LA POURPRE DE
la trace du procédé industriel à l'aide duquel les teinturiers sidonieos se procuraient la base de leur pourpre si renommée.
La conclusion forcée de ce fait, c'est que, sur la côte de Phénicie, c'était le Murex trunculus, qui y vit toujours en abondance , qui fournissait la base tinctoriale de la pourpre phénicienne.
Est-ce à dire, pour cela, que partout ce fut le murex trunculus qui fut exploité pour en tirer la pourpre? Pas le moins du monde , et en voici la preuve.
Dans lé magnifique ouvrage de M. de Lamark sur les animaux invertébrés (genre Rocher, t. IX, p. 559 et 560), je trouve le passage suivant, que je transcris : « Des dissertait lions nombreuses sur la pourpre des anciens ont démontré « jusqu'à l'évidence que l'espèce connue des naturalistes sous « le nom de Murex brandaris est celle qui produisait la teinte ture la plus estimée. Rondelet a, le premier, soutenu cette « opinion, etc., etc. On est revenu aujourd'hui à l'opinion de « Rondelet, et notre savant ami, M. Boblayc. nous a fourni « une preuve matérielle de la solidité de cette manière de « voir. M. Boblaye, faisant partie de l'expédition scientifique « de Morée, fut étonné de rencontrer sur certains points peu
t86 VOYAGE EN TERRE SAINTE.
« éloignés de la mer des amoncellement-: considérables de la i seule espèce du Murex brandaris. Il avait supposé d'abord i que ces dépôls étaient dus à un phénomène géologique; » mais un examen plu» altenlif des lieux et des circonstances « lui fit découvrir que ces dépots sont toujours placés dans « le voisinage d'établissements ruinés, parmi lesquels il s'en « trouve dont les vestiges étaient assez conservés pour recon- ■ naître en eux les restes d'anciennes usines à teinture. Il « parait que. pour les teintures de moindre prix, l'on recueïl- « lait plusieurs autres espèces de mollusques, tels que le « Murex trunculus de Linné, le Purpura lievmstoma, el plu- < sieurs autres., etc., etc. ><
J'ajoute que le regret que nous ont laissé le savant con- •*% chyliologiste et M. Boblaye lui-même, en ne précisant pas la position topographique des dépots de Murex brandaris, reconnus par ce dernier sur les rivages de l'ancienne Grèce, est tout à l'ait effacé par les observations récentes de M. Fr. Lenornianl, qui a retrouvé ces dépôts sur les et'iles de Cerîgo el de Gvthium : c'est donc là que la pourpre des i'Ies de la mer se fabriquait, avec le produit tinctorial fourni par l'animal du Murex brandaris; cela n'est plus douteux.
J'ai fait voir tout à l'heure, et par un argument sans réplique, que, sur la côte de Phénicie même, c'était un tout autre mollusque que celui qui vit dans la coquille connue de tous les collectionneurs sous le nom vulgaire de petite massue, qui produisait la merveilleuse teinture si estimée des anciens sous le nom de pourpre de Tyr.
Ma journée commençait bien, on le voit, puisqu'à la première heure j'avais le bonheur de trouver la solution d'un très-curieux problème d'archéologie industrielle.
Après cette première excursion, qui nous a pris près d'une heure, nous revenons en hâte chez Gaillardot, pour
SAYDA. 287
rejoindre nos amis, avec lesquels nous devons aller visiter le Khan français. Là demeure M. Durighello, et là aussi est établi le petit musée formé des monuments recueillis dans la mission jje M. Renan, et attendant leur embarquement pour France. Il s'y trouve quelques bons morceaux qui ne seront pas déplacés au Louvre , mais ils sont malheureusement en petit nombre.
Après avoir examiné rapidement toutes ces antiquités, nous sommes allés voir M. Durighello, qui m'a montré sa collection de médailles. Il en a un très-grand nombre, et il a eu la complaisance de m'en céder quelques échantillons.
Au moment où nous allions regagner la maison de Gaillardot, où nous attendait notre premier déjeuner, le pauvre abbé est venu tout désolé m'annoncer la perte des calepins sur lesquels il avait accumulé toutes ses notes et observations archéologiques. Ces malheureux calepins seront tombés de sa poche, dans un des moments indéfiniment répétés où il mettait pied à terre dès que nous atteignions la plage, afin de remplir ses pocttes de coquilles roulées , d'épongés et de madrépores. C'est un bien fâcheux échange qu'il a fait là. Mais, en pareil pays, on a la chance de retrouver sur la route qu'on a suivie les objets qu'on y a perdus ; je dépêche donc à la chasse des calepins égarés un brave garçon qui , moyennant dix francs, se charge d'aller, s'il le faut, jusqu'à Sour, pour les rechercher. Après avoir choisi la petite pièce de dix francs dont j'avais besoin , j'ai eu le bon esprit de remettre l'or que j'avais dans la main à côté de la poche de mon gilet, et dans les plis de la large ceinture de laine rouge que je porte autour de la taille, et nous voilà partis.
Un mot encore sur les calepins de Michon. Celui-ci , qui a étudié avec le soin le plus minutieux l'archéologie chrétienne de la Palestine, a recueilli des matériaux nombreux
188 VOÏAOK liN IHRK1-: SAISIE.
sur les vieilles églises grecques el franques île tout le pays que nous im parcouru. Los Signa lapidaires, dont les enseignements avaient été négligés par ses devanciers, lui oui. entre autres, fourni une foule de renseignements positifs qu'il comptait utiliser, et voilà que ces renseignements sont Dieu sait oii ! Aussi je comprends el je partage sincèrement sou vif désappointement. Espérons que dans quelques heures le mal sera réparé. Si les recherches de noire émissaire son! couronnées de succès, AI. Durighello se charge de nous renvoyer immédiatement à Beyrouth les maudits calepins.
