THÉÂTRE D'HÉRODE
décombres qui figure très -convenablement le proscenium , et presque aussitôt on rencontra un massif de blocage grossier, n'ayant malheureusement aucune forme caractéristique, mais dont la présence n'en était pas moins significative. Car il devenait évident que cet énorme amas demi-circulaire de terre végétale recouvrait , à une assez grande profondeur, un massif de maçonnerie, qui lui avait imposé la forme qu'il présentait. Pour moi donc, je ne conserve guère de doutes sur la présence d'un théâtre antique en ce point.
Cette seconde tranchée produisit en outre des traces manifestes d'incendie, et d'assez nombreux morceaux de placage de marbre. Comme cette fouille était pour ainsi dire improductive, elle fut assez promptement abandonnée.
Josèphe, dans Y Histoire d'Hérode le Grand, nous parle du théâtre que celui-ci avait fait construire à Jérusalem ; mais il ne nous donne malheureusement aucun détail qui puisse nous
ao VOYAGE EN TERRE SAINTE.
amener à deviner quel était son emplacement. Toutefois, comme la ville était extrêmement resserrée dans ses murailles primitives, et que l'enceinte extérieure de Bezetha n'avait pas encore été construite, il n'y a rien que de très-naturel dans la supposition qui placerait ce théâtre un peu en dehors des terrains réservés aux habitations, autrement dit dans un suburbium tel que devait être le lieu où se voit aujourd'hui cet hémicycle. Je livre cette hypothèse pour ce qu'elle vaut, c'est-k-dire sans y attacher plus d'importance qu'elle n'en a réellement.
Voici les passages de Josèphe relatifs au théâtre construit
par Hérode : « Il bâtit un théâtre à Jérusalem , et
« ensuite un très-grand amphithéâtre dans la plaine, remar- « quables tous les deux par leur richesse, mais en opposition « avec les mœurs judaïques. » (Ant. jud., XV, vin, 1.) Un peu plus bas, dans le même paragraphe, il ajoute : « Le « théâtre était décoré avec une grande splendeur, portant sur « le pourtour des inscriptions rappelant les actions de César, « et les trophées que celui-ci avait remportés sur les nations « étrangères qu'il avait subjuguées, le tout chargé d'ornece ments d'or et d'argent purs Ce qui surtout blessait les
c< Juifs, c'étaient les trophées; car, se figurant que c'étaient ce des figures humaines revêtues d'armures, comme les lois ce du pays défendaient expressément de rien sculpter de semée blable, ils s'indignaient de leur présence.
ce Hérode, sachant tout le trouble que cette circonstance ce puérile faisait naître dans l'esprit de ses sujets, s'efforça ce vainement de les apaiser. N'y pouvant réussir par la perce suasion , il prit le parti de convoquer les principaux d'entre ce eux, et les ayant conduits au théâtre, il leur montra les e< trophées en leur demandant ce qu'ils pensaient que ce fût. « Ceux-ci s'étant écriés que c'étaient des figures humaines, il
L'ASNERIE. 24
« donna Tordre d'enlever les ornements qui les couvraient, et « il leur fit voir de simples morceaux de bois. Ainsi dépouil- « lés de leurs ornements, les trophées excitèrent le rire des « assistants ; leur vue calma toutes les colères , et ils ne pâte rurent plus que ridicules. » (Ant. jud., XV, vin, 2.)
Tout le monde se rappelle le tumulte qu'occasionna dans Jérusalem la pose d'une aigle impériale au-dessus de la porte du temple. Hérode, voulant punir ceux qui avaient abattu cette aigle à coups de hache, envoya chercher à Jéricho les principaux personnages de la nation. « Lorsqu'ils furent « arrivés, une assemblée fut convoquée au théâtre, et là, « le roi, étendu sur une litière, car il n'avait plus la force « de se tenir debout, » leur adressa un discours, par lequel il semblait les consulter. La peur qu'ils avaient tous de lui, leur fit dire que l'attentat commis devait être puni, et les destructeurs de l'aigle furent condamnés au supplice du feu. Je regarde comme fort probable aujourd'hui que ces deux faits se passèrent au théâtre dont je crois avoir retrouvé les débris informes. Celui-ci, du reste, était d'une assez grande dimension, puisque la corde sur laquelle s'appuie l'hémicycle, et que je prends pour le tracé du proscenium , a un développement de cinquante-cinq mètres.
