‹ Voyage en terre sainte (volume 2)Chapitre 66 sur 85 · LE DAMOUR · texte numérisé non relu

LE DAMOUR

11 était écrit que l'abbé montrerait la plus remarquable persévérance pour jalonner sa route d'objets perdus par lui. Cette fois, c'est son caoutchouc qu'il a laissé sur son chemin. Un caoutchouc est bien plus intéressant pour un passant arabe qu'un calepin de croquis et de notes archéologiques; aussi la chance de retrouver le caoutchouc égaré est-elle si mince, à mon avis, que nous n'avons pas même songé à envoyer quelqu'un à sa recherche. Le propriétaire s'est donc décidé à le passer purement et simplement au compte des profits et pertes.

Du Damour au khan d'EI-Khaldeh, il y a une bonne heure de marche, mais à travers des sables continuels, ce qui est aussi fatigant qu'ennuyeux. Heureusement, les collines qui dominent la plage que nous suivons sont véritablement magnifiques. Ces collines d'un côté, et de l'autre la mer, dont la vue est toujours adorable, nous font trouver le temps moins long. Il était presque nuit lorsque nous sommes arrivés à nos tentes.

Un mot avant de quitter définitivement les bords du Damour. A deux cents pas du gué qu'il faut suivre, bon gré mal gré, pour franchir ce cours d'eau dangereux , il y a un magnifique pont , dont une seule arche a été jetée bas tout d'une pièce, par les habitants du pittoresque village bâti sur les flancs de la montagne, et qui s'appelle Moallakat-ed- Damour. Cela est une pure affaire d'industrie. Avec un pont en bon état, il n'y aurait plus eu besoin des passeurs, qui forment la partie la plus énergique de la population de Moallakat, et comme, aux bains près qu'il faut prendre à toute heure du jour, le métier est bon et lucratif, on réparerait cent fois le pont en question ( ce qui entraînerait une dépense minime) , que cent fois les intéressés s'en débarrasseraient. Le gouvernement turc, appréciant ces bonnes

raisons, a donc renoncé complètement à relever l'arche rente. Ce serait d'ailleurs faire une exception ridicule en faveur de ce point de l'empire des ûsmanlis. El si, comme je le crois, il y a un corps turc des ponts et chaussées, il me paraît évident que le premier de ses devoirs administratifs consiste à renverser les ponts et à défoncer les chaussées. Par ma foi, il s'en acquitte à dire d'expert.

Nous voilà à El-Khadeh; je revois, avaat la fin du jour, le khan où j'ai passé la nuit en plein air. il y a treize ans, et les beaux sarcophages qui couvrent le plateau qui environnait le site d'Heldua. Rien n'a changé depuis celte époque, et loul est resté dans le même état.

Presque en même temps que nous arrivait Gaillardol, qui avait passé toute sa matinée à Sayda, entre sa femme et ses enfants. Noire dîner, plus mauvais que d'habitude, n'en a pas moins été fort gai. N'avons-nous pas atteint le terme de noire voyage, et n'avons-nous pas lieu d'être amplement satisfaits des résultats de celui-ci? Demain, eu deux ou trois heures au plus, nous serons à Beyrouth ; la partie chanceuse du voyage est terminée ; restera bien la traversée, mais le ciel y pourvoira.

Après le dîner, j'ai écrit dans ma tente et mis mes notes au courant, au bruit charmant de la mer, sur lequel brode le concert incessant des chakals, dont j'entends la musique pour la dernière fois. J'avoue que cette pensée me la fait trouver agréable.

A sept heures et demie seulement, malgré toute notre bonne volonté de partir de très-bonne heure, nous étions en

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marche par le plus beau temps du monde. Nous avons gagné Beyrouth tout d'une haleine, sans faire de halte en aucun point. Le Nahr-Rhadyr était très-facile à franchir, et nous avons eu assez promptement atteint les pins. Là, j'ai trouvé un gros homme à cheval qui était accouru au-devant de nous : c'est M. Constantin, l'hôte qui aspire à l'honneur de nous héberger pendant notre séjour à Beyrouth. Comme il nous promet un excellent déjeuner tout prêt et qui nous attend à son hôtel , nous avons bien vite renoncé à celui que devait nous servir Mattiah sous les pins, et, à dix heures et demie, nous mettons pied à terre à la porte de notre nouveau gîte.

