‹ Voyage en terre sainteChapitre 30 sur 53 · DE JÉRUSALEM A HÉBRON · texte numérisé non relu

DE JÉRUSALEM A HÉBRON

colonne. C'est une escorte que nous envoie le pacha, et franchement cela est presque bouffon. Mais l'intention est bonne, ne voyons donc que l'intention. Seulement, s'il nous arrivait une mésaventure en route, ce ne sont pas ces deux guerriers-là qui nous tireraient d'affaire. En pareil cas, j'aurais beaucoup plus de confiance en nos fusils et en nos revolvers. A une demi-lieue de Jérusalem est arrivé au-devant de nous un petit groupe de trois cavaliers armés de lances de bédouins. Celui qui marche à leur tète est le Cheikh - Ismaïl , fils de mon pauvre ami le Cheikh - Hamdan , qui s'est noyé dans le Jourdain , il y a quelques années , en essayant de le traverser. Ismaïl est loin d'avoir la bonne figure franche et honnête de son père ; il a un petit air aigrefin et pointu qui ne me prévient pas en sa faveur. J'avouerai ici que j'ai un défaut, ou une qualité, comme on voudra : c'est de me faire à première vue une opinion sur le compte des gens que je rencontre. Je n'en reviens que difficilement; d'autant plus difficilement, à l'âge où je suis, que j'ai plus fréquemment reconnu que ces impressions primesautières m'avaient rarement trompé. Ismaïl et ses deux acolytes mettent pied à terre à mon approche, et viennent me saluer à l'arabe, c'est-à-dire en me baisant la main. Je les invite à remonter aussitôt à cheval, pour ne pas perdre de temps en salamalecs inutiles, et nous continuons notre course. Chemin faisant, je cause assez longuement avec Ismaïl de sa tribu , et de son père surtout. Je lui demande des nouvelles de mon vieil ami Ahouad, qui est encore vert et bien portant, ce dont je suis enchanté, et je prie le cheikh de rengager à venir me voir lorsque je serai

de retour à Jérusalem. Evidemment cette visite sur la grande route était une tentative faite pour s'accrocher à nous et nous tirer de la sorte un bakhehich sur lequel je n'avais pas compté le moins du monde. Je décline donc très-formellement l'hon-

neur de la compagnie du cheikh et de ses deux cavaliers, et je les engage à regagner leurs tentes, après leur avoir laissé entrevoir pour plus tard une course à travers le territoire des Tàaraera , course que je n'ai pas du tout l'envie d'entreprendre. Lors donc que nous avons quitté la route directe de Beït-Lehm, un peu en avant du tombeau de Rachel, ces braves écumeurs de route ont pris de leur côté , et nous du nôtre. Bon voyage !

Quand, après avoir quitté la porte d'El-Khalil, ou de Jafia, on a marché |>endant une vingtaine de minutes, on suit un très-beau plateau, que longe au loin, et à droite, une chaîne de collines sur lesquelles se montrent successivement plusieurs villages ou hameaux, dont les noms sont El-Melahhah, Safàfah, et Charafah. Tous les trois sont répartis sur une étendue d'un peu plus d'un kilomètre. Malheureusement, je ne trouve aucune localité antique dont le nom se rattache à l'un de ces villages.

Après avoir passé devant le fameux puits de l'Etoile miraculeuse, on se trouve en face du couvent de Mar-Elias. 11 y a treize ans, il était en ruine; aujourd'hui il a été réparé, et a tout à fait bonne apparence; la route elle-même a été mise en fort bon état ; mais qu'est-ce qu'un lambeau de route pour tout un pays qui en manque de la manière la plus absolue? Un sujet de colère plutôt que d'admiration. Il faut une heure pour arriver de la porte de Jérusalem à Mar-Elias. Après avoir dépassé le couvent depuis quelques minutes, on aperçoit, à gauche, le groupe d'habitations nommé Deïr- Ibneh. Ce nom désigne un couvent. Il y a donc eu là encore un petit monastère. Il faudrait bien se garder de chercher dans ce nom Ibneh la trace de la ville que nous trouvons mentionnée, dans les histoires sacrée et profane, sous les noms de lobna et de lamna. Celle-ci était une ville des Phi-

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listins ; il y a donc ressemblance de nom , comme cela a si fréquemment lieu en terre sainte, mais rien de plus.

