DÉPART DE SAFED
times faisaient pieusement diète, et psalmodiaient des lamentations. Amen!
Notre soirée et notre nuit ont été délicieuses. Jamais, depuis notre voyage, nous n'avions si agréablement reposé.
Dans la soirée il s'est bien faufilé, par-ci par-là, quelques curieux, tenant à vérifier si nos bagages ne contenaient pas, en réalité, les tombeaux de Jacob et de Joseph. Cela leur a valu quelques taloches qui les ont aidés puissamment à reconnaître que nous n'avions rien de suspect avec nous.
3J décembre.
De très-bon matin nous étions sur pied , et nous n'avons pas tardé a partir de Safed. Le temps était fort clair et fort froid, car toutes les petites flaques d'eau étaient couvertes de glace. Nous comptions imprudemment sur un retour du beau temps et nous avons été désagréablement détrompés. En effet, nous n'avions pas fait une lieue, que le ciel s'était couvert et qu'il pleuvait à verse; aussi la route que nous suivions étaitelle exécrable.
En sortant de Safed nous avons laissé Ayd-ez-Zeïtoun sur notre droite, et, en une heure de marche, nous sommes venus passer entre deux villages, l'un à gauche, nommé Kaddatah 1 , l'autre à droite, Taïtabah. Nous avons ainsi gagné un plateau sur lequel paissaient de nombreux troupeaux de moutons, dans le voisinage de grandes mares dont quelques-unes, peut-être, persistent pendant la saison chaude. Ce plateau est une sorte de pâturage communal appartenant au village d'El-
\ . Une ville de la tribu de Zébulon porte le nom de ntDp , Catâth ( Josué, xix, 45). Serait-ce notre Kaddatau? C'est fort possible.
tlt VOYAGE KN TFI1KK SAINTE.
Djich. qui couronne une telle colline que nous avions devant nous, et SUT le flanc droit tle laquelle passe la mule que nous avions à suivre. Nous avions mis deus. heures à venir île Safed à El-Djieli. Quelques caves sépulcrales se inonlivnt dans les lianes de la montagne d'El-Djich, et, par-ci par-là, on rencontre sur la route de gros CUBN de mosaïque blanche.
On est .d'accord pour reconnaître, dans El-Djich, la Giseala de Josèphe. Celui-ci nous apprend que c'était une place de lii Galilée (lidl.jml., IV. n, \). Il écrit son non» [ïeyaim [lk-11. jud., II, xx et xxi, 1), et nous dit qu'il la fil tortiller par Jean, fils de Lévi. Giseala Tut prise par Titus (Bell, jud., IV. il. 4 et seqq.) , après la Tuile de Jean qui alla se réfugier à Jérusalem. Dans le récit de sa vie. Josèphe [tarie encore de Giseala (Vit. Jos.,X) , et nous apprend que celle ville, prise et brûlée par une armée de Gadarcnes. de Soganécns «■[ de Tyriens, fut relevée par Jean, fils de Lévi, et entourée de murailles; il ajoute qu'elle devint, à cette époque, plus belle qu'elle n'avait jamais été.
Si nous en croyons saint Jérôme, dans son catalogue des écrivains de l'Église, « Paulus apostolus qui ante Saiïl... i< de tribu Benjamin et oppido Judacœ Giscalis fuit, quo a « Romanis capto cum parentibus suisTharsum Ciliciœ commi- « gravit. » (Édit. Mart., t. IV, p. 103.)
Il est assez fréquemment question, dans le Talmud, d'une localité nommée Guch-Khaleb (3*jn uu), célèbre par l'huile qu'elle produisait. Est-ce la même que la Giseala de Josèphe? C'est possible , mais ce n'est pas démontré. Remarquons cependant que, dans l'itinéraire de Palestine publié par Carmoly (Recueil, p. 133), le rabbin Samuel-Bar-Simson, auteur de cet itinéraire (il est du commencement du xm* siècle), dit que de Tsefal (Safed) il se rendit à Guch-Chaleb, en passant par Mêron. Cette indication convient très-bien à El-Djich.
YARODN. 173
Pendant que nous contournions El-Djich , nous avons eu à prendre de très-grandes précaution pour nous tirer de plusieurs mauvais pas, grâce à des sources nombreuses et à un beau cours d'eau qui contourne la colline. Ce cours d'eau, grossi par les pluies, avait enlevé quelques tronçons de la route , de sorte qu'à plusieurs reprises il nous a fallu faire de longs détours pour sortir d'un véritable embarras. Ajoutez à cela la persistance de la pluie, et il sera facile de comprendre que cette journée nous ait semblé longue. Pendant toute la première moitié de notre étape, ces maudites sources n'ont cessé de nous barrer le chemin. Une seule chose égayait notre triste marche : Gaillardot portait le baromètre anéroïde de Gélis , et dictait à celui-ci les observations faites aux points importants. A chaque fois ce bon docteur, après avoir lu la cote attendue, criait à tue-tête : beau fixe! Cette espèce de scie ne manquait jamais son effet, et provoquait d'interminables éclats de rire qui allégeaient d'autant le poids de notre misère.
