‹ Voyage en terre sainte (volume 2)Chapitre 57 sur 85 · DE NAZARETH A THABAR1EH · texte numérisé non relu

DE NAZARETH A THABAR1EH

une belle chasse aux perdrix. Nous longions des maquis, où cet excellent gibier pullule, et il a eu l'esprit d'en abattre quelques pièces pour notre dîner. Malheureusement, la pluie est arrivée , et nous déjeunons avec accompagnement d'averse. Nos malheureux chevaux , qui ont bien l'air d'être nourris à coups de kourbach, sont plus contents encore que nous de cette halte forcée. L'herbe est douce et tendre, et les pauvres bêtes s'en donnent à cœur joie. Salzraann nous a fait admirer l'appétit de sa monture qui , n'ayant rien de mieux à manger, avait essayé de dévorer sa sangle.

Après une heure de repos , nous avons repris notre chemin sous une pluie battante. Du point où l'on est, en face de Touràn, il y a une demi- heure de marche jusqu'à Kharbet- Maskana. Vingt minutes après, nous ayons passé à gauche de Loubieh. Je renonce à décrire l'affreuse bourrasque de vent et de pluie qui nous a pris à ce moment, pour nous martyriser pendant tout le temps que nous avons mis à traverser la plaine de Hattin. De Loubieh aux Qoroun-Hattin , il y a vingt-cinq minutes de marche, et de là aux Hadjar-el- Khamsè-Khobezat, vingt minutes encore. A cinq cents mètres plus loin, on rencontre l'Ayn-el-Katabet, et on s'engage enfin à travers les affleurements de basalte , sur la descente qui amène à Thabarieh. De la pierre des Cinq Pains, il faut une heure vingt minutes de marche obstinée pour atteindre Thabarieh , où nous sommes arrivés dans un état pitoyable. Nos tentes étaient dressées dans la grande avant-cour du Qalàah, et j'avoue que nous avons été bien heureux d'y trouver enfin un refuge. Le lac de Tibériade, cette merveille de lumière, était tristement perdu dans une brume si épaisse, qu'il était absolument impossible de discerner autre chose que les remparts démantelés et les maisons à demi ruinées de la ville de Tancrède.

Le découragement commence à me prendre; serai -je donc forcé de renoncer, par suite de mauvais temps , à toutes les intéressantes explorations que je m'étais promis de faire en suivant cette route? Ce sera pour moi un bien grand crève-cœur. En attendant, comme le mauvais temps ne fait que croître et enlaidir, je dépense mes heures à me désoler -et a exhaler ma colère. Quels beaux et spirituels remèdes ! Il est de fait que la perspective des journées suivantes n'est pas gracieuse. A chaque demi-heure, la tempête devient plus affreuse, et combien durera-t-elle? Il n'y a pourtant plus à reculer maintenant, et, que nous passions par une route ou par une autre, H esl bien évident que nous aurons toujours à fournir une course de six à sept jours pour arriver à Beyrouth. Quant à faire dos recherches archéologiques sur notre chemin, il n'y faut plus penser. Car c'est bien la mauvaise saison; ce sont bien les affreuses pluies de l'hivernage syrien qui ont commencé. Le mieux qui puisse nous arriver maintenant, c'est d'éviter quelque bonne maladie.

Après notre dîner, qui n'a pas été gai, grâce à ces fâcheuses impressions, nous nous sommes dépêchés de nous mettre au lit, au risque d'être noyés dans nos tentes pendant la nuit. Ah ! que le proverbe arabe est sage ! « Min iesafer fy'l-kanoun, houa meidjnoun. Celui qui se met en route dans le mois de kanoun est un fou. » Nous sommes, hélas! en plein kanoun.

La nuit a singulièrement dépassé notre attente, et elle a été bien plus mauvaise encore que nous ne devions le penser.

