‹ Voyage en terre sainteChapitre 4 sur 53 · AUDIENCE DU VICE-ROI · texte numérisé non relu

AUDIENCE DU VICE-ROI

veut introduire dans l'administration de ses Etats. Je lui adresse mes sincères félicitations, en le pressant fort de passer, le plus vite possible, de la théorie à la pratique, et en lui offrant de grand cœur le faible concours de ma voix pour le cas oii jamais elle pourrait lui être utile, afin de mettre en lumière des actes de bon gouvernement émanant de lui, et peu connus dans notre pays. Il me remercie avec effusion , et quand je crois que le moment est venu de lui rendre sa liberté, je lui demande la permission de me retirer. Làdessus, nouvelle et affectueuse poignée de main, avec prière de venir le revoir au retour de mon excursion aux Pyramides, où son yacht doit me conduire.

J'ai longuement parlé à Son Altesse de son musée de Boulaq, que j'ai visité dans la matinée, et dont je suis émerveillé. « Vous êtes plus avancé que moi, m'a dit le prince, j'attends que M. Mariette me permette à moi-même de voir ce musée. » Il était facile d'apercevoir, dans ces paroles aigrelettes, le reflet de toutes les insinuations qui ont été répandues à foison dans l'esprit de Son Altesse à l'endroit de Mariette et du musée. J'ai donc saisi la balle au bond, et je lui ai dit qu'il se trompait sûrement en pensant que Mariette, le plus loyal comme le plus désintéressé de ses serviteurs, eût la pensée de lui faire attendre des permissions, au lieu d'attendre lui-même les ordres de son souverain ; que l'arrangement du musée n'avait été terminé que dans la nuit précédente; que, pendant huit jours, Mariette avait fait antichambre pour lui annoncer ce résultat prochain, sans pouvoir parvenir jusqu'à sa personne, et que cela était bien suffisant pour lui causer un véritable chagrin; que les dépenses faites pour l'installation de ce trésor inappréciable n'excédaient pas soixante mille francs, bien loin d'atteindre au chiffre de neuf cent mille francs, dont la calomnie avait essayé de faire

peur à Son Altesse. Enfin, j'ai plaidé chaleureusement la cause de mon ami, si bien qu'lsmaïl-Pacha m'a paru singulièrement surpris de ce que mes appréciations différaient du blanc au noir de celles qu'on s'était plu à répandre dans son esprit. J'ai tout lieu de croire que, sur ce sujet, mes paroles n'ont pas été perdues. En effet, Ismaïl-Pacha est trop honnête homme pour ne pas reconnaître immédiatement la vérité, lorsqu'elle se présente à lui.

Une fois mon audience terminée, j'ai pris congé et regagné seul le musée, qui est fort près du Qasr-el-Nil, puisqu'il n'en est séparé que par l'arsenal. Mariette m'y attendait ; je lui ai raconté ma conversation à son propos, et l'offre gracieuse de Son Altesse pour ma promenade au\ Pyramides. Comme le vice-roi n'a pas précisé que Mariette m'accompagnerait, celui-ci me déclare qu'il ne peut songer à quitter Boulaq; que s'il s'absentait sans autorisation, on ne manquerait pas de pousser le vice-roi à se rendre au musée dès qu'il aurait tourné les talons, afin de faire constater par Son Altesse en personne que le conservateur s'éloignait sans façon et à sa fantaisie du dépôt qui lui est confié. Comme je comprends à merveille ce scrupule, je remonte en voiture, et je retourne au Qasr-el-Nil, afin de supplier le vice-roi de donner à Mariette l'ordre de m'accompagner. En rentrant au pavillon royal, j'ai retrouvé Zeky-Bey, à qui j'ai dit le motif de ma nouvelle visite. Je le prie d'exposer lui-même au vice-roi, que je n'ai pas la prétention de déranger une seconde fois, la faveur que je viens solliciter de sa courtoisie si prévenante. Zeky-Bey n'a pas été absent trois minutes, au bout desquelles il est venu me dire que Son Altesse avait parfaitement entendu que Mariette m'accompagnerait dans ma promenade aux Pyramides, et qu'il me servirait de cicérone. Tout étant ainsi convenu, je rentre a l'hôtel, où Ma-

riette doit venir me rejoindre à l'heure du dîner, après avoir pris des informations précises sur la praticabilité des routes à parcourir.

