NAPLOUSE
sur notre droite pour nous saluer militairement , eux et les chefs qui les accompagnaient. Grand merci ! je sais ce qu'il m'en coûtera.
Je n'étais pas installé dans ma tente depuis un quart d'heure, que S. E. Haoulou- Pacha en personne venait me faire une visite. C'est un homme très-affable et très-bien élevé, avec lequel j'ai été ravi de causer pendant une demiheure. Comme il est de Damas, où, par parenthèse, il a empêché le massacre des chrétiens dans tout le quartier du Meydan dont il était le chef , % sa langue maternelle est l'arabe. Nous avons donc pu nous entretenir à l'aise, sans l'intervention d'un drogman , ce qui est toujours fort agréable. Il m'a offert ses services le plus gracieusement du monde , et , pour la sécurité de notre petit camp, j'ai accepté une garde de zaptiés, qui doit veiller toute la nuit autour de nos tentes.
Au moment où nous nous sommes mis à table , la pluie a commencé à tomber, mais faiblement. Comme demain nous allons travailler au Garizim, il serait bien à désirer que le mauvais temps nous fit grâce.
25 décembre.
Hier soir, Yakoub-ech-Cheleby m'a apporté, bien enroulés dans un vieux mouchoir et cachés sur son sein, trois feuillets doubles d'un beau Pentateuque samaritain manuscrit, datant très-probablement de quelques siècles. J'aurais voulu obtenir de lui qu'il m'apportât le livre tout entier, mais ma prière n'a pas été accueillie. Le gaillard aime bien mieux débiter son vieux bouquin feuille par feuille et à tout venant. Il en tire ainsi un parti superbe , et au prix
qu'il vend les feuillets détachés, il doit naturellement avoir une prédilection marquée pour le commerce de détail, fl m'a aussi fait des propositions a. propos d'une grande inscription samaritaine qu'il possède, et qu'il ne serait pas fâché d'échanger contre de belles et bonnes pièces de vingt francs. Cette inscription, découverte à Naplouse, a été publiée par M . Rosen, consul de Prusse à Jérusalem , avec une autre assez semblable qui se trouve encastrée dans la base d'un minaret. Ce sont deux pierres fort curieuses, et qu'un musée devrait s'elTorcer d'acquérir. Certes, les monuments de ce genre ne sont pas communs, et je ne connais pas d'autre inscription samaritaine que les deux que je viens de citer.
De très-bonne heure nous nous sommes mis en route, pour aller passer notre journée au Garizim, dont j'étais trèsdésireux de revoir les ruines. Celles-ci sont véritablement immenses, et représentent bien une ville considérable. J'avais recueilli dans mon premier voyage le nom Louza de cette ville antique; mais ce nom avait été assez mal accueilli, comme entaché d'invraisemblance, et probablement d'imagination de ma part; cette fois encore ce nom m'a été répété comme authentique par tous ceux que j'ai consultés à ce sujet, et M. V. Guérin lui-même est aujourd'hui pleinement édifié sur l'existence d'une ville très-étendue, nommée Louza, et située au sommet du Garizira.
Les ruines du temple n'ont guère subi de modifications depuis treize ans. Les restes de la grande porte d'entrée ont cependant disparu et ont été remplacés par un mur moderne. Cette porte était flanquée de petites cellules, et sur le linteau de l'une d'elles a été gravée fort maladroitement une croix grecque, placée là certainement à l'époque byzantine. J'ai examiné avec la plus grande attention les restes de l'édifice placé au centre de la cour. Aujourd'hui, il est pour moi contemporain.
LE GARÏZIM. 247
ou bien peu s'en faut, de l'enceinte. Celle-ci est formée de gros blocs à bossage assez grossier. Mais toute l'attention que j'ai apportée à l'examen de ce curieux monument n'a fait que me confirmer dans mes idées premières. Oui , c'est bien là ce qui reste du temple des Samaritains , détruit par Hyrcan. 11 faut n'avoir aucune espèce de notion d'archéologie pratique pour imaginer qu'une construction de ce genre puisse être du temps de Zenon ou de Justinien. Au reste, tout l'intérieur du monument est jonché de gros cubes de mosaïques blancs , noirs ou rouges (ce qui est très- curieux , c'est que ces derniers sont en terre cuite) . Quant à l'âge de cette mosaïque, il doit forcément se rapprocher de l'âge de celle dont les cubes se rencontrent par milliers au Haram-ech-Chérif de Jérusalem. Or, je n'ai jamais entendu dire que les fortifications du temps de Zenon et de Justinien fussent soigneusement pavées en mosaïque de ce genre.
Si, d'ailleurs, on s'était donné la peine de parcourir les ruines de Garizim , on n'eût pas été bien longtemps à trouver la fameuse forteresse de Zenon , que l'on s'obstine à reconnaître dans le temple , sans autre but très-probablement que d'avoir un motif de plus de dire que je me suis trompé, ou que je me trompe toujours. Grand merci !
En tout cas, je prierai mes contradicteurs, s'ils ont, comme je l'ai eue moi-même, la bonne volonté d'aller s'éclairer sur place , avec la ferme détermination de reconnaître leurs erreurs dès qu'elles leur sont démontrées, je les prierai, dis-je, de marcher quelques centaines de mètres au nord de l'enceinte du temple. Ils atteindront la limite du plateau faisant face au mont Ebal, et là ils trouveront, sur le mamelon extrême, les restes d'une petite forteresse byzantine avec ses fossés. L'appareil en est fort médiocre, mais très-bien cimenté. J'ose espérer qu'ils me permettront de
lis VOYAGE EN TKRHE SAINTE.
voir dans celle ruine l'œuvre cherchée de Zenon. Mais je dois ajouter que s'ils rne refusaient celle permission, je m'en passerais sans scrupule.
Nous avons parcouru dans tous les sens les mines de Louza, et nous nous sommes ainsi assures surabondamment que c'était une ville Irès-considérablc. Eu deux ou trois points existent des plates-formes de roc, inclinées de façon à faire écouler l'eau des pluies dans de larges citernes-, une de ces pi aies- formes m'avait élé jadis désignée par un Samaritain comme élant le lieu sacre de l'immolation des victimes pascales. Je déclare qu'aujourd'hui je n'en crois plus rien. Pourquoi l'une plutôt que toute autre de ces plates-formes aurait-elle été affectée au\ sacrifices du culte? Il n'y a pas une seule raison h donner pour cela. La tradition , me dirat-on . doit être respectée. Certes, personne plus que moi n'est disposé a tenir compte des enseignements de la tradition. Mais au Garizim on prend si souvent celle-ci en défaut . qu'on peut sans scrupule lui préférer la logique. Et d'ailleurs, si cette tradition était si bien établie parmi les Samaritains. comment pourrait-il se faire que le lieu de l'incinération, lors de la célébration de la Pâque, ne fût pas celui-là, et, qui plus est, ne fût pas constamment le môme? Tout bien considéré, j'aime mieux ne voir dans ces plates-formes inclinées que des appareils ayant pour but de recueillir les eaux des pluies hivernales, en un point où il n'y a pas de source à chercher ni à trouver.
Pendant que Mauss, Gélis et Gaillardot levaient avec grand soin les ruines du temple, et que, avec mes autres amis, j'explorais les restes de la ville, Louis mettait les fourmilières à contribution et y trouvait une foule de coléoptères intéressants, et très-probablement inconnus encore aux entomologistes d'Europe. De son côté, Salzmann, couebé contre