‹ Voyage en terre sainteChapitre 12 sur 53 · DE JAFFA A JÉRUSALEM · texte numérisé non relu

DE JAFFA A JÉRUSALEM

serait , disent quelques-uns, à El-Koubeïbeh. Il n'est donc pas sans intérêt de visiter cette ruine. Nous perdrons une heure peut-être en faisant ce détour, mais nous y gagnerons de parcourir une route qu'on ne suit pas d'ordinaire. Nous partons donc; nous passons devant le Birket-el-Djamous, qui est a la sortie de Rarnleh, et nous suivons d'abord, pendant une heure à peu près, le chemin ordinaire d'Abou-Rhôch. Nous inclinons alors à angle droit, sur notre gauche, pour aller rejoindre l'ancienne voie de Lydda à Jérusalem. J'avais eu raison de n'augurer rien de bon de la pluie qui est encore tombée pendant la nuit dernière. Le sentier que nous suivons est criblé de fondrières dans lesquelles nos chevaux enfoncent à chaque pas jusqu'aux genoux. Ce n'est que lorsque nous avons atteint le tracé de la voie antique, très-reconnaissable à ses gros pavés roulants sur le sol, que nous cheminons sur un fond plus solide et par conséquent avec plus de sécurité. Nous arrivons bientôt au bord d'un torrent que nous traversons sans difficulté, et nous nous engageons ensuite à travers de petites collines cultivées, pour atteindre un oualy nommé Cheikh-Souleïman , qui domine la vallée nommée Ouady-Souleïman.

Avant de gagner la voie antique, deux villages s'étaient présentés à nous, l'un à droite, l'autre à gauche de la direction dans laquelle nous cheminions. Le premier est El-Berrieh, le second Annabeh. Disons quelques mots de ces villages. Eusèbe, dans YOnomosticon, cite un bourg situé à huit milles au nord d'Éleuthéropolis, et qu'il appelle Bv;pa. Serait-ce notre El-Berrieh? Je ne saurais le croire, à cause de la distance énorme qu'il y a de Beït-Djibrin ou Eleuthéropolis à El- Berrieh , distance qui est de plus de vingt-cinq milles ; il faut donc renoncer à cette identification. La carte de Zimmermam porte Derieh au lieu d'El-Berrieh ; c'est une faute à corriger.

Quant à Annabeh, c'est une autre affaire. Eusèbe place ce bourg, qu'il appelle Bethannaba, aux environs de Diospolis (Lydda) et à quatre milles vers l'orient. Saint Jérôme, dans sa traduction de Y Onomasticon , ajoute : « Mais la plupart affirment qu'elle est placée à huit milles de Diospolis, et qu'elle s'appelle Bethannaba. » Il est curieux de voir que sur ce point saint Jérôme est obligé de se fier au témoignage d' autrui ; il n'avait donc pas visité cette localité. Ce qui est certain , c'est qu'il aurait mieux fait de vérifier sur place les renseignements qu'il avait recueillis. Bethannaba, c'est à n'en pas douter notre Annabeh, et il y a beaucoup moins de huit railles de Lydda à Annabeh : il n'y en a que cinq. Quant à Reland, qui soupçonne que le nom de Bethannaba rappelle celui de la Nob biblique, il commet une grave erreur, ainsi que je le ferai voir un peu plus loin.

Revenons à notre itinéraire. La matinée est charmante; il fait un beau soleil qui nous réchauffe et nous réjouit, lorsque nous passons devant l'oualy du Cheikji-Souleïman. Celui-ci est placé au milieu de ruines considérables, et qui paraissent d'une assez haute antiquité. Le roc est taillé partout et semble avoir servi d'assiette à bien des maisons ; enfin la terre est jonchée de débris de cette poterie rouge à côtes qui est caractéristique de toutes les cités ruinées de la Palestine. J'ai beau demander k ceux qui m'accompagnent le nom de cette bourgade antique, personne ne m'en peut rien dire; heureusement le hasard nous fait rencontrer un Arabe qui m'a bien l'air d'être un gaillard peu désireux de faire partie du contingent appelé par la conscription sous les drapeaux de Sa Hautesse, et qui file grand train devant des bachi-bozouk. Il ne va pas assez vite pourtant pour que je ne puisse lui jeter une question au passage ; il me répond que les ruines sur lesquelles nous sommes arrêtés se nomment Koufour-

