L'HOTEL HAUSER
rantaine d'années, missionnaire de je ne sais quelle subdivision de la foi chrétienne, et vigoureux compère s'il en fut. Il porte une chevelure comme celle de Sa m son, une barbe de sapeur, et une veste ronde qui laisse à l'air libre, et par conséquent à la vue du public , le fond de ses chausses, qui est formé d'une large plaque de cuir blanc. Ceci tranche peut-être un peu vivement sur le ton noir de tout le reste du costume, mais ce n'en est que plus drôle. Aussi, du coup, ce brave garçon , qui est bien vite devenu notre ami, reçoit-il le nom de Fond-de-cuir , seul nom sous lequel nous l'ayons jamais connu. Celui-là est venu, de son côté, à Jérusalem pour attendre le millenium qui, pour lui aussi, va commencer incessamment. Car il a compris les prophéties, tout autrement, il est vrai, que son collègue l'Allemand; mais cela ne fait rien h l'affaire. Chacun des deux est un crétin pour l'autre, qui ne se gêne pas pour le lui dire. Et de deux! Comme haute bouffonnerie, c'est ce que j'ai jamais vu de plus original. Encore un trait pour exemple. Un peu avant l'heure de chaque repas, Fond-decuir arrive invariablement de l'air le plus pressé du monde et s'agenouille sur le divan qui règne autour de la salle à manger, en face de la carte de la Terre promise, répartie par tribus; pendant dix minutes il ne la quitte pas des yeux, et, sans aucune espèce de doute, il cherche à fixer son choix sur le lopin de terrain qu'il compte réclamer à l'avénement du millenium. Pour n'avoir plus à revenir sur ces deux personnages excentriques, disons tout de suite que l'Américain nous a fait fidèle compagnie pendant tout notre séjour à Jérusalem, mais que l'Allemand, au bout de très -peu de jours, est parti pour Constantinople , afin d'obtenir la concession d'un chemin de fer qu'il veut construire de Jaffa à Jérusalem, aussitôt que le millenium aura commencé. Et
qu'on ne croie pas qu'il n'y ait que ces deux hommes attendant à Jérusalem l'accomplissement des prophéties; ils se comptent par centaines.
A midi je me suis mis en route; j'ai d'abord été voir notre consul; puis le révérendissime gardien de la terre sainte, que du premier coup je me sens disposé à aimer de tout mon cœur, tant c'est le plus charmant homme; puis Mgr Valerga , le patriarche latin , que je n'ai pas le bonheur de trouver. Comme il est à Beït-Djala, je laisse à ses caouas une carte pour lui, et une pour mon ami de vieille date, l'excellent abbé de Quevauvilliers, chancelier du patriarcat. Vivat ! nous avons quelques heures à dépenser au profit de nos recherches , et nous nous hâtons d'en profiter. Sortant donc de la ville par la porte de Jafla, ou Bab-el-Khalil, nous nous dirigeons vers le cimetière américain , où je veux voir, le plus vite possible, l'escalier taillé dans le roc, qui y a été découvert depuis mon premier voyage en terre sainte. Chemin faisant je retourne beaucoup de pierres au profit de mon fils , à qui j'ai promis de rapporter de Syrie une ample collection de coléoptères. C'est mon brave valet de chambre, Louis Iteurville, qui est chargé de la récolte entomologique, et il s'acquitte à merveille de la mission qui lui est dévolue, tout en m'entourant fidèlement des soins les plus attentifs. On est bien heureux, en un voyage pareil, d'avoir avec soi un serviteur intelligent et dévoué comme Louis.