Lorsque l'heure du déjeuner est venue, il a bien fallu nous décider à nous abriter le moins mal possible contre une roche ; croyez-moi, les déjeuners sous l'eau ne sont pas précisément agréables. En nous remettant en chemin, nous avons traversé un plateau assez élevé et sur lequel régnait un brouillard à couper au couteau ; on ne voyait pas à dix pas devant soi. Cela nous a naturellement rappelé notre climat natal.
C'est au milieu de ce brouillard que nous avons passé à côté d'une localité antique qui doit avoir été très -importante et qui mériterait bien une étude approfondie. C'est Yaroun; nous y avons aperçu, mais sans vouloir nous y arrêter, les ruines d'un temple, d'immenses sarcophages et des excavations sépulcrales taillées dans le roc. Celles-ci diffèrent de toutes celles que nous avions rencontrées jusqu'alors , en ce qu'elles
sont ouvertes en terrain à peu près horizontal. Un puits carré descend de quelques mefrcs, et sur une de ses parois s'ouvre la porte donnant accès à la chambre ou aux chambres sépulcrales. Salzmann a été immédiatement frappé de l'identité de celte disposition avec celle de la plupart des tombes archaïques qu'il a ouvertes à Camiros. Il n'est pas difficile de trouver quelle est la localité biblique représentée par la Yaroun de nos jours. Dans le livre de Josué (siv, 38) nous trouvons mentionnée, parmi les villes de la tribu de Nephlali, laraoun (nmtj, Je n'ai pas le moindre doute sur l'identité de ces deux localités.
Vingt minutes après avoir traversé le plateau de Yaroun. nous passions en vue du village de Rouinach . placé sur notre gauche ; de là à Beat-Djebel, but de notre course de la journée, il n'y a plus que quarante minutes de marche. Il pleuvait à verse quand nous avons été en vue du village; je dépêchai donc Matliab pour nous y chercher un gîte. Mal en prit au pauvre garçon, car le terrain que nous avions encore à parcourir était de rocaille et hérissé d'aspérités aiguës; il fallait se résigner à n'y avancer qu'au pas til avec les plus grandes précautions. Mattiah prit imprudemment le trot, et il n'était pas à cinquante pas en avant de nous, que son cheval manqua des quatre pieds à la fois et s'abattit tout d'une pièce sur le cavalier. Je croyais celui-ci broyé; il n'en était rien, heureusement, et il en fut quitte pour quelques fortes contusions. Il eut toutes les peines du monde à remonter à cheval, et le docteur Gaillardot, tout en me rassurant sur son état, dut lui donner quelques soins. Pendant nos derniers jours de route, le pauvre diable n'alla plus que clopinclopant.
Le village de Bent-Djebel est tout entier peuplé de Metoualis, qui sont les meilleures gens du monde. Nous allâmes
CHALABOUN. 275
tous nous établir chez un brave cordonnier, dont la maison était véritablement charmante, en comparaison <je toutes les horribles baraques que nous avions rencontrées jusqu'alors. La grande salle que nous occupions avait une cheminée devant laquelle nous nous séchâmes le mieux que nous pûmes , tout en nous enfumant comme des jambons. Cette cheminée était ornée, à droite et à gauche, d'élégantes étagères formées d'une sorte de dentelle de terre et de bois, produit de l'industrie féminine de Bent-Djebel . Notre soirée fut très-douce , et de très-bonne heure nous étions tous endormis.
1 er janvier 1864.
Le lendemain rtatin , avant six heures , nous étions tous debout , et nous nous adressions réciproquement les souhaits les plus sincères pour notre bonheur dans l'année qui venait de commencer.
A huit heures , nous étions en route par une pluie battante, espérant bien aller coucher à Sour, malgré la longueur de l'étape que nous avions à fournir. Nous avons, pendant plus d'une heure, aperçu constamment sur notre droite le magnifique château du moyen âge de Tibnin. De loin, il paraît en assez bon état. Nous avions à notre gauche une montagne élevée et blanchie par la neige, et entre elle et nous des coteaux couverts de ruines importantes. L'un est celui de Démir, et l'autre celui de Chalaboun 1 . M. Renan les ayant
1. Nous trouvons parmi les villes de la tribu de Dan (Josué, xix, 42) une ville nommée pa*?ytf . Il ne me paraît pas possible d'identifier cette cité biblique avec notre Chalaboun, qui n'a pu faire partie du territoire de Dan.