Un peu avant d'arriver à la hauteur du tombeau de Rachel, nous quittons la route de Beït-Lehm pour suivre directement celle d'Hébron, et nous laissons, à notre droite, sur les hauteurs, Beït-Djala, où Mgr le patriarche a fondé un petit séminaire, qui de loin fait vraiment fort bonne figure; de près, à ce qu'il paraît, c'est mieux encore.

Du moment où on abandonne la route fraîchement réparée dont je parlais il n'y a qu'un instant, pour s'engager sur l'antique voie d'Hébron, on se reconnaît, c'est-à-dire qu'on chemine à travers la rocaille et les trous fangeux, comme partout ailleurs, et encore la route d'Hébron est-elle un peu moins abominable que toutes les autres. Quand on pense combien il faudrait peu de chose pour en faire une route très-passable, on se sent vraiment pris de colère contre l'inepte administration qui laisse ainsi tout un magnifique pays à la grâce de Dieu !

Les premières pluies n'ont pas enjolivé le chemin , si elles ont déjà fait verdir les prairies et fleurir les charmantes petites pâquerettes roses et blanches qui les émaillent. Après une heure de gymnastique équestre, nous arrivons au pied du Qalâat-el-Bourak , où nous faisons la halte du déjeuner. Les murailles de la forteresse nous procurent l'ombre nécessaire; la fontaine, qui alimente pour sa part les trois merveilleuses Vasques de Salomon, nous fournit l'eau du repas, et nous nous sentons tout ragaillardis par l'air si pur que nous respirons. Des familles d'Arabes chrétiens, qui se rendent aux offices de la Toussaint à l'église du couvent de Saint- Georges ( El-Khoûdr) , placée dans le voisinage, égayent singulièrement le paysage, qui en tout autre moment est triste et désert. Nous avons passé là une heure charmante, visi-

tant la grande vasque supérieure, l'abondante fontaine auprès de laquelle nous nous sommes installes, et, à quelque deux cents pas à l'ouest, l'entrée, fermée de grosses pierres, d'une autre fontaine qui pourrait bien du reste n'être alimentée que par la même source. Entre le Qalàat et ce puits fermé , on rencontre assez souvent sur le sol de gros cubes de mosaïques, analogues à ceux qui proviennent du Temple. Il y a donc eu là évidemment des constructions antiques, et même des constructions somptueuses. Je suis tout à fait porté à adopter l'opinion de ceux qui placent en ce point F Et ha m biblique.

Après une halte d'une heure entière, nous nous sommes remis en route, et nous avons franchi la barrière de collines qui s'étendait devant nous, au sud. Une fois arrivée sur le plateau, la route longe une vallée plantée de bouquets de broussailles, et qui se nomme Ouad-el-Biâr, la vallée des Puits. De distance en distance on v rencontre des fours à chaux qui paraissent assez récents, et des puits qui. en revanche, semblent fort antiques. Ce sont donc* bien réellement ceux-ci qui ont valu son nom à la vallée que nous parcourons sous un soleil ardent, et en maugréant contre la chaleur. Il est vrai qu'il est midi, et c'est une heure difficile à supporter en pareil climat, même à celte époque de l'année. A un peu moins de deux kilomètres des Vasques de Salomon. on aperçoit en passant, sur le flanc opposé du ravin, des ruines informes nommées Deïï-el-Benat. Ce sont probablement les restes d'un couvent de femmes.