THABARIËH. 264

Maltiah n'a pas cessé d'être sur pied avec tout son monde, afin de creuser autour de nos tentes des rigoles par lesquelles l'eau pût s'écouler, comme eussent fait de vrais torrents. Gélis, Salzmann, Mauss et Gaillardot ont dû, vers minuit, chercher un refuge dans les ruines du château , où ils n'ont guère été plus à sec qu'en plein air. Comme ma tente a un double toit qui fait fonction de parapluie, l'abbé, Louis et moi, nous avons tenu bon, mais nous sommes figés par l'humidité et par la froidure. A notre lever, la tempête s'est encore aggravée. Il faudrait être fou à lier pour se mettre en route. Nous voilà donc emprisonnés à Thabarieh.

Une bonne scène a un peu égayé notre misérable situation. Lorsque Aly est venu chercher les ordres de Gaillardot, qui était mouillé jusqu'aux os, celui-ci s'est précipité sur son serviteur, et le tâ[ant sur toutes les coutures : — Ya khanzyr! enté nâchef! lui cria-t-il avec fureur; « Animal, tu n'es pas mouillé! » Où as-tu passé la nuit? Et Aly lui raconte naïvement qu'il s'est mis à sec entre les quatre jambes d'un cheval.

Il s'agissait de trouver un gîte; Mattiah a couru au plus vite chez Weyseman, l'hôte qui nous avait si bien étrillés treize ans auparavant, et, son marché fait, nous nous sommes précipités vers notre nouveau logement, k travers des rues transformées en rivières ou en cloaques infects. Le pauvre Weyseman n'a pas fait fortune, tant s'en faut. Tout chez lui est en ruine, surtout sa femme, qui était si belle alors et qui, aujourd'hui, n'est plus qu'une hideuse vieille. Nous nous sommes empilés dans l'ancienne salle à manger du rez-de-chaussée, le premier étage étant occupé à demeure par une autre famille juive.

Le bas-relief, représentant le chandelier à sept branches , que j'avais dessiné autrefois, est toujours à sa place; l'envie me prend de l'emporter, et maître Weyseman ne se fait

pas tirer l'oreille. Pour trois medjidiés, c'est-à-dire quinze francs environ, il s'engage à faire arracher la pierre de la muraille et à me la livrer. Aussitôt dit, aussitôt fait. Deux heures après j'étais le légitime propriétaire de ce curieux morceau, qui a été recueilli à Omm-Kéïs, l'antique Gadara, et qui est aujourd'hui au Louvre.

Le temps s'étant un peu éclairci vers midi, Louis a couru au bord du lac, et il m'en a rapporté un tronçon de colonne portant une inscription hébraïque datée. La date, malheureusement, est un peu mutilée, si bien qu'il y a à choisir entre l'an 823 et l'an 1823 de notre ère, pour l'époque où celte inscription a été ciselée 4 . Si c'est 1823, il y a tout au moins lieu de s'étonner de ce que ce morceau, après un laps de temps aussi court, ait été jeté au lac. Toute l'incertitude tient à une lettre. Est-ce un daleth î, ou un he n, qu'il faut lire pour le chiffre des mille? Voilà ce que les hébraïsants du métier auront à décider. Antique ou moderne, peu m'importe: dans le doute, abstiens-toi, dit la sagesse des nations : moi, dans le doute, j'emporte^ Cette inscription, d'apparence assez moderne, il faut en convenir, est aujourd'hui au Louvre.

Après midi, le soleil s'étant avisé, par-ci par-là, de percer les nuages et de luire entre deux averses, je me suis mis en route, pour aller chercher des insectes, avec Louis et Mohammed; nous avons fait une chasse magnifique. A la tombée du jour, nous rentrions à notre gîte, et en passant j'examinais la maison du cadhi. Un perron quadrangulaire dans lequel sont encastrés des tronçons de colonne en basalte, est placé en avant de cette misérable maison, dont le seuil est formé d'un énorme bas-relief, également en basalte, et représentant deux groupes affrontés composés cha-

Page 1