‹ Voyage en terre sainteChapitre 14 sur 53 · NÉCROPOLE · texte numérisé non relu

NÉCROPOLE

nous remontons sur l'autre rive, et, de là jusqu'au tombeau des Juges, nous ne quittons presque plus une route évidemment antique, soit romaine, soit même judaïque, à en juger par les grosses pierres non taillées qui la bordent assez souvent sur la droite et forment ainsi une sorte de parapet.

Enfin nous passons devant le tombeau des Juges, dont je revois le fronton avec un vif plaisir. De là jusqu'aux monticules de Cendres, on ne quitte plus pour ainsi dire la vieille nécropole de Jérusalem. Toutes les roches sont, de quelque coté qu'on se tourne, perforées de caves sépulcrales, et il faudrait certainement bien des semaines pour faire une monographie complète de ces vénérables restes de la civilisation juive. Incontestablement ces monuments sont tous antérieurs à la ruine définitive de Jérusalem, et la plupart sans doute datent des rois de Juda. On ne me persuadera jamais, en effet, que, pendant les quelques siècles qui ont précédé la captivité, les Juifs, maîtres absolus de leur territoire, n'ont taillé aucune de ces grottes innombrables, pour se réserver de le faire seulement alors qu'ils gémissaient sous le joug pesant des Perses, puis des Grecs, puis des Romains. Un peu de logique n'est jamais de trop lorsqu'il s'agit d'apprécier l'âge des monuments. Mais c'est là une importante question que j'aurai à traiter ailleurs, et que j'examinerai sous ses diverses faces, en étudiant avec soin tous les faits, en n'en écartant aucun, et encore moins ceux qui, au premier abord, sembleraient en opposition avec mes idées.

A peine avons -nous eu dépassé le tombeau des Juges, que j'ai vu accourir au-devant de moi un cavalier que, de loin, je ne reconnaissais pas tout d'abord. C'était JMattiah, mon brave drogman du premier voyage. 11 n'a, ma foi, pas rajeuni dans les treize années qui viennent de s'écouler; je suppose que j'ai fait exactement sur lui la môme impression.

Nous voilà aux Cendres : qu'est-ce que ces amas étranges? La voix publique dit que ce sont les résidus de la fabrication des savonniers; Tobler, sur l'avis du fameux Liebig, prétend que ce sont les cendres des holocaustes. Il y a là une curieuse question à examiner de nouveau, et je ne manquerai pas de faire faire une fouille qui me permette d'emporter, pour nos chimistes, des échantillons recueillis à différentes profondeurs. Nous aurons bien du malheur s'il ne ressort pas de cette étude la preuve définitive que ce sont des cendres végétales, ou des cendres animales, auquel cas la question sera tranchée, au moins pour moi. Au delà des amas de cendres, j'aperçois des dômes, des édifices considérables, des murailles d'enceinte immenses, en un mot une ville entière qui date de quelques années. C'est la réunion de tous les bâtiments appartenant à la Russie, bâtiments qui constituent une véritable ville dominant la vieille Jérusalem. Pourquoi n'avouerais-je pas que cette vue me serre le cœur? Adieu le caractère religieux et imposant de la Jérusalem que j'avais vue naguère, et que j'ai si souvent revue en pensée. Cette fois encore les innovations ont tout gâté. De la ville russe à la porte de Jaffa, les anciens chemins sont devenus des rues bordées de cabarets aux enseignes françaises ou italiennes : Café du Jourdain. A la mer Morte, restaurateur, donne à boire et à manger. — Pouah! cela donne des nausées !

A la porte de Jaffa encore une innovation! Nous trouvons un poste de douaniers tout frais émoulus, et inventés pour faire perdre patience au voyageur qui en aurait la dose la plus phénoménale. Douane à Jaffa, douane à Jérusalem, douane à Beyrouth; on en a mis partout, et les droits qu'elles voudraient bien percevoir à chaque poste que l'on rencontre, sont remplacés, quand on ne les repaye

pas, par des vexations intolérables ou des bakhchich qui ne sont pas moins odieux.