A cinq ou six kilomètres plus loin, on rencontre un puits antique placé sur la route, et qui se nomme Bir-el- Hadji-Ramadan. La vallée s'est élargie alors, et, après quelques minutes de marche, on aperçoit sur la gauche un \illage nommé Beït-FadjAI , planté sur le sommet d'une

RAMET-EL-KHALIL. 149

petite colline. Depuis ce point jusqu'à Hébron, les ruines se montrent |>our ainsi dire à chaque pas. C'est d'abord , à droite de la route, Kharbet-Oummar ou Beït-Oummar, qui occupe une étendue de terrain considérable, et qui paraît d'une assez haute antiquité. Un peu plus loin, on aperçoit à gauche Beït-Kheirrân. Enfin, après deux bonnes heures et demie de marche, on arrive à la belle source connue sous le nom d'A\n-ed-Diroueh. Là sont des restes de constructions fort anciennes et d'assez bel appareil, placées en arrière de la source. Un rideau de rochers à pic, très-peu élevés d'ailleurs, recouvre, au sud, la ruine et la source. Quelques belles excavations funéraires sont taillées dans la paroi de ces rochers. A droite, le terrain s'élève assez rapidement vers un sommet couvert de ruines, dominées par une tour très- haute encore, et qui me fait l'effet d'une construction du temps des croisades. C'est le Bordj-es-Sour. Homme nous devons faire halte ici le jour où nous reviendrons d'Hébron, je me contente, pour le moment, d'indiquer ces deux points, qui méritent une étude toute spéciale.

De l'Ayn-ed-I)iroueh, il y a un peu plus de deux kilomètres jusqu'à une ruine placée sur le sommet d'une colline à gauche de la route, et qui semble avoir eu une importance • réelle. C'est Ramet-el-Khalil, dont le nom est significatif. Un peu avant, on aperçoit du même côté le village ruiné de Halhoul. Voyons ce que nous apprennent ces deux noms. Bamah veut dire la hauteur, la colline; Ramet-el-Khalil signifie donc la hauteur de l'ami de Dieu ou d'Abraham. Pour moi, c'est là qu'Abraham planta sa tente. Il n'y a pas trois quarts d'heure de marche de ce point à Hébron, et trois quarte d'heure, grâce à l'infernal pavé qu'il faut suivre, ne donnent certainement pas trois kilomètres. Or le Térébinthe si célèbre sous lequel Abraham reçut les anges qui venaient

lui annoncer la catastrophe de la Pentapole était, au dire de Sozomène (lib. II, cap. iv, 8), à quinze stades de Ilébron. Quinze stades donnent 2,775 mètres. Saint Jérôme, de son côté, place le Térébinthe à deux milles de Hébron, c'est-àdire à 2,962 mètres. Il est permis de se contenter de cet accord entre les deuv chiffres. Le Térébinthe de Mamré était donc à proximité de Ramet-el-Khalil, et il est peut-être facile encore d'en déterminer sûrement la place. Ramet-el- Khalil est à gauche de la route , et à cinq minutes plus loin , sur la droite, vers Ilébron, se trouve la ruine nommée Kharbet-en-Nasara , la ruine des Chrétiens. Pour moi, c'est là qu'était le bosquet de Mamré, ou, si l'on aime mieux, le fameux Térébinthe; car là, le nom l'indique comme les ruines elles-mêmes, il y a eu un important établissement chrétien, au milieu duquel je suis disposé à chercher l'église bâtie par l'ordre de Constantin et paroles soins d'Eusèbe, évêque de Césarée, pour écarter les pratiques du paganisme de ce lieu vénéré. (Voyez Socratis Hisl., I, 18.) De Kharbet-en-Nasara à Hébron, il n'y a plus que trente-huit minutes de marche, et, je le répète, le pavé détestable sur lequel il faut cheminer fait perdre beaucoup de temps.

Quant à Halhoul , qui est citée dans le livre de Josué (xv, 58, « Halhoul, Beït-Sour et Djedour ») parmi les villes de la tribu de Juda, saint Jérôme, en en parlant, s'exprime ainsi : « Elul , in tribu Juda. Est et hodie in regione ad .Eliam « pertinente villa nomine Alula, juxta Hébron. »

L'itinéraire de Bordeaux à Jérusalem compte, de Beït- Lehm à Bethasora (alias Bethsoron), Beït-Sour, xim milles : a Inde Terebintho vmi millia ; inde Cebron (alias Chebron) o h millia. » 11 v a incontestablement une faute dans ces

différents chiffres. De Jérusalem à l'Avn-ed-Diroueh ou Beït-

Sour, il y a II heures 49 minutes de marche, ce qui fait à

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