Je déclare qu'il m'a été impossible de reconnaître quoi que ce fût de ma chère Beyrouth. Tout est changé, tout est européanisé; en un mot, c'est aujourd'hui une ville charmante, elle n'a plus rien de la Beyrouth orientale, dont il ne reste que le souvenir. Le docteur Suquet était accouru au-devant de moi, et je ne saurais dire tout le cordial plaisir que j'ai eu à le retrouver, lui et mes autres excellents amis, Peretié, de Perthuis et Rogier. En l'absence de M. Outrey, consul général de France, le consulat est géré par un homme charmant, M. Cecaldi, qui a eu l'obligeance de venir, le premier, me faire toutes ses offres de service; il est impossible de retrouver ailleurs, en Orient, une réunion d'hommes plus aimables et plus affectueux. Je me sens donc en paradis, après les mois assez durs que je viens de passer.

5 janvier.

Le temps est encore magnifique; j'ai employé ma journée à voir mes amis, et, entre autres, Michel Medaouar; j'ai eu

avec lui une très-longue et très-sérieuse conversation , dans laquelle j'ai appris beaucoup de choses qu'il m'importait de savoir. J'en ai rarement eu d'aussi instructives, et il en est résulté que bien des préventions fâcheuses qui s'étaient fait jour dans mon esprit se sont dissipées entièrement. J'ai déjeuné chez Suquet. et je dîne chez Peretié. On voit que raa vie de voyageur vient de changer du noir au blanc, ou, pour être plus juste, au rose le plus charmant.

Au dîner, j'ai revu l'excellent M. Piciotto, dont j'avais conservé un excellent souvenir, et j'ai eu la bonne fortune de faire la connaissance de M. de Chaillé, commandant la frégate Y Impétueuse , qui est en station sur les cotes de Syrie. Pendant le déjeuner nous avions vu ce beau navire arrivera toute vapeur, et venant du côté de Tripoli. Le temps est splendide et la mer très-calme; mais le baromètre baisse assez rapidement, ce qui ne nous présage rien de très-bon pour les jonffi suivants.

J'ai été dans l'après-midi voir, du haut des falaises, la malheureuse carcasse du vaisseau le Jourdain, qui s'est perdu il y a un an. C'est un affreux spectacle. Je n'en connais pas de plus navrant.

J'ai eu, pendant le dîner, chez Peretié, l'agréable surprise de recevoir un paquet cacheté à mon adresse, envoyé de Sayda par Durighello. Il contient les maudits calepins de l'abbé, qui nage dans l'allégresse, en pensant qu'il est rentré en possession de ses signes lapidaires et de ses absides. Moi, je regrette un peu, je l'avoue, les deux napoléons qu'a coûtés la recherche de ces deux bienheureux livrets.

A dix heures et demie, nous étions rentrés à l'hôtel, enchantés du très-prochain départ sur lequel nous comptions sans une ombre d'hésitation. Hélas!

6 janvier.

Nous espérions nous embarquer aujourd'hui sur le bateau des Messageries impériales retournant à Marseille par Smyrne.

Au réveil, pas de bateau. La mer est très-houleuse; il y a eu certainement gros temps au large. Mais le Dupleix, — c'est le navire attendu , — va sans doute arriver , et le jour perdu se rattrapera sur les escales.

Bien avant midi le temps est tout à fait gâté , et la mer est devenue affreuse. Enfin le Dupleix paraît; le commissaire et le docteur du bord sont dépêchés à terre, et il s'en faut de si peu qu'ils ne se noient, en entrant dans ce qu'on appelle assez plaisamment le port de Beyrouth , qu'ils ne veulent pas entendre parler de retourner k bord. Les passagers du Dupleix, embarqués dans trois mahones, se sont dirigés sur ce port maudit. La première, portant le P. Bourquenoud, orientaliste et archéologue des plus distingués, a pu déposer ses passagers sans accident. Les deux autres, prises en travers par la barre, ont chaviré ; personne n'a péri sur l'heure, mais tous les bagages ont été perdus, et, des malheureux repêchés tant bien que mal , un est mort peu d'heures après , de froid et de peur. Du haut de la terrasse de l'hôtel, nous avons assisté à cet affreux spectacle, peu fait pour nous encourager à courir la même chance.

