INACTION FORCÉE
pendant que nous déjeunions, et j'ai bien vite quitté la table pour aller causer à l'aise avec lui dans ma chambre.
Le pacha a enfin pris son parti; mais il demande trois mille piastres pour les propriétaires du terrain, et deux lettres adressées par moi à Fouad-Pacha et à Aly-Pachaj pour leur faire connaître toute ma satisfaction des procédés dont il a lui-même usé envers moi. J'accepte ces différentes condi-
tions, mais en me réservant in petto de payer les trois mille piastres demandées par la main du chancelier du consulat de France, et devant le medjlis réuni.
Suis -je cette fois bien maître du monument que j'ai découvert? Je le crois. Mais comment faire pour l'emporter à Jaffa ? Pourrons-nous y parvenir sans le couper préalablement en morceaux? C'est plus que douteux.
Je reconnais, en grelottant dans ma chambre, les journées de pluie à Jérusalem, journées dont j'avais fait, il y a treize ans, un si dur apprentissage. Malgré un mauvais temps tel qu'en France nous ne mettrions pas un chien dehors, nous sommes allés dîner chez Barrère, et lui porter toutes nos lettre» pour le courrier qui va partir. Notre soirée a été employée à discuter longuement le site véritable d'Acra, et quand nous avons tous été d'accord sur ce point topographique, nous avons regagné notre gîte par une pluie battante.
44 décembre.
Cette nuit,.^în vent furieux s'est élevé; les fenêtres battaient et les vitres se cassaient dé tous les côtés. C'était un tapage du diable. Ce matin, la pluie est terrible ; voilà bien la vraie pluie de Jérusalem! N'importe, il n'est pas possible de rester claquemuré chez soi, sans rien faire. J'ai donc envoyé
prier M. Moore, consul d'Angleterre, de me désigner l'heure à laquelle il voudra bien me recevoir aujourd'hui, mon intention étant de lui demander l'autorisation de visiter le petit iqusée formé par les soins de la société littéraire fondée à Jérusalem sous le patronage de son prédécesseur. M. Moore, avec le plus aimable empressement, m'a fait répondre qu'à une heure après midi il m'attendrait au consulat, et qu'il serait heureux de me faire conduire au musée. Je sais qu'il y a, parmi les débris antiques qui y sont réunis, un fragment d'inscription hébraïque trouvé sur le mont des Oliviers, et je tiens fort à en prendre une copie et un estampage. En attendant , mes compagnons et moi nous gelons à qui mieux mieux, jusqu'au déjeuner.
A l'heure dite, nous nous sommes présentés, Michon, Gélis, Gaillardot et moi, chez M. Moore, par qui nous avons été reçus de la manière la plus affable. Notre visite faite , le consul nous a donné pour guide son chancelier, M. Wood, qui nous a très-obligeamment conduits au musée en question. Il était dans un bel état le musée! Heureusement M. Moore m'a fait part de son dessein bien arrêté de faire transporter dans un local qu'il fait préparer au consulat même tout ce qui se trouve en ce chenil abandonné. C'est une excellente idée; car au moins maintenant des morceaux trèsintéressants ne disparaîtront plus sous les toiles d'araignées et sous une épaisse couche de poussière dont l'humidité a fait une sorte de boue pulvérulente. Nous avons tout remué, tout retourné. Il n'y a pas là plus d'inscription hébraïque que sur la main, et cependant je sais de source certaine que cette inscription existe. Faute de griVtes, dit la sagesse des nations, il faut se résigner à manger des merles. Je me suis donc rejeté sur les merles du petit musée de Jérusalem. J'y ai vu quelques pièces du plus haut intérêt, et avec
l'aide de mes amis, j'ai pris rapidement les notes et les croquis nécessaires pour en pouvoir parler.