J'ai raconté la scie plaisante inventée et pratiquée par Gaillardot à propos de dos observations barométriques ; mais en avons, d'un accord unanime, mais tacite, imaginé une autre au service de l'abbé. Il nous a tant parlé d'absides el de signes lapidaires, qu'à chaque instant on lui eu sert à l'envi, et les plus impossibles sont les meilleurs. Je me rappelle (Jélis s' écriant un jour: « L'abbé! accourez vite, une abside! une abside en tire-bouchon ! » Et l'abbé de rire le premier de celte mauvaise plaisanterie, qui nous a fait oublier la pluie pendant quelques instants. Somme-toute, nous n'engendrions pas la mélancolie, et nous nous accrochions avec ardeur aux niaiseries les plus saugrenues, lorsque celles-ci pouvaient nous aider à passer un moment désagréable. C'est en entretenant parmi nous cette gaieté, toujours prête, mais toujours cordiale, que nous avons traversé facilement nos quatre mois de misère. Je recommande ce procédé aux voyageurs futurs. 11 est vrai qu'il ne peut être de mise que lorsque, dans une caravane d'exploration, il n'y a que des amis.
Noire déjeuner pris en haie, nous avons quitté nos aimables hôtes et nous nous sommes acheminés vers Beyrouth. Nous n'avions pas l'intention d'aller jusque-là, notre projet étant de camper à la nécropole d'El-Kbaldeh.
DE SAYDA A BEYROUTH. 289
M. Durighello, avec une amabilité parfaite, a voulu nous faire la conduite, et il est parti à cheval avec nous. Sortant de Sayda par la porte qui donne sur les beaux jardins au milieu desquels a eu lieu, il y a peu d'années, l'affreux mas-
. sacre des chrétiens, nous sommes allés rejoindre la plage que nous avons quittée à la hauteur du Nahr-Oualy, par précaution et afin de franchir cette rivière sur le pont construit à un quart de lieue en amont. Nous aurions pu nous éviter ce détour, car l'Oualy est parfaitement guéable en ce moment. Ceci est un bon indice pour le passage du Damour, auquel nous devons arriver dans quelques heures.
Revenus à la route ordinaire , nous nous sommes bientôt séparés de M. Durighello, à qui je n'ai pas voulu permettre d'aller plus loin.
Pendant tout le chemin, j'avais soigneusement semé mes pièces de vingt francs , si bien que la' dernière , en tombant par hasard sur un caillou , me donna l'éveil. Je tournai la tête pour savoir quelle était la cause de ce petit bruit fort insolite. Déjà Louis avait mis pied à terre, et il me rapportait le napoléon qui venait de glisser de ma ceinture. J'eus beau tâter dans la poche de mon gilet, elle était vide. Je déroulai ma ceinture , il ne s'y trouvait plus qu'une pièce de dix francs. Il demeurait clair que je m'étais fort involon-
.tairement débarrassé de trois cents francs au moins. Le seul parti qui me restât à prendre, c'était certainement de n'y plus penser et d'en faire mon deuil. Ce ne fut pourtant pas l'avis de Mohammed , à qui je ne pus faire entendre raison. Il tourna bride et partit au galop dans la direction que nous avions suivie en venant, c'est-à-dire à travers le sable le plus meuble, qui constitue presque partout la route de Sayda, jusqu'au point où j'avais fait la découverte de ma maladresse. J'étais parfaitement convaincu que mon fidèle Mohammed en h. 37
iilO VOYAGE EN TEIUIE SAINTE.
serait pOflF sa course, et je fus. je l'avoue, fort étonné de le voir revenir une heure après à Naby-Younès. où nous nous étions arrêtes pour déjeuner, rapportant triomphalement deux pièces de vingt francs qu'il avait aperçues et retrouvées ensevelies plus qu'aux trois quarts dans le sable. Vivent les A rai tes pour la finesse des organes! Avec cette rentrée ÎBQBpdMft, j'en étais quitte pour une douzaine de napoléons, qui, dans la suite des siècles, feront sans doute le bonheur des numismates.
La descente sur la belle plage de Naby-Younès est détestable et fort longue, ce qui ne l'enjolive pas, tant s'en faut. Mais que le sable est doux sous les tamariscs séculaires du khan pittoresque qui a pris la place de la phénicienne Porphyrion! On y resterait volontiers beaucoup plus longtemps que de raison. Enfin, nous sommes repartis et nous avons atteint les bords du Damour.
Les eaux, après avoir couvert pendant les journées précédentes plus de cent mètres de chacune des rives, se soûl abaissées de près de trois mètres, et, grâce à Dieu, le passage tant redouté par nous s'effectue en un clin d'oeil, avec la plus grande facilité. Au moment d'atteindre la rive droite, mon cheval, malgré ses deux guides, tomba bien dans un trou, mais j'en fus quitte pour un petit bain de pieds, et nous arrivâmes tous sains et saufs au delà du dernier obstacle sérieux que nous avions à franchir, avant d'atteindre Beyrouth. Depuis longtemps déjà nos bagages avaient franclii le Damour; mais comme nous voulions trouver nos tentes toutes dressées à notre arrivée à El-Khaldeh, nous fîmes une nouvelle halte d'une heure sur le sable, à proximité des amas de détritus rejetés par la crue du Damour. Il va sans dire que ces détritus ont été exploités par nous, et avec un succès complet, au profit de la collection entomoiogique de mon fils.