Pendant que ces fouilles s'exécutaient, j'ai eu la chance, tout à fait imprévue, de retrouver un édifice qui a joué un rôle important pendant la période du moyen âge : je veux parler de l'établissement qui, pour les pèlerins, s'appelait rAsnerie. Voici ce que nous lisons dans la description de Jérusalem , écrite peu de temps après l'expulsion des Latins, et publiée pour la première fois par mon savant confrère M. le comte Beugnot (chapitre v) , dans le recueil des historiens des Croisades :
« Dehors de la porte (il s'agit de la porte de Saint-Etienne,
que le narrateur place un peu plus haut devers aquilon), ainsi corn on y entroit , à main destre avoit un moustier de monseigneur saint Estienne qui fu lapidés. Devant le (moustier, à main senestre, avoit un grant manson que on appeloit l'Asnerie; là souloient gésir li asne et li sommier de l'ospital, pour ce avoit nom l'Asnerie. Ce moustier de Saint-Estienne abatirent les chrestiens de Jhérusalem devant ce qu'ils fussent asségiés, pour ce que li moustier estoit près des murs. L'Asnerie ne fut pas abatue, ains ot puis grant mestier aux pèlerins qui par trevage venoient en Jhérusalem, quant elle estoit as Sarrasins, et que li Sarrasins n'en lais- * soient mie héberger dedans la cité; pour ce lors fut la maison de l'Asnerie gran mestier. »
Or, à une centaine de mètres à l'est du théâtre, il y a une grande bâtisse encore debout , mais en fort piteux état ; elle est un peu plus rapprochée de la muraille de la ville que le théâtre. Cette ruine, mon zaptié m'apprend qu'elle s'appelle Khan-el-Frandji , « l'auberge des Francs, » et que ce nom se trouve déjà mentionné dans des titres de propriété qu'il a eus entre les mains et qui datent de cent soixante ans. C'est donc bien là l'Asnerie cherchée. Voilà un filon à exploiter que j'indique aux amis de l'archéologie des croisades. Qui sait combien ils retrouveraient de documents curieux s'ils prenaient la peine d'étudier les registres du Mekhemeh, où sont consignés tous les actes relatifs à la propriété? Pourquoi ne tirerait-on pas autant de parti de l'étude de ces archives musulmanes qu'on en a tiré de l'étude de nos archives européennes? 11 n'y a aucune raison pour qu'il n'en soit pas ainsi. L'identification de l'Asnerie, que je ne cherchais ma foi pas, n'en est-elle pas la preuve évidente?