Avant d'entrer en ville, notre petite caravane s'est organisée avec un certain apparat , et le frère Liévin m'a prié en grâce de me mettre derrière les caouas, en tête de la colonne. Sotte nécessité à laquelle il faut bien me rendre , pour jouer mon rôle de premier sujet de la troupe. A peine avons- nous fait quelques pas dans l'intérieur de la ville, que le premier sujet, bien décidé à ne pas se casser le cou, met prudemment pied à terre. Le pavé de Jérusalem ne s'est effectivement pas amélioré, tant s'en faut; tous mes amis imitent mon exemple, et nous gagnons le plus vite possible l'hôtel d'Orient, tenu par Uauser, dans la rue dite du Patriarche. Pour y parvenir, nous descendons de la place du Qalâa, par le bazar des marchands de fruits établis à la tête de la rue David, et, après une centaine de pas faits sur la pente diabolique de cette rue encombrée de monde, nous prenons la première rue à gauche et nous arrivons enfin à notre gîte. Tout en haut de la maison j'aperçois, à une fenêtre grillée, la bonne figure de Salzmann qui m'attend, niais qui, grâce à ma barbe, me voit passer sans me reconnaître. Ce n'est que lorsque je lui adresse la parole, qu'il est convaincu que c'est bien moi.

Une fois pour toutes, décrivons l'hôtel Hauser, où l'on est parfaitement bien traité, et que je* recommande à tous les voyageurs, parce qu'il est proprement tenu et peu cher. Un escalier de pierre et à couvert vous conduit au premier étage; c'est le rez-de-chaussée effectif. Là se présente une petite cour sur laquelle s'ouvrent quelques chambres de voyageurs, à côté de celles de l'hôte et de sa famille. Montez encore un étage, mais cette fois en plein air, et vous arrivez à une seconde petite cour fort étroite, au fond de

laquelle s'ouvre la pièce servant de salle à manger ou de salon, à votre choix. A droite est placé l'office. A gauche, un parapet qui domine la rue du Patriarche. Cela est encore une espèce de rez-de-chaussée ou d'entre-sol. Une échelle est appliquée contre l'office, et s'appelle « escalier des appartements d'apparat. » Montez ^ans vous casser le cou , et vous arrivez sur une terrasse qui , cette fois , n'a pas de parapet vers la rue; une cloison de planches, garnie, d'un modeste appentis, vous sépare de la piscine tl'Ezekhias, du Birket- hammam -el-Patrak (la piscine des bains du Patriarche). Il y a bien, sur cette terrasse, quelques petits ressauts placés là tout exprès pour vous procurer de bonnes chutes; n'y faites pas trop attention, mais gagnez le bout de l'appentis. Là est une porte où commence un véritable escalier descendant, de cinq marches, les deux premières en pierre, et les trois dernières en planches, dont l'une est veuve d'à peu près la moitié de sa surface. Il n'y a pas deux de ces marches qui aient la même hauteur, et comme elles sont énormes , je ne connais rien de mieux trouvé pour vous disloquer les jointures. Au bas, commence un corridor sur lequel sont distribuées, à droite et à gauche, six bonnes petites chambres. Puis vous tournez à droite; nouvelle terrasse sans garde-fou dominant la piscine. A gauche, une échelle disloquée conduisant à une dernière terrasse dominant toute la maison; au fond, un escalier descendant à la rue; à droite, deux chambres semblables aux autres. C'est là que l'abbé Michon et moi nous nous installons. Je ne ferai pas à mes lecteurs l'injure de croire qu'ils ont jamais rien vu de plus saugrenu que cette distribution ; et cependant, je le répète, malgré le soleil, malgré le vent, malgré la pluie qu'on ne peut éviter avec pareil aménagement, on s'acoquine à l'hôtel Hauser, et on ne s'y trouve pas plus mal

qu ailleurs. N'est-on pas à Jérusalem? et les maisons de cette ville illustre entre toutes ne sont-elles pas , sans exception , conçues sur des plans impossibles?