La soirée s'est passée, comme d'ordinaire, à l'Esbekieh et devant la Bella-Venezia. La chaleur est toujours accablante, et nous promet de rudes journées. Avant l'heure du dîner était rentré à l'hôtel M. Lccomte, peintre français et neveu d'Horace Yernet, qui était parti pour les Pyramides dans la nuit précédente, et qui avait accompli sans encombre son pèlerinage archéologique; il a ses poches pleines de petites antiquailles de terre émaillée, que les fellahs de Ghizeh lui ont vendues pour quelques piastres et qui ne valent guère plus, bien qu'elles soient très-authentiques. Cela me prouve que. si les gros monuments ne peuvent plus sortir de

l'Egypte, il sera toujours impossible d'arrêter les brimborions au passage.

20 octobre.

Le lendemain matin, à six heures, les voitures nous attendaient à la porte de l'hôtel, mes amis et moi. Une fois le café pris, nous nous rendîmes à Boulaq, où nous allions chercher Mariette, afin de gagner ensuite l'arsenal. Le temps était splendide. et il va sans dire que j'avais encore savouré le beau spectacle du lever du jour.

Là nous attend une désagréable surprise : pas de bateau. Il n'est pourtant pas possible que l'ordre du vice-roi ait été regardé comme non avenu. J'ai pris à l'hôtel, pour tout mon séjour au Caire, un jeune drogman très-intelligent, trèsalerte, qui s'appelle Ahmed-Omar, et que je recommande, dans leur intérêt, à tous les voyageurs futurs. Je l'envoie à i. 7

l'arsenal aux informations. Là encore, absence complète de bateau. Nous commençons à croire à une mystification dont je tiens à avoir promptement le mot. Mariette et de Behr montent donc en voiture, et se rendent en hâte au Qasr-el-Nil, pour savoir ce que signifie ce retard inexplicable. Au bout de vingt minutes, Mariette revient seul; tout est expliqué : c'est au quai du Qasr même que notre bateau nous attend, depuis sept heures du matin. Un quart d'heure après, nous étions embarqués , et nous marchions, à contre-courant, dans la direction de Bedrechin, où nous devions mettre pied à terre.

Rien de délicieux comme cette petite navigation de quelques heures. Nous passons d'abord devant Embabeh, point où, le jour de la célèbre bataille des Pyramides, les Mamelouks furent refoulés et jetés dans le fleuve. Nous voyons le pavillon de Mourad-Bey, le chef de cette admirable milice, puis le mekkias ou nilomètre. Tout est dans l'eau, et paraît délabré au delà de toute expression. Une escouade de serviteurs du vice -roi est embarquée avec nous, et doit nous accompagner durant toute notre petite expédition. Le café et les tchibouks vont leur train comme d'habitude , et h onze heures un excellent déjeuner nous est servi dans la vaisselle plate de Son Altesse; les vins les plus exquis de Bordeaux, du Rhin et de Champagne nous sont versés à profusion. Certes il est difficile de faire plus galamment les choses.