Maintenant que j'ai fait connaître les résultats heureux des fouilles locales qu'il m'a été permis d'entreprendre à Jérusalem, je dois aborder l'examen de quelques questions générales qui, pour être résolues, demanderaient de bien longues études et des fouilles conduites sur une très-grande échelle, telles qu'on ne pourra les faire évidemment que lorsque Jérusalem ne sera plus à la Turquie, mais bien à la chrétienté. Lorsque mon savant confrère de l'Académie des inscriptions, M. Renan, dans un des rapports adressés à l'Empereur touchant le résultat de son voyage scientiGque en Syrie, écrivait que peu de jours suffisent pour épuiser la Jérusalem antique, il était sous l'empire de cette même illusion qui s'empare des touristes qui voient Rome pour la première fois. En huit jours, eux aussi, à l'aide d'un cicérone et d'un legno bien attelé, épuisent Rome. En une semaine, ils ont tout vu, tout compris, tout conquis, et ils quittent la capitale du monde chrétien tentés de prendre en pitié les antiquaires qui ont consacré leur vie entière à mal connaître Rome, et qui ont même fini par se convaincre qu'après eux il resterait toujours et toujours des problèmes a résoudre, des découvertes à faire. Il en est de Jérusalem comme de Rome. L'archéologue touriste qui accepte comme argent comptant les jugements tout faits que son drogman, ou quelque apprenti architecte, lui souffle à mesure que celui-ci ébauche sa propre éducation
archéologique, s'expose à de rudes mécomptes, et surtout se condamne à des contradictions perpétuelles, qui n'ont d'autre résultat final que celui de discréditer, aux yeux du public, cette prétendue science archéologique, qui a l'air de balbutier à chaque mot et de trébucher à chaque pas. Oui , c'est vrai . elle balbutie et trébuche souvent, mais c'est au début dans la carrière; à ce début, en effet, on est exposé à se heurter contre deux écueils : ou bien on a une immense confiance en soi et on ne doute de rien ; ou bien on doute de tout , même sans bonnes raisons; je l'avoue, j'aime mieux ce second défaut , dont on se corrige plus vite que du premier. Il me semble que j'ai un peu le droit d'en parler, puisque j'ai consacré les loisirs de ma vie entière a cette étude difficile, et que depuis mon enfance je ne l'ai pas perdue de vue un seul jour. J'ai donc, à l'heure qu'il est, cinquante années d'expérience (ce qui n'est pas le plus beau de mon affaire, hélas ! ) , et cette expérience-là , j'ai assez d'orgueil pour ne pas l'humilier devant la science primesautière des débutants. Mais en voilà assez, trop peut-être, sur ce sujet désagréable ; revenons bien vite aux problèmes historiques, dont je n'ai certes pas la prétention d'apporter la solution définitive, mais dont au moins j'espère, par des observations consciencieuses, faciliter la discussion à qui plus tard voudra en faire l'objet de recherches spéciales.
De tous ces problèmes, l'un des plus curieux sans doute est celui que présente la question des eaux de Jérusalem. Comment cette capitale était-elle alimentée? Comment une population qui dépassait cent mille âmes en temps ordinaire, et qui atteignait un chiffre bien autrement important lors des solennités religieuses, telles que la célébration de la Pàque, pouvait-elle être mi6e en possession de l'eau de bonne qualité nécessaire à l'alimentation d'abord, et à tous les usages hygié-
niques ensuite ? C'est là ce que je me propose d'examiner le plus brièvement possible.
Commençons par établir quelques faits topographiques et quelques chiffres, qu'il est indispensable de poser comme données du problème à résoudre.
L'enceinte de la Jérusalem primitive ayant été modifiée à deux reprises , nous devons avant tout constater l'étendue de la superficie occupée par chacune des trois villes qui se sont succédé sur le même terrain.
La première Jérusalem , capitale des Jébuséens, avait une surface de trente hectares.
La deuxième Jérusalem, capitale du royaume de Juda, mesurait soixante hectares, l'enceinte du temple comprise.
La dernière enfin, dont l'enceinte fut achevée sous le règne d'Hérode Agrippa , pendant que Claude était empereur des Romains, avait une surface de quatre-vingt-douze hectares, à très-peu près.
La population, resserrée entre des limites si étroites, a dû, dès l'antiquité la plus reculée, suppléer au manque d'espace, en construisant des maisons à plusieurs étages : cela est indubitable.
L'historien Josèphe nous fournit des renseignements trèsprécieux sur la population de Jérusalem. Les voici : pendan les deux premiers mois du siège de Titus, cent quinze mille huit cent quatre-vingts cadavres furent portés hors de la ville par une seule de ses portes, suivant le témoignage du transfuge Mannaeus fils de Lazare, qui, chargé de distribuer les aumônes funéraires à la classe pauvre, dut forcément connaître le chiffre exact des décès. Plus tard, d'autres transfuges, appartenant à la classe noble de la nation, apprirent aux Romains qu'on avait jeté hors de toutes les portes de la ville six cent mille
cadavres d'indigents !1 ne semble guère possible que de pareils n. 4
chiffres ne soient pas entachés d'une très-forte exagération. (Bell.jud., V, xiii, 7.)
