‹ Voyage en terre sainteChapitre 31 sur 53 · MAMRÉ · texte numérisé non relu

MAMRÉ

peu près dix-neuf milles et demi. De l'Ayn-ed-Diroueh k Kharbet-en-Nasara il n'y a plus que 31 minutes de marche, soit trois kilomètres ou deux milles environ, et enfin de lk à Hébron 38 minutes seulement, ou k peu près encore deux milles, k cause de la difliculté du trajet. Il y aurait donc en réalité, de Jérusalem k Hébron, vingt-trois nulles et demi k peu près. Si maintenant nous ajoutons que saint Jérôme place le Térébinthe k vingt milles seulement de Jérusalem , et k deux milles ci'Hébron, nous retombons sur une distance totale de vingt-deux milles, qui se rapproche assez de la distance observée par nous pour que nous soyons tout k fait tentés d'admettre que nous avons, grâce k la difficulté de la marche, perdu un mille et demi en perdant vingt et quelques minutes, ce qui du reste est peu de chose sur une distance pareille. Quoi qu'il en soit, il est certain que les chiffres de l'Itinéraire de Bordeaux a Jérusalem sont matériellement faux, entre les deux stations de Jérusalem et d' Hébron.

Quant k la position de Térébinthe , le Pèlerin ajoute : « Ubi Abraham habitavit, et puteum fodit sub arbore Tere- « bintho. » Or le creusement d'un puits était bien plus facile k Kharbet-en-Nasara qu'k Ramet-el-Khalil , puisque la première de ces localités est k peu près au niveau du fond de la vallée, tandis que la dernière est sur le sommet d'une élévation. Remarquons toutefois qu'il l'angle nord-ouest de l'enceinte antique, que je décrirai plus tard, et qui s'appelle Haram-Ramet-el-Khalil, il y a un puits qui pourrait bien aussi être pris pour le puits creusé par Abraham1.

4. Nous lisons dans les écrits do saint Jérôme un passage qui se rapporte forcément ou au Haram-Ramet-el-Khalii ou aux Kharbet-en-Nasara. Le voici : « Legamus veteres historias et traditiones plangentium Judœorum « quod in tabernaculo Abrahrc, ubi mine jmt annos singulos mercatus cele- « berrimus exercetur, post ultimam eversionem quani sustinuerunt ab « Aririano, multa hominum millia venumdata sint, el qua> vendi non potue-

Lorsqu'on est arrivé devant Kharbet-en-Xasara, on entre dans la charmante vallée d'IIébron. qui est partout plantée de vi.^ne sur le flanc gauche qui s'élève immédiatement au-dessus de la route. Malheureusement on entre aussi sur l'infernal pavé qui ne cesse plus jusqu'à Hébron, et qui est encaissé presque partout cnlre deux murailles. Comment vient-on à bout de franchir ce pavé saus se tuer dix fois pour une, c'est en vérité ce que j'ignore. Et qu'on dise, après avoir voyagé là-dessus, qu'il ne se fait plus de miracles!

On passe devant deux sources situées à un kilomètre de distance l'une de l'autre, PA\n-es-Soulthan et l'Avn-Eskali1, et l'on se trouve enfin devant Hébron.

Nos tentes, arrivées bien avant nous, étaient plantées sur une vaste prairie, que domine, à droite, le bâtiment de la Quarantaine; elle est adossée, à l'ouest, à une colline rocailleuse, et terminée, au sud, par un cimetière musulman. La ville, qui est considérable, est partagée aujourd'hui en groupes d'habitations, bien séparés les uns des autres. Ne serait-ce pas là, par hasard, la véritable origine du nom de Kiriath-Arbàa , les Quatre villes, qu' Hébron a porté dans l'antiquité la plus reculée? Je suis bien tenté de le croire. Reland, qui peut passer pour un hébraïsant fort respectable , fait remarquer à son lecteur la forme wiKn n^p de

« rint , translata in .Eijyptum, et ta m naufragio et famé quain gentium cœde « truncata. » (Comment, in Zacharia* cap. xi, t. III, p. 1773.) Ce fut donc ici qu'après la chute do Barcochebas, les malheureux Juifs furent vendus par milliers.