J'étais beaucoup trop fatigué de la dure journée que nous venions d'achever pour avoir la velléité de faire des visites, même de convenance. D'ailleurs, il était assez tard quand nous sommes arrivés à Jérusalem, et j'ai pris le sage parti d'envoyer chez notre consul quelqu'un chargé de lui présenter mes devoirs et de le prier de m'excuser si je remettais au lendemain matin l'honneur de faire sa connaissance. J'ai donc passé le reste de la journée dans l'inaction la plus bienfaisante, et j'ai attrapé mon lit le plus vite que j'ai pu. Quel calmant et quel solmnifère qu'une douzaine d'heures à cheval, avec la pluie pour assaisonnement! Aussi ai-je dormi jusqu'au point du jour, malgré les moustiques.

29 octobre.

Ici comme en Egypte j'ai pu, ce matin, admirer les teintes splendides dont le retour de la lumière revêt tout ce que l'on voit. C'est malheureusement l'affaire de quelques minutes, et l'aurore, comme le crépuscule, ne dure qu'un instant. J'ai employé les premières heures de la matinée à réinstaller à ma guise dans la chambre que je dois occuper jusqu'à la fin de mon séjour en Judée. Une fois tout mis en ordre, effets, livres, papiers, etc., je commence par bien regarder ce que je puis voir de mes fenêtres. Je domine sans intermédiaire le Birket-hammam-el-Batrak , qui est à peu près à sec, sauf une large flaque d'eau qui remplit toute la partie méridionale de la citerne, et dans laquelle

végètent de larges touffes de chara, peuplées de crapauds. Deux tronçons de colonnes gisent sur le roc qui forme le sol du bassin. A l'angle nord -ouest est un escalier de quelques marches, par lequel on a pu descendre jadis dans ce bassin ; mais , aujourd'hui , cet escalier n'aboutit plus qu'à une porte murée. A l'angle sud-ouest est percée, à une douzaine de pieds au-dessus du fond, l'ouverture d'un aqueduc en fort mauvais état, et comme l'eau qu'il apporte par les grandes pluies doit être furieusement sale, on a pratiqué sur le fond de la piscine une espèce de petit réservoir fermé de murs, où les immondices et la vase peuvent quelque peu se déposer avant que l'eau ne se répande dans la piscine proprement dite. Sur ses quatre faces celle-ci est entourée de murs à pic appartenant aux maisons qui l'entourent. Devant moi, j'ai la terrasse du patriarche latin, M8r Valerga. A ma gauche, la tour de David, dominant tout le reste; un café arabe, avec balcon en bois surplombant la piscine, le consulat de Grèce avec son mât de pavillon, et, derrière lui, la terrasse de M. Gobât, évêque anglican de Jérusalem. Enfin nous sommes affligés d'un voisinage modérément récréatif: c'est celui d'un moulin qui travaille jour et nuit, et dont les meules, mises en mouvement par un cheval ou un âne, font un tapage des plus monotones, qui n'est interrompu que par les cris de forcené du meunier. On jurerait qu'on assassine ce brave homme, et cependant il ne braille ainsi que pour encourager la pauvre bête qu'il emploie. Maintenant que j'ai reconnu ce qui m'entoure du côté de Birket, c'est-àdire à l'occident, passons à l'orient, si vous le voulez bien.