Plus loin (Bell. jud. 9 VI, ix, 3), Josèphe donne, pour le nombre des prisonniers faits pendant et après le siège, quatrevingt-dix-sept mille âmes, le nombre total de ceux qui avaient péri pendant la guerre s'élevant à onze cent mille. On aurait bien plus encore le droit de se récrier, en rencontrant ce chiffre formidable, si Josèphe n'ajoutait que la majeure partie de cette masse d'hommes appartenait bien à la nation juive, mais non au pays de Jérusalem ; la raison de cette accumulation d'individus était que la population de la Judée entière s'était rendue à Jérusalem pour y célébrer la fête des Azymes, et qu'elle n'en put plus sortir, parce qu'à ce moment même Titus accomplit l'investissement de la place. Il en résulta presque immédiatement la peste, et très-promptement après la famine. La présence de tant d'êtres humains à Jérusalem est justifiée par l'enquête qu'ordonna Cestius, qui, voulant faire connaître à Néron, qui affectait de mépriser la nation juive, le nombre d'hommes faits renfermés dans Jérusalem, exigea des prêtres qu'ils lui donnassent un aperçu exact de la force de la nation. Ceux-ci, profitant de la célébration de la Pâque, pendant laquelle on immole des victimes depuis la neuvième jusqu'à la onzième heure du jour, et tenant compte de ce que chaque victime était offerte par une réunion d'hommes qui n'était jamais inférieure à dix, et qui s'élevait quelquefois à vingt, « parce qu'il n'était par permis de célébrer seul le festin « sacré, » constatèrent que le nombre des victimes immolées avait été de deux cent cinquante-six mille cinq cents, ce qui conduirait au chiffre énorme de deux millions cinq cent soixante-cinq mille hommes. Josèphe donne pour le résultat obtenu deux millions sept cent mille hommes à l'état pur, religieusement parlant, les impurs étant forcément relégués à
part (oure yàp Xeirpotç, ootc yovoppotoiç, oure Y^atÇlv èir' 6(X(xr[vot;, outs toi; cùXtùç ji.€}JLiaGp.lvoi<; e£yjv vr^e Tt\ç 3uffaia£ ji.£Ta}.a[/.êaveiv, âXV oùiè Totç û&Xoçu^oiç, ocoi xarà SpyjGxeiav wapïcav) et ne pouvant participer au sacrifice. Hâtons-nous de répéter qu'il y a là une exagération flagrante.
Tacite, dans son récit, malheureusement trop bref, du siège de Jérusalem, porte à six cent mille seulement le nombre des morts du côté des Juifs. Quand bien même ce nombre serait encore double et même triple du chiffre réel, il n'en demeurerait pas moins constant qu'on peut évaluer approximativement à cent mille âmes la population habituelle de Jérusalem.
D'ailleurs Hécatée d'Abdère, dans un passage que nous a conservé Josèphe (contra Apionem, i, 22), s'exprime ainsi : « Les Juifs possèdent une ville forte ayant plus de cinquante « stades de périmètre, et qu'habitent environ douze myriades « d'hommes. » Si le périmètre est certainement exagéré , ainsi que je le démontrerai plus tard, ce nombre de cent vingt mille habitants peut être regardé comme légèrement exagéré aussi , et par conséquent nous pouvons le ramener au chiffre approximatif que j'ai adopté, c'est-à-dire à cent mille âmes.