Vers midi nous débarquions à Bedrechin , sur le bord d'un petit canal, où nous attendait une barque de fellahs; nous nous y sommes installés le plus vite possible, et nous avons traversé à la voile tout l'emplacement de Memphis, couvert aujourd'hui de la plus magnifique foret de dattiers. De temps à autre nous longeons des tells qui doivent receler des trésors d'antiquités. L'inondation est si forte que nous avons

SAKKARAII. i>4

probablement passé sur le colosse de Sésostris, sans même soupçonner son existence. De temps en temps nous croisons des fellahs qui se rendent d'un point à un autre de la plaine, avec de l'eau jusqu'aux aisselles. C'est, assurément, fort original. Enfin nous débarquons pour tout de bon au pied du village de Sakkarah, dans le nom duquel s'est conservée la trace du culte de Phtah-Sokaris, le grand dieu de Memphis. Nous traversons le village tout entier sous un soleil ardent, et bientôt nous atteignons les sables qui forment la lisière du désert. Je déclare qu'il est fort désagréable de cheminer sur pareil terrain et par une semblable chaleur; c'est à exténuer en peu de temps les plus intrépides marcheurs. Heureusement le Cheikh-el-Beled met à ma disposition un brave petit âne que j'enfourche au plus vite, mais sur le dos duquel j'ai grand'peine d'abord à retrouver mes aplombs, complètement perdus depuis mes chevauchées de Reykjavik , au grand Geyser. J'arrive assez vite, pourtant, à retrouver une assiette suffisante , et ce n'est qu'au moment où commence la nécropole, que je mets pied à terre; je me trompe, car arrivé en ce point, on marche littéralement à travers les collines de sable, sur des pots cassés, des ossements humains et des bandelettes de momies. On voit que les chercheurs d'antiquités ont, depuis des siècles, passé par là avec rage. Nous visitons d'abord un beau tombeau qui a été jadis décrit par Wilkinson, et qui, malheureusement, est complètement dégradé. Il est taillé dans le rocher, et, partout où la roche perce le sable, on aperçoit des hypogées. Dans ce premier tombeau, deux vaches coiffées du disque surmonté de plumes servent de piliers; comme tous les autres basreliefs du monument, elles sont aujourd'hui brisées et noircies par la fumée des torches. Il a fallu bien des coups de marteau de touristes pour mutiler à ce point un monu-

ment aussi curieux. Chemin faisant, nous côtoyons sans cesse des tombes antiques , et nous arrivons enfin à la maison que Mariette s'était fait construire sur le théâtre même de sa merveilleuse découverte du Sérapeum. Nous y trouvons installés M. Cabis, sa femme, jeune Française un peu dépaysée dans la nécropole de Sakkarah, et leur enfant. M. Cabis est d'origine copte. Il a pris au sérieux l'étude de la langue que parlaient ses ancêtres et 1 est devenu, sous la direction du cardinal Mai, dont il a été longtemps le secrétaire, un des plus habiles coptisants de notre époque. Aujourd'hui il est conservateur du musée de Boulaq, sous la haute direction de Mariette.

En ce moment les fouilles de Sakkarah sont continuées par deux cents ouvriers, placés sous les ordres de M. Cabis; ils sont occupés à déblayer quelques tombes nouvellement ouvertes. Aux alentours de la maison où nous allons prendre gîte aujourd'hui, on aperçoit, par-ci par-là, au-dessus du sable, des sphinx, des lions en calcaire et des fragments de toute nature, provenant des fouilles antérieures et abandonnés comme indignes d'être recueillis. Ah! qu'un de nos musées de province s'estimerait heureux de pouvoir ramasser ce prétendu fretin!

Dans les dernières journées, on a trouvé trois momies qu'on nous apporte aussitôt dans leurs sarcophages de bois de mimosa. L'une est magnifique et parfaitement intacte. Toutes les trois sont d'une très -basse époque et n'ont aucun intérêt historique, aucune valeur pour le musée; il nous est donc permis de les disloquer, pour voir si leurs bandelettes contiennent quelque amulette à garder en souvenir de notre visite. Je dois dire que nous nous sommes empressés, comme des vautours , de dépecer ces trois corps humains , non sans un certain sentiment de pudeur, et de regret surtout, de mettre en miettes ce que deux dizaines de siècles avaient res-

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