Nous voilà en face de l'escalier en question ; il est assez étroit et appliqué contre une enceinte de roc; mais les marches ne paraissent guère usées , et il est évident qu'elles n'ont pas servi habituellement. Je ne saurais mieux faire que de comparer cet escalier à ce qu'en fortification moderne nous appelons un pas de souris. On désigne ainsi les escaliers qui font communiquer le fond des fossés d'une place de guerre
ESCALIER JÉBUSÉEN. 403
avec les ouvrages de défense extérieurs, tels que chemins couverts, réduits, demi-lunes et tenailles. Ajoutons qu'ici le pas de souris, au lieu d'être appliqué à la contrescarpe, le serait à l'escarpe elle-même. C'est en cela que mon assimilation pèche essentiellement. Quoi qu'il en soit, il est bien certain, pour moi, que cet escalier a fait partie de l'enceinte jébuséenne et qu'il est antérieur à la prise de la forteresse de Sion par David.
Après avoir bien étudié ce reste curieux de l'enceinte primitive de Sion, nous quittons le cimetière américain, et nous remontons au-dessus de l'escalier que nous venons d'examiner. Là, nouveau fragment de l'enceinte jébuséenne, et fragment incontestable. C'est un large fossé taillé dans le roc vif, avec escarpe et contrescarpe bien conservées sur une certaine étendue. En ce point le fossé fait un coude et il est placé de façon a démontrer que c'était la crête proprement dite, et la crête seule de Sion, qui était au sud occupée par les fortifications jébuséennes. Dieu seul sait tout ce qui a été imaginé et dit d'absolument impossible sur les limites de cette forteresse. Avec Gélis nous avons étudié la question sur le terrain, en gens du métier, et on ne nous fera jamais accepter certains tracés, que rien d'ailleurs ne justifie, et qui hurlent contre les notions les plus élémentaires de l'art de la défense des places. Et ici qu'on n'objecte pas que, dans l'antiquité la plus reculée, l'art de la guerre a pu avoir des principes tout autres que ceux qui existent de nos jours. Les principes relatifs aux terrains dominants et dominés ont été et resteront les mêmes dans tous les temps. Quoi qu'il en soit, voilà un point qu'il nous faudra lever avec toute la précision désirable.
Dans l'escarpe même ont été percées des habitations souterraines qui servent d'asile à de pauvres fellahs. Des citernes
creusées dans le roc vif les accompagnent. De là , nous avons gagné la muraille d'Ophel, c'est-à-dire la partie tout à fait antique , qui commence au delà de la tour dans le flanc de laquelle est percée la porte connue sous le nom de Bab-el- Hadid, ou Bab-el-Morharbah. Il est absolument impossible que jamais l'enceinte antique ait dépassé, vers le sud, la ligne que suit la muraille telle qu'elle est actuellement. Ce terrain, avec ses pentes abruptes, s'y oppose de la manière la plus absolue. Laissons donc pour ce qu'elles valent, et sans y attacher la moindre attention , les rêveries à l'aide desquelles on a prétendu projeter bien au delà le tracé de la Jérusalem antique. L'appareil judaïque et purement judaïque, quoi qu'on dise, de la vieille muraille d'Ophel, bâtie par le roi Manassé très-certainement, est constituée par des blocs énormes, bien jointoyés, mais à peine parementés. L'apparence en est des plus grossières. Les assises inférieures, du reste, appartiennent seules à la construction primitive; au-dessus règne partout de la maçonnerie beaucoup plus moderne et qu'on pourrait môme faire descendre jusqu'aux Turcs, si nous n'avions pas, en tant de points de l'enceinte actuelle de Jérusalem, des échantillons incontestables de la bâtisse turque, échantillons qu'il n'est permis à personne de confondre avec ce qui se voit au-dessus de la partie judaïque de la muraille d'Ophel. Ajoutons que, pour celle-là, les blocs sont en bossage, et, ainsi que je l'ai dit tout à l'heure, d'une grossièreté de taille toute caractéristique, sauf pour les encadrements des joints, qui sont beaucoup plus soignés.
Nous avons ensuite été revoir la porte antique placée audessous de la mosquée d'El-Aksa, et que coupe en deux la muraille moderne renfermant un jardin et des ruines d'édifices arabes placés au bas du Haram-ech-Chérif. L'encadrement de l'archivolte et la corniche placée au-dessus, dont j'ai