II
vrons, le plus que nous le pourrons, le flanc des hauteurs. Quelle route, bon Dieu!
J'ai revu le pauvre khan où j'avais fait un séjour si grotesque treize ans auparavant, et j'ai pu arriver sans encombre au pont de la Qasmieh. De là nous avons constamment cheminé au pied des hauteurs. Je voulais absolument visiter cette fois la fameuse grotte d'Astarté, auprès de laquelle j'avais passé, sans m'en douter, à mon premier voyage. Après bien des recherches, tles marches et des conlre-nianiies infructueuses, Gélis, qui l'avait vue pendant la campagne de Syrie, a fini par la retrouver. J'ai donc pu examiner à l'aise ce curieux monument d'un culte plus que licencieux. Quelques petites inscriptions grecques accompagnent certains emblèmes dont les parois Je celte grotte sont tapissées. Je n'y suis pas resté assez longtemps pour avoir la satisfaction d'apercevoir les grafitti phéniciens que M. Renan y a découverts.
De la grotte d'Astarté nous avons Glé sur Adloun par un temps beaucoup plus agréable que celui que la nuit nous avait présagé. Cette fois encore j'ai bien regardé de tous mes yeux et de tous les côtés, pour retrouver la fameuse stèle égyptienne que tant de voyageurs ont signalée à Adloun; niais je n'ai pas eu plus de chance que la première fois. Il faut, je l'affirme, qu'elle soit bien oblitérée, ou bien difficile à reconnaître. Je suis loin d'en nier l'existence, dont je suis parfaitement assuré; ce que je tiens à constater, c'est qu'à deux reprises différentes j'ai été bien malheureux ou bien maladroit.
Nous avons déjeuné fort agréablement cette fois , et sous un charmant soleil, au pied de la montagne d' Adloun ; il était une heure après midi, quand nous nous sommes remis en route. Hélas ! le soleil ne peut améliorer le chemin en si peu de
SAYDA. 283
temps ; il ne luit que depuis deux ou trois heures , et la voie que nous sommes condamnés à suivre est partout abominablement défoncée.
Il était presque nuit lorsque nous sommes arrivés à Sayda. M. Durighello, vice-consul de France, était venu au-devant de nous jusqu'à près d'une lieue de la ville, et il nous a conduits directement par la plage au bas d'un escalier rompu , au haut duquel nous avons trouvé la maison hospitalière de notre excellent ami Gaillardot. Nous y avons été reçus à ravir par la maîtresse et par le maître de la maison , qui nous ont entourés de petits soins et installés dans les chambres d'un vrai palais. Si l'on avait toujours aussi bon gîte et aussi bonne table, on ferait bien de voyager toute sa vie.
3 janvier.
Nous nous étions couchés assez tard , et je dormais du sommeil du juste qui a parfaitement dîné après une journée fatigante, lorsqu'à deux heures du matin je m'éveillai, croyant entendre le bruit d'une averse formidable. Mes lamentations éveillèrent l'abbé, qui partageait ma chambre, et il ne se fit pas prier pour aller bien vite vérifier le fait. C'étaient les lames, déferlant à travers les rocailles de la plage, qui produisaient le bruit que j'avais pris pour celui de la pluie. Une fois rassuré sur ce point , je me hâtai de me rendormir. Au petit jour, nous nous sommes levés et nous avons constaté avec bonheur qu'il n'avait pas plu pendant la nuit. Le ciel est couvert, cependant, et c'est aujourd'hui que nous avons à traverser le Damour.
A peine debout, j'ai prié Gaillardot de me conduire au
ÏSi VOYAGE EX TERRE SAINTE,
point où se voient les amas des coquilles qui ont servi, dans I antiquité, il la fabrication de la pourpre. A Jérusalem, je lu! avais adressé quelques questions à ce sujet, qui m'intéressait vivement, et il m'avait promis de me faire voir ces amas prodigieux à mon passage à Sayda. Le moment était venu de lui demander de tenir sa promesse. A l'instant même nous nous mimes en route '. Redescendant sur la plage par l'escalier qui nous avait permis de la quitter la veille au soir, à notre arrivée à Sayda. nous nous trouvâmes au milieu des cordiers qui commencent leur liesognc avec le jour, et dont l'industrie s'exerce sur celle plage. Remontant, vers le sud. jusqu'au-dessous de la forteresse du moyen âge connue BOUS le nom de château de Saint- Louis, nous nous mEmes à escalader une falaise de remblais, sur le flanc de laquelle allleure u u amas immense de coquilles appartenant invariablement à une seule et même espèce du genre Murex, le Murex tntnculus. Cet amas présente des dimensions colossales : plus de cent mètres de longueur sur six à huit mètres de hauteur, et une largeur qu'il n'est pas possible de reconnaître, perce que le terrain végétal qui le recouvre est garni d'herbes et de broussailles de toute nature.
J'emplis bien vite mes poches d'échantillons de la précieuse coquille, et je pus m'assurer que tous les individus qui constituent cet amas remarquable offrent, sans exception, la même particularité. Leur test a été vigoureusement entamé d'un coup de meule, sur le premier et le second tour de spire, pour permettre d'extraire la poche génératrice du mollusque. Ceci ne peut être l'effet du hasard, et il y a là, évidemment,
1. J'ai publié dans la Revue archéologique (n° de mars 4864, p. ±1 G et suivantes) une lettre adressée à mon ami H. Alexandre Bertrand, sur la eoquillc qui produisait la pourpre fabriquée par les Sidoniens. Je ne puis mieux faire que de transcrire les principaux passages de cette lettre.