KOUFOUR-TAB. 81

Tah ou Tab, el il reprend sa course. Va pour Koufour-Tab! Mais qu'est-ce que ce nom baroque? Je l'ignore entièrement. Il y a bien un bourg nommé KaTT^opeTata qui, au dire de Justin le martyr, fut la patrie de l'hérétique Ménandre; mais comme celui-ci était Samaritain, il n'y a pas grande apparence qu'il soit né à Koufour-Tab1. D'un autre côté, nous trouvons mentionné dans le Talmud (Gemara-Rosch-Haschana, fol. 43, 2) *ao nés, Caphartebi, qui était situé à l'orient de Lydda. Je ne doute plus, et je crois fermement que notre Koufour-Tab peut et doit être identifiée avec cette localité. Enfin Josèphe {Bell.jud., IV, vjii, 1) parle dune Caphartoba que Vespasien mit à sac, et qui était située au milieu de l'Idumée. Ce dernier détail me porte à croire qu'il ne s'agit plus, cette fois, de Koufour-Tab. Je laisse à de plus habiles le soin de trancher cette question.

Quittant l'oualy du Scheikh-Souleïman, nous descendons dans rOuad-el-Ayn, vallée peu profonde et cultivée, que nous suivons assez longtemps après avoir laissé a notre droite un village nommé El-Koubab. Le Talmud (Gemara-Sanhcdrin, cap. n) cite un victts qui se nommait Cobé (idc?d "ied ^ip), et qui était sur les limites des territoires d'Israël et des Philistins; l'étymologie qu'il donne de ce nom, quoique passablement ridicule, mérite d'être rapportée. David fugitif venait d'atteindre ce lieu, et les Philistins qui le poursuivaient se dirent les uns aux autres : rra oip, lève-toi contre? lui! Comme c'est à Noba, qui est fort près d'El-Koubab, que David trouva un refuge, ce voisinage justifie en quelque sorte l'identification d'El-Koubab et de Cobé. Hâtons-nous d'ajouter que Koubab n'étant que le pluriel de Koubbeh,

4. Justinus martyr in apol. n. pro Chrislianis : Mevavfycv £é ttva xai aù-rôv Ixp.aj.ca 79v àffô xcôur,; KaTr^aptraïaç.

tour ou dôme, j'aime beaucoup mieux cette étymologie que l'autre, à tout le moins pour le nom moderne.

Une fois engagés dans l'Ouad-el-Ayn , nous allons passer au pied d'un village placé sur les collines de droite, et qui porte le double nom de Deïr-Nahleh et de Zou'-l-Beït. Nahleh est le nom arabe de saint Michel, m'assure-t-on ; il se peut donc que là ait été jadis un couvent chrétien sous le vocable de Saint-Michel. Il y a un peu moins d'une demiheure de marche entre El-Koubab et Deïr-Nahleh, c'est-àdire environ trois kilomètres. Tout près de ce dernier village, et au bas de la côte sur laquelle il est bâti, se trouve dans les rochers une jolie source, où quelques femmes puisent de l'eau au moment de notre passage. C'est précisément cette source qui donne le nom d'Ouad-el-Ayn à la vallée que nous suivons. Aussitôt que nous avons dépassé la source, nous voyons dans les rochers de nombreuses coupures faites de main d'homme, et qui sont autant de traces d'habitations de la plus haute antiquité. Au milieu d'elles se voient les restes de quelques pressoirs destinés jadis à la fabrication de l'huile. Ici, c'est la cuve, là, la grosse pierre qui écrasait les olives. Dieu seul sait depuis combien de siècles tout cela est ruiné. Maintenant, que fut cette localité antique dont le nom se cache très-probablement sous celui de Zou'-l-Beït? Je l'ignore complètement.

A cinq kilomètres plus loin, nous arrivons enfin au village de Kafr- Nouba, que nous traversons. Il est sur une petite élévation, que les dernières pluies n'ont pas rendue commode; aussi, à la descente, sommes- nous obligés de prendre force précautions pour ne pas nous rompre le cou. Notre moukre Scharir, qui déjà deux ou trois fois, grâce aux fondrières de la plaine, a roulé avec son cheval, fait ici une triomphante culbute, heureusement sans suite fâcheuse.

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