1. Je suis bien tenté de retrouver dans le nom de l'Avii-Escali une trace de l'Escol dont parle suint Jérôme dans Yopitaphium Paulœ. (Ed. Martianay, t. IV, p. 673} : « A Belhsur venit Escol qua* in botrum vertitur. » Malheureusement ce même (tassa £e de saint Jérôme place entre Escol et Hébron « Sara1 cellulas, incunabula Isaae et vestigia quercus Abraham, sub a qua vidit diem Christi , et laMafus est. » Or c'est le contraire que je suis porté a croire.

KH.U11.-KR-RA11MAX ( IIF.BROX)

r.Kv/mêrr M3.

Kehdfc Métriqur ( li.mx,

ce nom, tel que nous le donne le livre de Néhémie (xi, 25), et qui diffère du nom transmis par la Genèse (xxiu, 2) en ce que l'article qui précède le second mot semble interdire d'y voir un nom propre d'homme. Les Juifs traduisent : la ville des Quatre, en expliquant ce nom par la présence en ce point des sépulcres de quatre patriarches. Malheureusement ces quatre patriarches ne sont que trois, Abraham, Isaac et Jacob, puisque Joseph fut enterré à Sichem. Enfin, pour ne rien omettre de ce qui touche à ce nom, Arhàa fut le père d'Aanek (Josué, xv, 13), et il est possible qu'Hébron ait pris de lui son nom de Kiriat-Arbûa. Reste toujours la difficulté de. l'article placé devant le nom propre d'Arbàa, difliculté qui s'évanouit d'elle-même, si l'on tient compte de l'existence des quartiers bien séparés qui constituent la ville d'IIébron. Voici les noms actuels de ces quartiers : celui qui est au nord se nomme Haretz-ech-Chioukh, le quartier des cheikhs; au sud , deux groupes ont été, à la longue , réunis en un seul , bien qu'ils soient séparés par le niveau du terrain sur lequel

ils sont établis; ils portent en commun aujourd'hui le nom de

Haretz-el-Haram , quartier du Haram, bâti au-dessus de la grotte de Makfelah ; le dernier enfin , placé au sud des Piscines, se nomment llaretz-el-Ouad , quartier de la Vallée.

Nous allons commencer ^'apprentissage de notre vie sous la tente, vie dont nous ne serons pas quittes de sitôt. L'abbé Michon, Louis et moi, nous logeons sous le même toit de coutil. Gélis et de Behr occupent une seconde tente; et une troisième abrite nos bagages, tout en nous servant de salle à manger. Nous ne nous attendions certes pas au froid glacial qui nous saisit, à peine descendus de cheval. Nous avons été rôtis pendant toute la journée, et voilà que maintenant nous sommes gelés ! Bonne occasion pour prendre la fièvre !

Pendant que nous nous déraidissons un peu les jambes

en flânant autour de notre camp, nous assistons de loin à une fête des plus gaies, qui se célèbre au cimetière, autour d'une fosse toute nouvelle. Une nuée de femmes chantent et dansent , ou plutôt hurlent et se démènent comme un tas de démoniaques, pour faire honneur à un pauvre diable qui a été tué hier d'un coup de fusil, et qu'on a enterré il y a une heure. On me raconte qu'il a péri en défendant ses troupeaux. Ceci est pastoral : la vérité l'est un peu moins. Le mort était tout simplement un conscrit qui a cherché à se dispenser du service militaire, qu'il trouvait incompatible avec sa dignité personnelle. Il s'est donc voué à la carrière de réfractaire, fort goûtée en ce pays ; malheureusement la carrière n'a pas été longue pour lui. Les bachi-bozouq chargés de le faire revenir de sa détermination, ne réussissant pas à entamer avec lui une conversation intime qui leur permît de lui appliquer les poucettes, se sont empressés de faire tout ce qui était en leur pouvoir pour calmer son envie de courir. Ils lui ont tiré dessus, et, faut- il qu'il ait eu du malheur! c'est une balle de bachi-bozouq qui l'a tué. Les filles et femmes de sa connaissance chantent et dansent; les hommes très -probablement nettoient leurs escopettes à l'intention des recruteurs; et, de fait, pendant tout le reste de mon séjour à Jérusalem, on n'a cessé de dire devant moi qu'il n'était pas prudent d'aller e promener du côté d'Hébron.