Je prends donc le chemin par lequel je dois descendre à la salle à manger, c'est-à-dire que je grimpe les cinq marches de l'escalier que vous savez, et me voilà sur la terrasse. Audessous de moi, la rue du Patriarche roule un flot incessant

de gens qui crient à qui mieux mieux, marchands, citadins, fellahs, bédouins, soldats turcs, pèlerins russes, Arméniens, Grecs, etc., etc., de tout âge, de tout sexe et de toutes couleurs; c'est une cohue des plus bizarres, dans laquelle les Européens sont rares. L'autre côté de la rue est occupé par un établissement de bains orientaux, dont les cheminées nous asphyxient toutes les fois que le vent est bon. Au delà s'étend le vaste terrain vague où fut jadis le grand hôpital des chevaliers de Saint -Jean. Plus loin le dôme vert de la Coubbet-es-Sakhrah, le Haram-ech- Chérif, l'enceinte du Temple de Salomon, plus loin encore la montagne des Viri Galilm, le mont des Oliviers avec le hameau qui en couronne le faite, autour de l'église de l'Ascension, et le mont du Scandale. Tout cela d'un gris fauve que coupe seule la pâle verdure de quelques oliviers. A droite je vois un couvent grec, puis l'escarpement de l'ancienne ville des Jébuséens, garni aujourd'hui d'habitations dont quelques-unes ont un aspect européen des plus charmants. A gauche, et tout près de l'hôtel, l'église du Saint-Sépulcre et sa coupole indignement détraquée. Ne soufflez pas trop fort de ce côté-là , en fumant votre cigare; vous feriez tout crouler! Et les grandes nations de l'Occident se vantent d'être chrétiennes! Tout contre le Saint- Sépulcre est une mosquée dont le muezzin nous régale, le plus régulièrement du monde, de ses pieuses gargouillades. Son chant est toujours d'une haute fantaisie, si les paroles qu'il débite sont sacramentelles. Au delà , vers le nord , j'aperçois les quartiers en amphithéâtre de Bezetha et d'Acra, amas de constructions grises ou du blanc le plus cru, cubes de maçonneries recouverts invariablement d'une coupole.

Voilà ce que je puis voir quand je veux , à chaque heure , à chaque minute. Trouvez -moi, je vous prie, dans l'univers

entier un panorama qui offre plus de souvenirs grandioses que celui-là!

Pendant que je complétais avec amour cette première reconnaissance du terrain sur lequel je vais tant avoir à travailler, notre consul, M. de Barrère, avec la plus charmante bonne grâce, m'a prévenu. Il est arrivé à l'hôtel avec M. Ledoulx, son vice-chancelier, sans attendre la visite qu'il était de haute convenance que je lui fisse le premier. Je l'en remercie avec effusion, et, après un quart d'heure d'entretien, je suis tout ravi de me sentir avec lui comme avec un homme auquel vous lie une amitié vieille de bien des années. Nous sommes tous conviés à aller dîner au consulat le jour même; nous nous retrouverons donc dans la soirée, et nous combinerons k loisir ce qu'il faut faire pour que tous mes projets puissent s'exécuter sans trop de difficultés.

Aussitôt M . de Barrère parti , nous nous mettons à table et nous expédions au plus vite notre déjeuner, après lequel je veux me débarrasser de mes visites officielles, afin d'avoir, s'il se peut, quelques heures à donner à une première promenade. Deux étrangers habitent l'hôtel Hauser, et ce sont deux types trop intéressants pour que je n'en dise pas quelques mots. L'un est un vieux docteur allemand à tète chauve, très-calme, très-froid en apparence, et très-poli. J'ai dit en apparence; le fait est que le brave homme est parfaitement fou : comme disent les gamins de Paris , il a « une araignée au plafond! » Il est venu s'établir à Jérusalem pour y attendre l'avènement tout prochain du fameux millenium; comme il a saisi le sens de toutes les prophéties, sans en manquer une, il sait à quoi s'en tenir, et regarde avec assez de pitié pour que cela lui fasse le plus grand honneur les imbéciles qui, comme nous, n'ont pas la lumière qu'il possède. Et d'un ! L'autre est un Américain d'une qua-

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