Géologiquement parlant, le pâté de collines sur lequel la ville est établie est du calcaire jurassique ; les sources y sont rares et très-peu abondantes. On n'en connaît aujourd'hui que quatre, situées toutes les quatre dans la vallée du Cédron. La première est la source de la Vierge, laquelle semble communiquer avec celle qui la suit, et qui est la source de Siloë. Au point ou la vallée de Hinnom vient recouper la vallée du Cédron est la troisième, qui alimente le Bir-Eyoub. La quatrième enfin mérite à. peine l'honneur d'être mentionnée. On la trouve à quelques centaines de mètres plus loin que le Bir-Eyoub, au fond de l'Ouad-en-Nar, qui n'est que le prolongement de
la vallée du Cédron. Ce n'est que vers la fin de la saison des pluies hivernales que le Bir-Eyoub s'emplit et coule, et que la dernière petite source que je viens de mentionner recommence à paraître. La source de Sîloë, qui semble reliée par un canal souterrain à la source de la Vierge, n'est aujourd'hui, à vrai dire, qu'une piscine stagnante, contenant une très-faible quantité d'eau. Dans le temps des chaleurs, chaque jour, la porte nommée Bab-el-Morharbeh reste ouverte pendant quelques heures, pour livrer passage aux sakka ou porteurs d'eau, qui vont s'approvisionner comme ils peuvent aux trois principales fontaines que je viens d'énumérer, et chargent des troupeaux d'ânes des outres qu'ils remplissent. Si Jérusalem n'avait que cette ressource, elle mourrait de soif.
Il est certain qu'à toutes les époques, le premier soin des constructeurs de maisons a été d'établir des citernes destinées à emmagasiner l'eau du ciel, qui, par bonheur, tombe chaque année, pendant près de six semaines, avec une abondance dont nous ne pouvons nous faire d'idée en nous reportant à l'appréciation des pluies de notre pays. La preuve de ce fait , c'est qu'on ne remue pas les épaisses couches de remblais accumulés sur le sol de Jérusalem par les siècles et par les nombreuses catastrophes qui ont frappé la ville sainte sans rencontrer des citernes superposées, et appartenant par conséquent à des époques nombreuses et successives. Parcourez les environs immédiats de Jérusalem, et partout où le roc affleure, vous trouverez des entrées de citernes, malheureusement abandonnées aujourd'hui. Nous pouvons donc admettre en toute sécurité qu'à toutes les époques de l'existence de Jérusalem, depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, chaque habitation particulière a été munie d'une citerne au moins, par le soin de son constructeur, cette citerne ayant pour objet d'emmagasiner les eaux pluviales. Je crois que, si l'on cher-
chait la moyenne du cubage de ces citernes particulières, on arriverait approximativement aux dimensions de huit mètres de longueur sur quatre de largeur et deux de profondeur, ce qui ne nous fournirait pas plus de soixante-quatre mètres cubes d'eau par habitation, ou six cent quarante mille litres, soit en nombre rond dix-sept cent cinquante-trois litres d'eau disponibles par jour. Admettons des maisons à trois étages, et dix habitants par chaque étage, nous aurons toujours en nombre rond cinquante-huit litres à dépenser par personne. C'est beaucoup et c'est peu. N'oublions pas d'ailleurs que l'eau de citerne, bien que son emploi paraisse salubre, a Jérusalem au moins, n'est pas du goût de tout le monde, et que, pour les Orientaux surtout, qui sont de vrais gourmets en fait d'eau potable, il devait paraître très-désirable de posséder des eaux de source bien oxygénées et pures par leur origine même, au lieu de ces eaux qui ne se purifient que par le dépôt des' innombrables saletés qu'entraînent forcément les eaux pluviales , lorsqu'elles viennent s'emmagasiner dans des citernes. Nous verrons un peu plus loin comment cet intéressant problème d'hygiène publique fut résolu par l'active prévoyance des rois de la dynastie de David.
Nous avons dit tout à l'heure que chaque maison particulière, et cela à toutes les époques de l'histoire de Jérusalem, était munie d'une citerne dont les produits lui étaient exclusivement réservés. Mais il est clair qu'un pareil approvisionnement était tout à fait insuffisant. En effet, il fallait encore subvenir à l'alimentation des animaux de toute espèce, tels que chameaux et chevaux, par exemple, et au service des bains publics; il fallait donc créer de grands réservoirs destinés à l'accumulation des eaux indispensables pour ces divers usages. Jamais les rois de Juda n'ont négligé ce point; et l'Ecriture sainte ne nous apprendrait pas que des réservoirs
de cette nature ont été créés , que leur présence à Jérusalem même , et dans les campagnes les plus rapprochées des murailles , le prouverait d'une manière suffisante. Énumérons, en effet , les grandes citernes ou étangs à ciel ouvert qui existent encore à Jérusalem, et qui tous, à l'exception d'un seul, remontent aux premiers temps de la monarchie.