Avant le dîner, j'ai été visiter les deux piscines qui sont aux abords de la ville. L'une, la plus grande, a été évidemment réparée à une époque assez récente, et ses murailles semblent modernes. L'autre, qui est relativement très-petite, paraît beaucoup plus ancienne. La trace que l'eau, en baissant, a laissée sur ses parois me cause une singulière illusion. Je me figure voir un cordon de moulures plates régnant tout autour de la piscine; mais ce n'est, en réalité, qu'une

double ligne de niveau, tracée par les saletés qui ont été en suspension dans l'eau.

Le froid piquant, dont nous souffrons véritablement, nous a bien vite fait rentrer sous nos tentes; le dîner s'est passé fort gaiement , et nous n'avons pas tardé à gagner nos couchettes.

Les chiens n'ont pas dégénéré de ce qu'ils étaient il y a treize ans. Toute la nuit, ils ont fait un concert infernal autour de nous, avec une nuée de chacals pour soprani.

2 novembre.

Ce charivari désagréable, joint à la froidure, nous a enlevé une bonne partie du repos sur lequel nous comptions. Aussi étais-je sur pied bien avant que le jour fut venu. Il est vrai que le clair de lune m'avait trompé, ainsi que l'abbé, et que ce que nous prenions pour la clarté de l'aube n'y ressemblait pas le moins du monde. J'ai profité de mon erreur pour mettre mes notes en ordre, et me rattraper dii petit mouvement de paresse qui, la veille au soir, m'avait fait négliger de tenir mon journal au courant. Quelque pitoyable qu'ait été la nuit, elle ne m'a pas moins reposé, et je me suis réveillé dispos et frais pour les courses de la journée.

Nous avons commencé tout naturellement par aller visiter le Haram , c'est-à-dire la mosquée construite au-dessus de la grotte de Makfelah, où ont reposé Abraham, Isaac et Jacob, avec leurs femmes. Entendons-nous! la mosquée ellemême, non pas, mais bien la belle enceinte extérieure; car ici, comme naguère à Jérusalem, un chrétien peut admirer les murailles du dehors, mais c'est tout. Les habitants d'Ile-

bron sont des fanatiques de la pire espèce , et tenter un peu plus que de voir de loin, ce serait s'exposer à un danger certain.

Nous entrons donc dans la ville , et nous nous dirigeons vers le Haram, dont la vue est une révélation pour moi. C'est une construction magnifique, et qui ressemble fort aux plus belles parties de la muraille extérieure du Haram-ech- Chérif de Jérusalem , c'est-à-dire à celles que j'attribue, avec toute confiance, à Salomon lui-même. Comme David, père de Salomon, a régné pendant sept ans et demi à Hébron avant de se rendre maître de Jérusalem , où il transporta le siège de la royauté, je n'ai pas le moindre scrupule à attribuer l'enceinte sacrée d' Hébron à David lui-même. Voici en quoi elle consiste : c'est un parallélogramme rectangle orné de quinze pilastres engagés de 1m,10 de largeur, et d'environ 8 mètres de hauteur, sur les longues faces. 11 y en a huit seulement sur les petites, et, de part et d'autre, ce nombre est compté abstraction faite des coins, qui ont bien la même saillie que les pilastres, mais qui offrent un développement horizontal plus considérable. Le haut est orné d'un simple filet carré couronnant le mur et les pilastres. Toutes les pierres des assises, qu'elles fassent partie du mur du fond ou des pilastres, sont munies d'un encadrement destiné à parer les joints, et ces encadrements existent même sur les faces intérieures, ou joues des pilastres. Il va sans dire que les Arabes, ou plutôt les Turcs, vu le bon goût qui les caractérise, ont, avec un soin extrême, couvert d'un ciment blanc et criard ces encadrements si élégants. Je dis criard, parce que le temps a donné aux pierres de cet antique édifice une belle patine noire, sur laquelle ces joints blancs font le plus détestable effet. Une rampe en escalier, au pied de laquelle nous sommes forcés de nous arrêter, conduit à la

LE UARAM D'HÉBRON. 457

porte par laquelle on pénètre dans l'édifice sacré. Au bas, et à gauche de cet escalier, est un bloc que l'on regarde comme faisant partie du roc lui-même, et sur lequel il est permis aux Juifs de venir prier. J'allais oublier de dire que les faces du fond rachètent celles des pilastres et du stylo bâte de l'édifice par des plans inclinés.