étudiés à loisir, nous n'avons pas pensé à les explorer. Mais il n'y a pas de moisson si bien faite qu'elle ne laisse quelques épis à glaner, et nous en avons eu la preuve dans le voisinage de Chalaboun. La route passe à travers de hauts maquis, au milieu desquels pereent de tous côtés des rochers qui ont été taillés de main d'homme. Notre élonnemenl a été grand de nous trouver tout à coup en face d'un magnifique dolmen, entouré d'un cromlech, placé à côté et à droite du sentier difficile que nous suivions. Dix minutes après, nous voyions, à gauche de la roule, un second dolmen, plus considérable encore que le premier. Peu après, nous descendions au fond de l'Ouad-Achour, dont les deux flancs sont couverts d'une véritable foret. Sans la pluie maudite qui nous faisait trop fidèle compagnie, nous eussions admiré de grand coeur la beauté et la fraîcheur de cette route, malgré la difficulté du chemin. Il était tard, et l'heure du déjeuner était passée depuis longtemps lorsque nous nous décidâmes à faire halle au point ou cet étroit Ouail-Achour s'élargit notablement «>t va recouper une autre vallée. Quelques roches qui surplombent nous fournirent un abri à moitié suffisant, et, bon gré mal gré , il fallut bien nous en contenter.
Nous ne nous doutions pas que nous étions pour ainsi dire à côté d'un très-curieux bas-relief phénicien, taillé dans le roc, et découvert par le voyageur Monroë. Ce bas-relief, M. Renan l'a fait mouler; mais il est affreusement mutilé, et il est assez difficile de saisir le sujet qu'il représente. Un personnage royal est assis sur un trône. Devant et derrière lui sont d'autres personnages : ceux-ci portent les insignes de la royauté, ceux-là semblent rendre hommage au monarque. Ce bas-relief, taillé au fond d'une sorte de petite chambre, doit être d'une haute antiquité. Le malheur veut que les musulmans armés qui passent en vue de ce curieux monu-
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ment lui envoient assez souvent des balles, en haine des représentations humaines. Cette fureur d'iconoclaste, bien plus que le temps , a mis ce bas-relief dans un état presque complet de mutilation.
Voici la position exacte du bas-relief. Il est à 25 ou 30 mètres à droite au-dessus du fond de l'Ouad-Achour, à son débouché dans l'Ouad-Cana.
Après avoir pris les mesures exactes de notre bas-relief phénicien, nous avons continué notre route, et nous nous sommes dirigés sur Cana , village au bas duquel est un puits avec bassin, construit en grosses pierres de taille. Jb'une de ces pierres porte un fragment d'inscription grecque, qui a été recueilli par M. Renan. Quant au reste de l'inscription, les gens qui étaient rassemblés en ce point pour puiser de l'eau nous ont assuré qu'il était au fond du puits. Cette inscription, d'ailleurs, à en juger par la forme des caractères, n'est pas fort ancienne.
Gravissant la route crayeuse qui conduit au village de Cana, nous avons laissé celui-ci presque entièrement sur notre droite , et nous avons continué à suivre la route battue de Sour.
Parmi les villes de la tribu d'Aser, il y a une Cana mentionnée dans le livre de Josué (xix, 28) ; celle-là n'est certainement pas la Cana de Galilée, illustrée par les récits évangéliques , malgré ce qu'en disent Eusèbe et saint Jérôme (éd. Martt,4. H, p. 423) : « Fuit au te m Cana in tribu Aser, « ubi Dominus noster atque Sal vator aquas vertit in vinum . » Le passage de Josué décrivant les limites du territoire d'Aser s'exprime ainsi : « 28. Vers Ébron , Rehab , Hamoh et Cana, « jusqu'à Sidon la populeuse. » « 29. La limite revient vers « Rama et jusqu'à la ville forte de Sour (Tyr), etc., etc. » Comment faire concorder cette situation de la Cana en ques-
lion nvw le récit évangélique? Je ne le vois pas. VOnomatlicon ett8 une Cana de la Iribu d'Éphra'i'm, une Cana île la Iribu de Mauassé. Mais c'est bien la nôtre (pii est de la tribu d'Aser.
Du village de Cana au magnifique monument que la tradition locale appelle le tombeau d'Hiram {Qobr-Hiram) ,