Le morceau le plus remarquable est le casque trouvé dans le Jourdain il y a une douzaine d'années, et que Salzraann a photographié sur toutes ses faces, lors de son premier voyage à Jérusalem. Ce casque, qui a été déformé comme par d'affreux coups de masse ou de hache, est entièrement couvert de figures d'un assez bon style, repoussées et ciselées. Le
travail m'en semble grec. J'ai retrouvé là aussi un bas de candélabre en marbre blanc, que Salzmann a également photo*
^m VOYAGE EN TERKE SAINTE.
graphie, et qui n'est ni grec, ni romain. Pour moi. c'est un travail judaïque du |>lus curieux.
Parmi les autres morceaux, il y a un beau mufle de lion en bronze, qui a dû servir de médaillon d'applique; deux jolies petites caisses à trésor, en pierre tendre, qui sont éti-
quetées comme provenant du mont des Oliviers et quejesoupçODDe fort d'avoir été tirées des Qliour-el-Molouk ; puis un fragment de brique portant l'estampille suivante :
Comment faut -il lire celle estampille? EX OF(ficma) REfgia) ? ou L(egionis) X. O(pus) F(igulinum)HIER (osolymitanum) ? Laissons bien vite ces lectures plus qu'hypothétiques, en rappelant seulement qu'au dire de Josèphe, la dixième légion, après la prise de la ville, fut laissée par Titus à la
MOSÉE DE JÉRUSALEM. 199
garde du pays : tû Hîxâni Îè TÔyftaTi -riiv tûv 'ItpoOT>u|iwv twé- Tpî^e çoXowvfv (Se//, /urf., VII, i, 3). Je fais appel aux épigraphistes expérimentés, pour nous donner le véritable sens de celte petite inscription. Je passe à ce qui m'a le plus vivement intéressé. C'est un beau morceau de frise antique , provenant
du Tell-Hounn, et dans lequel je retrouve tout à fait le style du monument expiatoire d'Hérode, mais déjà un peu altéré, ce qui doit être, si ce fragment a été ciselé sous le tétrarchat de Philippe. Je le rappelle, Tell-Hounn, pour moi, n'est que la Julias de Philippe, laquelle a remplacé la fameuse Beth- Sayda des Évangiles.
Pendant que nous examinions toutes ces antiquailles, M. Wood, pour nous aider à retrouver l'inscription manquant à l'appel , a écrit un mot au révérend Barclay, qu'il pensait en mesure de nous dire ce qu'elle était devenue. M. Barclay est arrivé sur-le-champ ; il m'a protiis de rechercher ce fragment, et de me le communiquer aussitôt qu'il l'aurait retrouvé.
Notre inspection du musée terminée, j'ai été faire une visite à M** Valerga et je suis rentré à l'hôtel, où le temps le plus affreux, et sans aucune éclaircie, nous a emprisonnés pendant plusieurs jours. Tous les travaux ont été forcément
suspendus, aussi bien ceux de mes ouvriers que ceux de tous mes amisrC' était le déluge en miniature.
Pierre est venu m' avertir qu'El-Rhouty, le chamelier de Jaffa, était arrivé, mais sans ses bêtes, qu'il n'était pas possible de faire marcher par une pluie pareille. Il est allé au Tombeau des Bois pour examiner les fardeaux à transporter, et il déclare que la cuve du sarcophage ne pourra, être emmenée à Jaffa sans avoir été dépecée. C'est cruel! mais qu'y faire? Il faut bien se résigner à ce qu'on ne peut éviter.
Les recherches que M. Barclay m'avait promis de faire, a6n de retrouver le fragment d'inscription hébraïque que j'avais cherché vainement hier au petit musée de Jérusalem, ont été couronnées de succès. L'original m'a été confié ce matin, avec prière de le renvoyer, aussitôt que j'en aurais pris copie. Le texte a donc été copié , estampé , et renvoyé i ment. Le voici :
Pendant toute la journée, la tempête n'a pas cessé une minute, et nous sommes restés aux arrêts forcés.