L'âge de ce monument a été discuté bien des fois, et il a fait naître les opinions les plus diverses. Les uns, comme moi, y voient un appareil judaïque des premiers temps de la rovauté; les autres, cédant à la manie de ne rien vouloir reconnaître de judaïque dans le royaume de Juda , font descendre cette imposante construction jusqu'aux époques les plus basses. C'est leur affaire. Quoi qu'il en soit, voici deux passages des écrivains de l'antiquité concernant ce monument vénérable. Josèphe, en parlant d'Abraham (Ant. jud., lib. I, xi v) et des funérailles de Sarah, s'exprime ainsi :

Kai Ta p-vr^ia "Aêpaaoç Te xal oi ctToyovoi aÙToO Ta'JTYj xaTesxeua-

cavTo. « Et Abraham et ses descendants bâtirent des monuments pour elle. »

Dans la Guerre Judaïque (lib. IV, ix, 7), parlant encore de l'origine d'Hébron, Josèphe dit : « Les habitants du pays « racontent qu'à Hébron vécut Abraham , l'ancêtre des Juifs, « après qu'il eut quitté la Mésopotamie, et que c'est de là « que ses enfants passèrent en Egypte. TOv xal Ta pupeiiot

« [uypi tou vuv ev TT,^e rij izokiyyri SeixvuvTat, ravu xaXrç [/.apuapou

« xal <piXoTi(jico; ipyoLGpéva. Leurs sépulcres se voient jusqu'à « ce jour, entièrement construits en beau marbre, et magni- « ûquement. » Je ne sais si l'on me permettra de voir dans ce dernier passage l'indication précise de l'enceinte du Haram d'Hébron, telle qu'elle existe encore de nos jours. Mais en tout cas, si on ne me le permettait pas, je déclare que je me passerais de la permission.

Le Pèlerin de Bordeaux, en Tannée 333, écrivait ceci :

« Chebron ubi est memoria per quadrum ex lapidibus

« mirae pulchritudinis, in qua positi sunt Abraham, Isaac, «Jacob, Sara, Rebecca et Lia. » Certainement le Pèlerin parle là du monument que nous voyons encore aujourd'hui , et dont Josèphe avait parlé environ 260 ans plus tôt. Enfin An ton in de Plaisance (vers 570) dit à son tour: « Est ibi « basilica axlificata in quadriporticus ; atrium in medio dis- « coopertum; et per médium discurrit cancellus, et ex uno « latere intrant Christiani, ex alio Jùdaei, incensa facientes « multa *. » Ces paroles se rapportent encore parfaitement à ce que nous pouvons juger, même de loin, de la distribution intérieure de l'édifice.

Lorsque le prince de Galles, accompagné de mon ami le Révd Stanley et de M . Rosen , consul de Prusse à Jérusalem , visita, il y a quelques années, le Haram d'Hébron, malgré les dents de la population, M. Rosen put faire, de mémoire, un plan intérieur du Haram. C'est une très-curieuse conquête que mon ami Pierrotti avait déjà faite auparavant, grâce à son titre officiel d'architecte du pacha gouverneur de Jérusalem, titre qui lui avait permis de prendre sur place note des mesures. Je possède les deux plans de ces messieurs, et je serai fort heureux de pouvoir ailleurs les reproduire tous les deux, en en faisant honneur à leurs auteurs. J'y joindrai le fac-similé d'un plan rédigé, à la prière de mes amis Salzmann et Mauss, par le chirurgien- major du bataillon turc tenant garnison à Hébron, lorsque, quelques semaines après mon passage, ces messieurs ont été étudier cette localité intéressante, et enfin le plan qu'ils ont pu faire eux-mêmes en étudiant

4. Les mots « Incensa facientes multa » sont un précieux indice de l'habitude que l'on avait en Judée d'illuminer, à certaines époques, les monuments funéraires des personnages illustres. •

cette enceinte de différents points dominants. On aura ainsi de quoi contrôler l'un par l'autre. Pierrotti m'a permis de me servir de son plan encore inédit, et je l'en remercie cordialement.

