‹ Voyage en terre sainte (volume 2)Chapitre 55 sur 85 · LE GARIZIM · texte numérisé non relu

LE GARIZIM

le mur de l'oualy du Cheikh- Rhanem, grelottait la fièvre. Heureusement cette terrible visiteuse s'en est tenue a cette première et seule visite. Venue nous ne savions ni pourquoi ni comment, elle s'en est allée de même.

La fameuse plate -forme de pierres brutes considérée comme l'œuvre de Josué a, cette fois encore, été étudiée avec soin, et j'ai bien de la peine a avoir la moindre confiance dans ce nouveau point de tradition. Il n'y a là ni dix, ni douze pierres; il y en a un nombre beaucoup plus considérable, malgré le nom de Tenûcher- Balathah que ce lieu continue à porter. Tout bien considéré, cette plate-forme pourrait bien avoir appartenu à un sanctuaire antérieur au temple des Samaritains. Les murailles de celui-ci ont une grande épaisseur, mais les blocs de l'appareil forment , à l'extérieur comme à l'intérieur de l'édifice, un parement double, dont la partie intermédiaire a tous ses vides remplis par un blocage grossier. Je dis tous ses vides, parce que les grosses pierres de revêtement ne sont taillées que sur les joints et sur la face extérieure, la face noyée dans le blocage étant restée tout à fait irrégulière. Les parements de ces murailles sont appareillés sans ciment , le blocage intérieur seul étant établi en bain de mortier. J'ai dit plus haut que la prétendue église de l'intérieur, examinée de très-près cette fois, m'avait paru contemporaine de l'enceinte ; ce qui est très-certain , c'est que l'appareil en est tout à fait le même que celui que je viens de décrire.

En parcourant les ruines de Louza, on reconnaît trèsfacilement les rues, qui étaient pavées et fort étroites. De chaque côté de ces chaussées sont les restes des habitations, dans lesquelles les salles avec abside circulaire sont trèsfréquentes.

Je tenais k voir le lieu où le sacrifice pascal s'est fait

l'an davier, et Yakoub m'y ;i conduit saus la moindre dillîcullé. Tout au bas de la plate-forme qui supports les ruines du temple, et parmi les décombres de la ville, j'ai trouvé un simple trou creusé en terre, et a côté, un autre trou qui a servi a rôtir les victimes et oii se reconnaissent indubitablement les traces du feu de l'holocauste.

A trois heures seulement nous avons quitté le sommet du Garizim, notre besogne étant terminée. Certes, la montée qui y conduit est infernale, mais la descente semble pin encore.

De retour a ma tente, j'ai reçu le curé de Naplouse. qui m'a longuement entretenu ilu pays; puis, avec Mattiab. je suis entré en ville pour aller rendre à S. Exe. Haoulou-Pacha la visite qu'il m'avait faite la veille au soir. J'ai été reçu à merveille, et j'ai été tout étonné de nie voir offrir de l'exivllent thé, avant le raie. Voilà donc une mode nouvelle (pli va s'inlillrer parmi les musulmans.

A la nuit, je suis revenu à notre camp. Il pleuvait, hélas! Que sera-ce demain?

Pendant que nous passions noire journée tout entière au Garizim, l'abbe est allé visiter Je lomboiia do Joseph et étudier la curieuse nécropole entaillée dans les flancs du mont Ébal. Voici ses principales observations sur les tombes antiques de celte nécropole, qui est certainement celle de Sichem.

« Le flanc méridional du mont Ébal formait la nécro-- « pôle de l'antique Sichem. Cette nécropole, l'une des plus « anciennes et des plus curieuses de la Palestine, s'éten- « dait sur tout le flanc de la montagne, depuis la naissance « i\e 'n vallée de Naplouse, au levant, en face de la pointe « orientale du Garizim, jusqu'au chemin que l'on suit aujouri d'hui pour aller de Naplouse à Djenin. Elle s'étendait aussi

NÉCROPOLE DE SICIIEM.

beaucoup en hauteur et occupait ainsi une immense surface. J'ai parcouru la partie orientale. Il faudrait consacrer plusieurs jours à cette exploration, qui certainement serait fructueuse.

« La base de la montagne servant de carrière de temps immémorial, il est évident qu'une foule de tombeaux, creusés dans les premières assises de calcaire de cette base, ont disparu. Cela se remarque à chaque pas.

« Il y a une grande variété de formes a ces monuments. Il faut dire cependant que la grossièreté du calcaire poreux, dont se composent les assises de l'Ébal, n'a pas permis aux constructeurs de ces monuments de les décorer de moulures ni de sculptures, comme dans les autres parties de la Palestine.