A l'extérieur de l'enceinte actuelle de Jérusalem, laquelle s'est relevée pour ainsi dire rigoureusement sur les fondations de l'enceinte antique , nous trouvons à l'ouest de la ville et à quelque cent mètres des murailles, sur un mamelon dominant la ville elle-même , l'étang de Mamillah ( Birket-Mamillah ) , qui n'est que la piscine des serpents mentionnée par Josèphe. Au bas des murailles constituant la longue branche de l'enceinte qui, de la porte de Beït-Lehm, se dirige du nord au sud , a été creusé un immense réservoir nommé aujourd'hui Birket-es-Soulthan et qui , au moyen âge , portait le nom de Lai -Germain (lac de Germain), du nom du personnage qui, à l'époque des croisades , le fit creuser de ses deniers , pour subvenir aux besoins de la population. C'était l'abreuvoir habituel où les hommes de guerre conduisaient chaque jour leurs chevaux de selle.
Contournant ensuite le côté sud de l'enceinte, nous trouvons d'abord, presque au fond de la vallée de Siloam, et à proximité immédiate de la piscine de Siloë, un énorme barrage qui coupe en ce point un large ravin qui avait été transformé en étang destiné à conserver les eaux employées à l'irrigation des jardins royaux , qui occupaient tout le fond de la vallée , depuis le pied du village actuel jusqu'au point où la vallée du Cédron est recoupée parla vallée de Hinnom. Cet étang portait dans l'antiquité le nom d'étang de Salomon, et ce nom nous apprend qui fut l'auteur de cet- important travail.
J'ai déjà dit que le Bir-Eyoub occupe le point même
d'intersection des deux vallées que je viens de citer. Un birkeh de petites dimensions, et bien suffisant d'ailleurs, vu la pauvreté de cette source, est adjoint au puits lui-même.
En remontant un peu vers le nord et au bas des grands escarpements du mont Moriah sur lecpiel était assis le temple, nous trouvons la piscine de Siloë, que je considère avec raison, je crois, comme ayant été construite pour recevoir les eaux qui, après avoir servi aux usages du culte, c'est-à-dire au lavage de la plate -forme du temple, journellement ensanglantée par l'immolation des victimes, surtout à l'époque des solennités religieuses, s'échappaient par de nombreux canaux creusés dans le roc, ou bâtis en gros blocs , suivant la nature du terrain , pour gagner Je fond de la vallée de Siloam , autrement dit du Gédron.
Cette piscine de Siloë , rendue célèbre par les récits évangéliques, communiquait, ainsi que je l'ai dit, avec la fontaine de la Vierge, qui coule dans un souterrain profond où l'on descend par un large escalier avec palier intermédiaire. Cette fontaine de la Vierge a , en tout temps , passé pour intermittente; je crois qu'il est raisonnable de l'attribuer à ce qu'elle ne coulait que lorsqu'elle recevait le trop plein des immenses réservoirs creusés sous la plate-forme du temple qui la domine.
Plus haut vers le nord, nous avons, sur le côté oriental des murailles de Jérusalem, une vaste piscine ou birkeh à ciel ouvert, placée à côté et au nord de la porte actuelle de Saint-Etienne ou de Setty-Maryam. Les pluies seules l'alimentent, et son nom actuel est Birket-Hammam -Setty-Maryam, « étang des bains de Madame Marie. »
Quelle est l'âge de cette belle piscine? Nous ne le savons pas. Sur la face nord des murailles de la ville, nous trouvons au pied même de l'enceinte la piscine de la Pèlerine, placée à proximité de la porte aujourd'hui murée et qui s'appelle
porte d'Hérode, ou Bab-ez-Zaharieh, « porte des Fleurs. » Celle-lk est certainement antique, à en juger par certaines parties de ses murailles de soutènement.