Après une première slation aux abords du Haram, j'ai pensé qu'il était convenable d'aller faire une visite au moutzellim, tout fraîchement nommé, et qui se trouve être le beau-frère d' Akkil-Agha , à qui, lors des massacres de Syrie, sa conduite honorable a valu, de la part de l'Empereur, un cadeau de belles armes et la croix de la Légion d'honneur. Nous avons été parfaitement bien reçus, et nous avons longuement causé en fumant des cigarettes et en buvant force tasses d'un café qui ne valait pas grand'chose. Le tchibouk n'est plus de mode, à ce qu'il parait. Les Arabes se sout mis à la cigarette, voire même aux plus méchants cigares, qu'ils acceptent avec reconnaissance. La civilisation marche décidément en ce pays, puisqu'on y abandonne d'excellentes choses qu'on remplace par de fort médiocres, par la seule raison qu'elles coûtent un peu moins cher. Akkil-Agha est en ce moment à Gaza, hors de la portée du pacha d'Acre, avec lequel il n'est pas au mieux ; mais j'apprends avec plaisir qu'il est sur le point de rentrer en grâce. Toutefois, s'il retourne à ses lares, il fera bien de se méfier du café turc, celui-ci étant parfois plus sucré que l'ordonnance ne le comporte.

Pendant que je cause avec le moutzellim, la chambre se remplit d'un tas de déguenillés qui laissent respectueusement leurs savates à la porte , et vont s'accroupir où il leur convient, le long des murs, sans saluer personne et sans souffler mot. Ce sont les gentilshommes du pays qui viennent faire leur cour. Parmi eux est un beau garçon un peu mieux vêtu que les autres, et dont la ceinture est ornée d'une foule

de pistolets ; c'est un Kurde transplanté en Judée , et devenu capitaine d'une bande de bachi-bozouq. Dans un coin est un fort vilain monsieur, habillé à la turque; c'est le secrétaire du moulzellim, et je parierais beaucoup contre rien que ce n'est pas celui-ci qui l'a choisi ; je n'ai jamais vu figure de fouine plus caractérisée que celle de ce secrétaire. Il écoute tout ce qui se dit, en mitraillant l'assistance de regards en dessous, indécis, d'une fausseté à toute épreuve. Voilà un gaillard à qui j'aimerais beaucoup n'avoir jamais affaire. Comme je désire voir l'extérieur du Haram un peu mieux que je n'ai pu le faire encore, je demande au moutzellim comment il faut m'y prendre pour atteindre ce résultat. « Le plus facile, me dit-il, est d'aller visiter la caserne attenante, des terrasses de laquelle vous serez, pour ainsi dire, contre la sainte muraille. » Le vilain secrétaire dont je viens de parler est donc dépêché au chef de bataillon qui commande la garnison actuelle d'Hébron, afin de lui annoncer ma venue. Il remet ses souliers et part. Celui-là avait eu la précaution fort sage, je le crois, de déposer ses chaussures à côté de lui, tous les autres assistants laissant les leurs sur le seuil de la porte; j'imagine qu'il doit se commettre, à la sortie, de petites méprises à l'aide desquelles on échange des savates hors de service contre d'autres savates un peu moins détraquées. Au bout d'un quart d'heure, notre homme a reparu, et, ses souliers à la main, car il ne se serait pas permis de parler autrement que les pieds nus, il nous a annoncé que notre visite était attendue. Là-dessus, nous nous sommes mis en route, le moutzellim à notre tête, et nous avons gagné la caserne, qui est à quelques pas. J'ai vu bien des constructions délabrées, mais je déclare que je n'ai jamais rien vu de plus ignoblement dévasté que ce que l'on appelle ici le Qalâah. Il n'y a pas un escalier, pas un plancher, pas un plafond,