« Souvent le monument a la forme simple la plus répandue dans tout le pays. Les mesures ne sont jamais exactement semblables pour la place des sarcophages; l'entrée est tou- « jours carrée.

« Quelquefois celte entrée se trouve au fond d'une abside « préalablement taillée dans le roc, pour établir un vestibule « ouvert. La hauteur de la porte est de l m ,(îO; celle de la « chambre sépulcrale de 2 ,n ,30. Cette forme, que j'ai vue « plusieurs fois, a assez de grâce. La voûte centrale est « un cintre grossier, extrêmement surbaissé. La nature des

« matériaux n'a pas permis, comme ailleurs, de foire des

« plafonds bien unis.

« Mais le plus beau de ces monuments est celui-ci :

« 1a 1 vestibule est muni d'un puits. (Je puits est comblé;

i peul-e(rc conduit-il à des chambres inférieures.

« Le système des portes carrées domine partout. Ce m<>-

i nument a un aspect de rudesse et de majesté grandiose

i qui frappe, et semble indiquer k un œil tant soit peu e\eivé

i les plus anciennes époques de l'ait. »

Il n plu à verse une bonne partie de la nuit, et avant que le jour fût venu, nous étions un peu incertains de ce que

DE NAPLOUSE A DJENIN. 253

nous devions faire. Fallait-il nous mettre en route? Fallait-il attendre, et perdre ainsi Dieu sait combien de jours? La sagesse a prévalu dans notre conseil, et, nous affublant bravement de nos caoutchoucs, nous avons quitté Naplouse, presque en même temps qu'un officier du pacha escorté de quelques cavaliers, et portant, je ne sais où, de l'argent perçu par les collecteurs de l'impôt. Je ne mentionne ce fait que pour raconter une anecdote philologique relative à mon excellent ami, l'abbé Michon. Celui-ci monte un cheval des plus désagréables, que le voisinage d'une jument met dans des accès de fureur intraitables, dont nous avions eu déjà des échantillons à Haouara et à notre camp de Naplouse. Un des bachibozouks d'escorte, un peu attardé, vient à passer assez près de nous, mais trop près de la monture de l'abbé : celle-ci se met à ruer immédiatement, et le cavalier ne trouve rien de mieux à dire, pour se débarrasser de ce voisinage désobligeant, que :

— Rouh ! rouh ! h cause de mon cheval !

Le premier mot, prononcé à la diable, ne fut pas compris, tout arabe qu'il était, et les autres, quoique vociférés de bon cœur, le furent encore moins ; si bien qu'il fallut l'intervention de quelqu'un de nous pour faire gagner au pied le bachi-bozouk malencontreux. Mon pauvre ami l'abbé n'a décidément pas de vocation pour la pratique des langues de l'Orient.

J'ai, dans cette journée, parcouru pour la troisième fois la route qui sépare Naplouse de Djenin, revoyant avec un plaisir qui, sans la pluie, eût été très- vif, des lieux à moi bien connus depuis longtemps. Jusqu'à une heure après midi, l'averse ne s'est pas ralentie. Nous avons déjeuné auprès de Djebâa, au point même où j'avais déjeuné quelques années auparavant, en regagnant, comme cette fois, Beyrouth. Puis,

M4 VOYAGE EN TEHItE SAINTE.

laissant le villas*-' de Djebàa sur noire gauche, nous avons traversé tout le merdj île Sunour. qui est déjà fort elfondic et dans lequel on risque ii chaque pas de voir son cheval s'enl'oncer jusqu'au ventre. De Sanotrr nous avons gagné Kabatieh. que nous avons eu le tort de traverser-, car si «est i beau et grand village, il esl d'une affreuse inalpmpreté. et jonche 1 , pour le moment, de carcasses de bestiaux., morts de l'épizootie régnante. Laisser toutes ces charognes se pulrélîer sur place, c'est assurément employer If meilleur moyen jwtur faire périr tout ce ,qui vit encore. Mais ce n'est pas mon affaire. Au delà et au-dessous de Kabatieh, nous avons Tait une halte de près d'une heure, pour prendi-e le café et nous reposer un peu. La pluie, de violente quelle était pendant toute la matinée, est devenue très-légère et fort supportable. quand elle ne s'arrête même pas tout a fait. Je recommande MX amateurs de casse-cou la descente à Djebàa et la route de Kabatieh passant par le village. C'est d'un mauvais transcendant, et îl serait si facile- pourtant de faire, en ce pays, des routes plus que passables. Oh! les Turks ! les Turks!