Un peu plus loin vers l'ouest, et avant d'arriver à la porte de Damas, Bab-el-Aâmoud , « porte de la Colonne, » se trouve la grotte de Jérémie, et en avant de cette grotte est une belle piscine alimentée par une source très-peu importante. Cette piscine est voûtée, et semble d'une construction arabe. Ce qui est certain , c'est que la grotte de Jérémie a fait, ainsi que je l'ai dit, partie des grottes ou carrières royales ouvertes par David et par Salomon , jusqu'au moment où la troisième enceinte, construite sous le règne de l'empereur Claude (ûl à 54 de J.-C.) par Hérode Agrippa, dut couvrir toute la ville neuve, c'est-à-dire Bezetha.
En6n, au nord de la grotte de Jérémie, des fouilles entreprises par la communauté grecque, dans un terrain lui appartenant, ont mis à jour une vaste piscine antique, qui a de telles dimensions qu'il est impossible de n'y pas voir un monument public.
Devant la porte de Damas même il y a deux ouvertures donnant jour sur une vaste piscine toujours pleine d'eau, et où la garnison de Jérusalem vient journellement puiser pour ses besoins, en concurrence avec tous les habitants de la ville qui ont des animaux à abreuver.
Voilà pour l'extérieur des murailles.
A l'intérieur, nous avons un immense réservoir à ciel ouvert , placé au pied du mont Sion , et qui se nomme Birket- Hammam-el-Batrâk, « étang des bains du Patriarche. » C'est la piscine que Josèphe désigne sous le nom d'Amygdalon. Elle est rectangulaire et a encore de très-grandes dimensions, bien que les constructions aient empiété sur son extrémité septentrionale, ainsi que l'ont constaté des fouilles faites au cou-
vent copte, et qui ont prouvé que la muraille extrême primitive était a cinquante-sept pieds anglais au nord de la muraille actuelle. Voici l'histoire de cette piscine. Au moment où les attaques des rois chaldéens commençaient à présager la ruine du royaume de Jérusalem, le roi Ézékhias fit creuser cette piscine, à laquelle un aqueduc partant du Birket-Mamillah, qui était placé à un niveau supérieur, amena les eaux de celui-ci. L'enceinte de la ville primitive dut être modifiée de telle façon que son nouveau tracé rejetât ce vaste réservoir à l'intérieur de la place, et le mit ainsi à l'abri des insultes de l'ennemi. Aujourd'hui ce sont les pluies qui alimentent cette piscine, et , h la fin de chaque saison chaude, elle est presque toujours à sec.
Les œuvres de saint Jérôme renferment deux passages, extrêmement importants . relatifs au Birket-Mamillah et au Birket-Hammam-el-Batràk. Voici le premier : « Narrât quo- « modo obsidioni paraverint civitatcm, et aquas inferioris « (lisez: superioris) piscina> quœ capi poterant, ad superio- « rem (lisez: inferioremj munitionem transtulerint ; destruc- « tisque domibus, muros ?edificarint; et per singulas cogna- « tiones, qiuc douais quantum aqiue deberet accipere, « dinuxnerarint; fecerintque cisternam inter duos muros, et « piscinam veterem instaurarint ad servandas aquas, etc. » (Comm. in /saiœcap. xxni; édit. Martianay, t. III, p. 1/tO.)
Voici maintenant le second passage : « Misit rex Assy- « riorum (Nabuchodonosor) Tartan et Rabsacen de Lachis ad « regem Ezechiam cum manu valida Jérusalem; qui cum « ascendissent, venerunt in Jérusalem, et steterunt contra « aquccductum piscine superioris qu<c est in via agri Fullonis, « vocaveruntque ad se regem, etc. » [Comm. in fsaiœ cap. xxvi; édit. Martianay, t. III, p. 285.)
De l'ensemble de ces deux passages il résulte clairement