PORTIQUES DU TEMPLE
Pendant que nous étions tout occupés au Bab-el-Borak, la pluie a commencé avec rage; le ciel est si bien pris de tous les côtés, qu'évidemment voilà le mauvais temps venu pour plusieurs jours. Avant de regagner l'hôtel, nous avons pourtant pu, Gélis et moi, examiner un gros pli de terrain qui, partant de la porte Dorée, s'étend en faisant face au nord. L'origine de cette bosse ne pourrait être déterminée qu'à l'aide de fouilles; quoi qu'il en soit, il y a eu là une ligne de constructions, muraille ou portique primitif. Peut-être bien est-ce la trace du mur du nord qui fut abattu, à ce que nous apprend Josèphe, pour agrandir le hiéron. Quant à la porte Dorée, elle est en contre-bas de la plate-forme de la Coubbetes-Sakhrah, d'une douzaine de mètres environ ; entre les deux il y a, sur tout le côté oriental, une esplanade assez large.
Le portique occidental a été remplacé par de belles galeries arabes, qu'on serait tenté de considérer comme ayant pris exactement la place de ce portique; il n'en est rien pourtant, car ce portique, au dire de Josèphe, avait, comme les autres, 30 coudées de largeur, soit 15 m ,75, et la galerie actuelle n'a que 5 mètres.
Nous sommes rentrés trempés comme des canards, et force m'a été de rester au gîte. Les fouilles ont continué de donner d'excellents résultats au Tombeau des Rois, et les vases funéraires abondent. Tout cela s'accumule dans ma chambre et remplira évidemment plusieurs caisses.
Hélas! notre caravane vient de faire une perte! On se rappelle la petite panthère dont m'avait gratiBé le grand cheikh des Adouân. L'aimable animal a si bien festoyé la viande crue, que nous avions généreusement substituée au lait de sa mère, qu'il en est, ma foi, mort d'indigestion. Gaillardot a passé une partie de son après-midi à dépouiller défunt Arthur, et il s'est trouvé que c'était une défunte. Force
nous a été de changer son nom, et, pour honorer sa mémoire nous lui avons, d'un accord unanime, imposé celui de Virginie! Donc, Virginie est morte, et je lui en sais un gré infini. Jamais je n'ai vu bête plus hargneuse et plus insupportable.
L'abbé et Louis, que rien n'arrête, sont allés au Tombeau des Rois ; de leur côté Salzmann et Mauss ont continué de lever des substructions du Haram-ech-Chérif. Quant à Gélis, il a achevé le plan du beau souterrain connu sous le nom d'écuries de Salomon, et il a retrouvé à l'intérieur du Haram le canal d'écoulement que nous avions découvert dans nos fouilles devant la triple porte du sud.
3 décembre.
Ce matin , le temps s'était un peu remis ; j'ai donc bien vite couru au Tombeau des Rois , où j'ai rempli mes poches de lacrymatoires et de débris de toute nature, extraits des terres que l'on continue de tamiser avec soin. Salzmann étant allé prendre des vues photographiques au pied de la muraille méridionale du Haram, Gaillardot et moi avons été l'y rejoindre; comme nous devions tous dîner chez monseigneur le patriarche, nous sommes rentrés de bonne heure, afin de nous débarrasser de nos costumes de voyageurs.
A six heures moins un quart, nous étions réunis au patriarcat, où nous attendaient le plus gracieux accueil et un véritable festin, des mieux ordonnés. Le reste de notre soirée s'est passé en causeries, dans lesquelles M gr Valerga n'a cessé de faire preuve de l'érudition la plus solide, aussi bien que de la plus charmante affabilité.
Cette après-midi, pendant que je faisais ma toilette, Pierre et Ferdinand sont venus m'annoncer la découverte d'un caveau
coupoles hébraïques. m
inconnu débouchant dans la première chambre du Tombeau des Rois. Cette nouvelle m'avait transporté de joie et d'espérance ; j'ai dit plus haut à quoi ces espérances ont abouti : un sarcophage rompu et quelques petits morceaux de papier, voilà tout. Et j'avais pris le parti de faire coucher deux hommes dans le vestibule, afin de ne pas me laisser souffler ces beaux trésors-là ! Hélas ! la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a.
J'ai parlé déjà de la magnificence des coupoles antiques qui se voient sous El-Aksa. J'avais un désir bien naturel de posséder de bons dessins de ces coupoles ; mais, pour y arriver, il fallait être autorisé à construire un échafaudage, et nous avons négocié avec le cheikh de la mosquée. On lui a donc annoncé que notre travail au Harani était fini, et que, par conséquent, la source des pièces de vingt francs était tarie. Grand désespoir du brave homme , qui demande avec anxiété s'il n'y aurait plus rien qui pût nous intéresser. Là-dessus, on lui a lancé à brûle-pourpoint la possibilité de dépenser huit jours de plus à dessiner les coupoles en question, si toutefois il était permis de construire un échafaudage pour les voir de près.
« Avez- vous des bois? a-t-il demandé sans l'ombre d'hésitation.
— Sans doute.
— Eh bien ! apportez-les bien vite. »
Et la chose a été faite, à la grande satisfaction de tout le monde. Cela m'a valu de Salzmann et de Mauss deux splendides dessins , dont l'exécution a demandé près d'une semaine de travail assidu. D'en bas, on ne pouvait véritablement obtenir que la caricaturé de ces œuvres d'un art si peu connu ; du haut de notre échafaudage , nous avons eu leur portrait fidèle. « Ces coupoles, a dit M. Renan sans les avoir réelle-
ment vues, ne sont certainement pas hébraïques. » Je me permets de retourner la proposition , maintenant que je les ai vues à Taise , et je déclare, sans plus de façon que mon savant confrère , qu'elles sont certainement hébraïques. L'un de nous deux se trompe, c'est évident; mais lequel est-ce? Il y a un tribunal qui le décidera sans appel ; c'est le public des antiquaires et des artistes. J'attends son jugement sans trop d'appréhension.
J'ai eu, avant le diner d'apparat auquel nous étions tous conviés , une visite assez intéressante ; c'est celle d'un vieux zaptié du Séraï , que j'avais toujours vu nous suivre au Haramech-Chérif, et que j'avais remarqué tout d'abord, grâce à son costume en loques. Il est venu, en pleurant à chaudes larmes, me raconter ses misères. Son nom est Moustapha-el-Borhdady ; avant 1810 , il était chef de bataillon au service du vice-roi d'Egypte. Après 1810, on lui a fait quitter de force ce service, pour rentrer dans les États du sultan. Il était marié, il avait des enfants (il en a aujourd'hui neuf /rien que cela!) ; il a donc essayé de Tunique méthode usitée en ce bienheureux pays , afin d'obtenir un emploi qui lui permît de vivre honorablement avec sa famille ; il a graissé toutes les pattes avides tendues devant lui , et tout son avoir, c'està-dire 180,000 piastres (soit 45,000 francs environ), y a passé; mais il a obtenu un emploi, celui de zaptié du Séraï, avec 70 piastres, ou 17 francs d'appointements par mois. Ils ne sont que onze à loger, à vêtir et à nourrir sur ce revenu. Bagatelle! Cet homme m'a fendu le cœur en me racontant, à travers ses sanglots, que, lorsque ses malheureux enfants lui demandaient du pain , il était , neuf fois sur dix , obligé de déclarer qu'il n'en avait pas. Horrible chose que la misère! Pour soi-même on peut la supporter ; mais pour les siens , ce doit être le plus cruel des supplices. Le pauvre diable est