A cinq heures et demie seulement nous arrivions à Djenîn, dans la prairie qui couvre le village à l'ouest. Nos bagages, qui nous avaient croisés au bas de Kabatieh, étaient à destination depuis longtemps, et nos tentes toutes prêtes.

En face d'elles se dressaient trois autres tentes occupées par quelques dames anglaises, dont deux fort jeunes et fort jolies, que convoie un petit clergiman d'une vingtaine d'années. Nous n'avons guère fait plus d'attention à leur voisinage qu'ils n'en ont fait au nôtre, et la nuit s'est passée le plus tranquillement du monde, dans une humidité complète, venant d'en bas aussi bien que d'en haut.

Depuis quelques jours j'ai, après l'étape, les genoux disloqués de façoû a souffrir des douleurs intolérables, au rao-

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ment où je mets pied à terre. Cela tient à l'étroitesse de mes étriers, dans lesquels je puis à peine engager le petit bout du pied. Je crie, je tempête, je me fais du mauvais sang, parce que je prends pour les effets d'une affection rhumatismale ces douleurs dont je ne devine pas encore la cause. Jusqu'à Thabarieh j'ai vécu là-dessus; mais là, m'étant avisé de faire remplacer mes étriers microscopiques par de bons vieux étriers dans lesquels j'entrais à volonté jusqu'au talon , j'ai été tout surpris de voir le prétendu rhumatisme s'évanouir comme par enchantement. Avis au lecteur !

J'ai noté, en longeant la vallée par laquelle on débouche sur Djenin, l'existence d'une vaste nécropole, c'est-à-dire d'une série d'excavations sépulcrales, qui mériteraient bien qu'on les examinât de près. Au fond même de la vallée sont deux beaux barrages maçonnés, de bel appareil, et dont le premier est rompu. Ce ne sont assurément pas là des constructions des Turks. Il y a aussi, sur le flanc gauche de la vallée, une belle voûte antique qui a l'air de s'enfoncer dans la montagne. On voit que ce point vaudrait bien la peine qu'on y fît un séjour suffisant pour étudier tous les monuments qui s'y trouvent.

27 décembre.

Partant de Djenin par la pluie, nous sommes arrivés à Zerayn par la pluie; après avoir, par la pluie, vainement exploré le site illustre de Jezraël, afin d'y rechercher quelque débris du bon temps, nous n'y avons trouvé qu'une voûte d'apparence romaine, et quelques sarcophages de la même époque , auprès de la « mare de la Morte » , Ayn-el- Maïteh.

liifi VOYAiIK EN TEBBB SAINTB.

Repartis par la pluie* après une halte de (rois quarts d'heurt' , nous sommes arrivés par la pluie à EI-Fonleh ; la ninis nous sommes abrités comme nous l'avons pu , le long des vieilles murailles du Caxlntm faba>, el nous avons procédé à noire déjeuner. Il va sans dire qu'il a été inutile de mellre de l'eau dans notre vin, le ciel se chargeant largement de ce soin hygiénique.

Pendant notre repas est arrivé, à cheval et suivi de deu\ beaux lévriers, un jeune homme auquel les fellahs d'F.I- Fouleh se sont empressés de rendre tous les honneurs possibles, de l'air le plus humble. Le personnage en question était le cheikh Ahined-it»n-eeh-ehcikh-Ibrahmi-es-S;'iik!\ . cht'l' des Bédouins qui pressurent les pauvres habitants de la plaine d'Esdrelon. Ce malotru est venu s'asseoir insolemment a deux pas de nous, sans nous adresser le moindre salut. Nous lui avons rendu politesse pour politesse; ni pipe, ni café pour lui; en revanche, j'ai donné quelques bribes de poulet à ses chiens, et an bout d'un quart d'heure, le drôle est parti, aussi mystilié que furieux. Il ne s'est éloiimé, du reste, qu'après avoir reçu de Mohammed le conseil de se montrer mieux élevé une autre fois. Ce monsieur avait probablement pensé qu'il devait être reçu par nous comme par les malheureux qu'il exploite; il s'était grossièrement trompé. A impertinent, impertinent et demi. Nous l'avons vu remonter à cheval , malgré les supplications des fellahs , qui ne savaient trop quelle contenance faire, avec le doigt entre l'éeorce el l'arbre; pour tout salut, nous avons ricané à son nez et à sa barbe, et il s'est éloigné comme il était \enu, insolemment, mais enrageant de bon cœur.

Après le déjeuner, la pluie a fait trêve, et nous avons pu traverser le reste de la plaine d'Esdrelon, à sec par le haut, mais singulièrement mouillés par le bas. J'avais gardé un

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