où; certes il faudra toute l'obstination de Gélis pour comprendre quelque chose à ce tohu-bohu de décombres. Je n'aperçois rien d'antique dans tout cela. Il y a bien à la porte d'un certain magasin à poudre confié à la garde de Dieu deux fûts de colonnes en maleki, c'est-à-dire en belle pierre du pays; mais c'est tout. Comme ils ne sont pas venus là tout seuls, et qu'à coup sûr ce ne sont pas les Turcs qui les ont taillés ou apportés, il faut bien admettre que ceux-ci les ont trouvés sur place et les ont utilisés avec l'élégance et le goût qui les caractérisent. Ah ! demandez aux Turcs de faire de l'asiatique, du mongolique pur sang , et vous les admirerez ; mais , pour Dieu ! ne leur demandez pas d'utiliser des débris grecs ou romains, et encore moins d'en comprendre la valeur comme œuvre d'art, vous auriez trop à gémir.
Il va sans dire qu'en affirmant tout à l'heure qu'il n'y a d'antique au Qalâah que les deux fûts de colonnes du magasin à poudre, j'ai fait une restriction en faveur de la
tour de David. Celle-là, certes, est antique, et archi-an tique ; nous y reviendrons bientôt.
Dès qu'on a franchi la porte de la citadelle, on se trouve dans un premier vestibule adossé à la tour de David , dont l'angle sud- est forme la face de droite de ce vestibule. Au delà on entre dans une très -jolie petite salle pentagonale avec coupole bien appareillée. Deux des côtés du pentagone sont pleins; les trois autres ouvrent chacun sur une ruelle différente, par laquelle on pénètre dans le chaos de masures que je vous ai dites.
Notre première visite a été pour la tour de David , dont la masse imposante attire invinciblement l'attention de tous les voyageurs , fussent-ils les ennemis jurés des études archéologiques. D'ailleurs c'est la plate-forme de la tour de David qui supporte et le drapeau des Osmanlis et les deux ou trois pièces détraquées qui servent de temps en temps à exécuter des salves d'honneur, au grand péril des artilleurs; mais ceci n'est pas mon affaire. Du haut de cette tour on jouit d'une vue splendide de Jérusalem et des environs. Toute la base de l'édifice constitue un massif sans aucun vide intérieur. Je me suis laissé conter qu'Ibrahim-Pacha, pendant qu'il était maître de Jérusalem, avait fait entreprendre des recherches, afin de s'assurer de l'existence ou delà non-existence d'un vide qu'il soupçonnait, et où probablement il s'attendait à découvrir quelque trésor. 11 n'arriva à rien et renonça à l'opération.
Au-dessus du massif antique existe une salle qui semble avoir été une chapelle chrétienne, et qui maintenant sert d'oratoire aux musulmans. Une fois que nous avons eu pris toutes les mesures dont nous avions besoin, nous avons quitté la tour de David, pour aller inspecter et mesurer la tour sur laquelle s'appuie l'enceinte actuelle, qui, ainsi que
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je l'ai déjà dit, a remplacé l'enceinte d'Hérode Agrippa, ou troisième muraille décrite par Josèphe. Or, c'était la tour Hippicus qui servait de point de* départ à cette troisième muraille; il y a donc déjà une forte présomption en faveur de l'identification de cette tour avec l' Hippicus antique, identification à laquelle la tour actuelle de David n'aurait plus aucun droit. Mais voici qui est plus qu'une présomption. La tour Hippicus, suivant la description qu'en donne Josèphe, contenait un puits profond. Or, pas de puits à la tour de David, tandis qu'il y a un très-beau puits à la tour sur laquelle s'appuie la muraille d'enceinte. Enfin nous donnerons dans quelques instants une autre preuve tout aussi convaincante, pour justifier cette identification.
Restait à visiter et à mesurer la troisième grande tour du Qalâah ; c'est ce que nous avons fait avec le même soin que pour les deux premières. De la plate-forme de celle-ci une ouverture carrée permet de pénétrer du regard dans une salle basse condamnée et qui paraît à une très-grande profondeur; sur le sol de cette salle on aperçoit comme un énorme tas d'échalas couverts de poussière. Ce sont tout simplement des fusils qui ont été jetés là par l'ordre d'Ibrahim- Pacha, lorsqu'il eut fait exécuter le désarmement des bons bourgeois de Jérusalem. Voilà ce que l'on peut appeler une salle d'armes d'un nouveau genre.
Disons tout de suite qu'il résulte des mesures que nous avons recueillies qu'il y a identité entre les trois tours actuelles du Qalâah et les trois tours décrites par Josèphe, et qui s'appelaient Hippicus, Phasaël et Mariamme. Des trois tours antiques il ne semble être resté que le massif de la tour de David et le puits de la plus éloignée vers le sud. La première, c'est-àdire celle qui renferme ce puits, a pris la place et les dimensions de la tour Hippicus ; la seconde, sauf la partie supé-