pas une toiture qui ne soit dans le plus piteux état. Et il y a un bataillon là dedans! Voilà, en vérité, des soldats agréablement casernes ! Les marmites de la troupe sont dans les latrines, ou, pour être plus exact, les latrines sont partout. O grand peuple, va! avant que tu aies achevé la conquête du monde , sur laquelle tu comptes , il se passera du temps. Mais il ne s'agit pas de faire le dégoûté; j'ai l'air de tout admirer, afin de regarder à mon aise ce que je veux étudier. J'avoue, du reste, que cette nouvelle inspection ne m'apprend rien du tout. Qui a examiné le Haram d'Hébron du bas de l'escalier, où je me suis arrêté d'abord, en a vu tout autant* qu'il en pourra voir en quelque autre point qu'il se place. De la caserne, que je n'ai quittée qu'en donnant un bon bakhchich à l'officier et aux sous-ofliciers qui m'ont fait l'honneur de m'accompagner, nous gagnons, par une ruelle ignoblement sale, le flanc de la colline, qui domine le Haram par derrière, c'est-à-dire à l'est. C'est toujours le même aspect, et cette enceinte, d'un appareil magnifique, présente partout les mêmes caractères.

Mais les heures ont passé; il commence à être temps de remonter à cheval. Je prends donc congé du moutzellim, à qui je ne permets pas de m'accompagner jusqu'à nos tentes ; un peu plus loin , je renvoie ses caouas, qui perçoivent le bakhchich inévitable , et je regagne le plus lestement possible notre campement. Une fois tous réunis, nous avons enfourché nos montures, et repris la route de Jérusalem, enchantés de notre visite à Ilébron.

Notre projet étant d'aller coucher à Beït-Lehm, nous n'avons pas besoin de nos tentes; celles-ci, avec tous nos autres bagages , doivent donc regagner l'hôtel Hauser comme les moukres l'entendront, et nous ne nous en inquiétons guère. Notre drogman Antoun nous accompagne seul avec

Scharir et une mule chargée du déjeuner * , que nous devons prendre à I'Ayn-ed-Diroueh. Arrivés d'assez bonne heure encore, nous nous sommes installés sur l'herbe par le plus beau temps du monde.

Après le repas, j'ai examiné avec un peu plus d'attention la ruine placée au-dessus de la fontaine et les tombes creusées dans le rideau de rochers y attenant. Tout cela est fort ancien. On y retrouve quelques chambres bien distinctes, dans l'une desquelles est une porte carrée de fort bel appareil, avec un linteau muni d'un encadrement destiné à recevoir une inscription qui, du reste, n'y a jamais été appliquée. Quant à l'âge de cette construction, je ne sais trop qu'en dire , mais je la crois plutôt chrétienne que romaine. Dans les tombes, il y a des cuves taillées dans le rocher, et des ftJurs à cercueil comme on en voit tant dan» les diverses nécropoles de la Judée. Devant nous, à l'ouest, se dresse, sur le sommet d'une colline, le Bordj-Sour. L'abbé et moi, nous nous décidons à y monter. Cette tour aussi me semble chrétienne; mais ce qui m'intéresse vivement, ce sont de belles excavations sépulcrales taillées dans les rochers que surmonte le bordj. En avant de l'une d'elles gît, à moitié enterrée, la porte de pierre qui la fermait et qui a conservé ses gonds réservés dans la masse. Là encore , de gros cubes de mosaïque jonchent le sol, et sont les indices certains de la présence, dans les temps antiques, d'une localité impor-

\ . Les gens accoutumés à trouver leurs repas servis à heure fixe, soit chez eux, soit au café Anglais, pourront s'étonner de ce que, dans ce récit, les déjeuners et les dîners sont si fréquemment indiqués. Je leur demaude un peu d'indulgence : ceux qui ont voyagé en pareil pays savent que la bonne chère que Ton y fait d'habitude, bien loin de provoquer le péché de gourmandise, peut à bon droit passer pour une pénitence. D'ailleurs, s'il est de mauvais goù de tenir à ne pas mourir d'inanition en route, j'avoue humblement que j'ai ce mauvais goùt-là. Ceci soit dit une fois pour toutes.

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