La pluie tombe avec rage; la mer est horrible, et le Dupleix s'est hâté de déraper et de se réfugier au Nahr- Beyrouth. Je comprends son commandant : il a sous les yeux la carcasse du Jourdain, sur laquelle les lames déferlent avec fureur. Il serait cruel d'aller lui tenir compagnie. Quant à V Impétueuse, elle fient bon sur ses ancres, mais elle roule

«fi VOYAGE EN TERRI- SAINTE

comme une barrique, la pauvre frelate, panne sur panne, comme tlisenl les marins.

Comme il n'y a plus [>ossihililé de communiquer avec le Ihtpiri.r, ni tic sortir du port pour aller le chercher au Nahr- Beyi'oulh. voilà notre embarquement manqué.

J'ai eu à dîner tous nies amis, qui me consolent de leur mieux. La journée B été encore plus affreuse que celle d'hier. Nous sommes allés, malgré une pluie ballante, déjeuner chez Perlhuis, et visiter le consulat. Il faudrait éïre insensé pour pr endre la mer par un temps pareil; c'est bien l'avis du commandant du IhtplvLv , qui ne bouge pas de son mouillage.

Du 8hu 41 jnviar.

Le mauvais temps continue. La mer a bien un peu molli, et le Dupleix se décide à revenir devant Beyrouth, Seulement, lorsqu'il y arrive, la nuit est venue aussi; tous nos bagages ont été descendus sur l'embarcadère, mais! il y a un mais, que voici : pas un mahonier ne veut se risquer a nous porter à bord. — Payez d'abord la mahone, puis gagnez tout seuls le navire, comme vous pourrez. — Voilà ce qu'ils me proposent. Merci ! Je fais reporter tous nos bagages à l'hôtel, et c'est ainsi qu'on perd une semaine dans ce pays, où l'on ne sait comment prendre terre, et où il est plus difficile encore de prendre la mer.

Un détail : quand maître Constantin, notre hôte, m'a apporté sa note, j'ai été pétrifié de la rotondité du chiffre réclamé. Sans une ombre de scrupule j'ai rabattu deux cents

Si

francs sur le total, et le brave homme s'est contenté d'acquiescer en souriant et en disant : — Comme vous voudrez. — Avis au lecteur ! *

Nous voilà forcés d'attendre YEuphrate, qui doit arriver le 10, et qui nous portera à Alexandrie. Adieu donc Mersina et les escales journalières!

Tous nos amis s'ingénient pour adoucir notre réclusion forcée. Chaque jour nous déjeunons par-ci et nous dînons par-là, festoyés partout. Nos soirées nous les passons, de fondation, chez M. Piciotto, où, en compagnie de charmantes femmes du meilleur monde, nous savourons de l'excellente musique , tout en fumant de bons cigares. N'était la trempée de la venue, et celle du départ pour rentrer à l'hôtel, ces soirées seraient délicieuses. , ^

A l'hôtel , c'est une autre affaire. Nos chambres ouvrent de plain-pied sur une cour transformée en un petit lac par la pluie continue, si bien qu'il s'en faut de peu que nQ6 lits ne naviguent pendant notre sommeil. Quand ce supplice finira-t-il?

Le 10 est arrivé , mais YEuphrate n^ l'est pas, et nous ne sommes guère plus avancés. Enfin, le 11 au réveil, le navire si impatiemment; attendu est là. Nous voyons son ptfvillon, sa cheminée, c'est bien lui! et, miracle! le temps est beau!

Chat échaudé craint l'eau froide , dit la sagesse des nations! Nous avons tant manqué d'embarquements depuis quelques jours, qu'il faudrait être insensés pour ne pas profiter de l'embellie inespérée que la clémence du ciel nous envoie. VEuphrate nef doit quitter Beyrouth que dans la soirée, et, dès neuf heures du matin , les embarcations de Y Impétueuse, mises gracieusement à notre disposition par M. de Chai] lé, transportent nos innombrables colis à bord du paquebot. Nous avons, de nos personnes, séjourné à l'hôtel de Constan-

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