ER - RIHA
serrées les unes contre les autres et frappant la mesure dans leurs mains, en psalmodiant un refrain qui ne varie pas, et en s'inclinant et se redressant toutes k la fois et en mesure. En un mot, c'est un véritable divertissement de sauvages, et je doute que les Kanaks de la Nouvelle-Zélande aient rien inventé de plus étrange. Une cinquantaine de piastres données au premier sujet m'ont valu des louanges très-hyperboliques chantées par le corps de ballet; puis, comme Scharir s'est mêlé à la danse, les hommes ont pris la place des femmes, et la chose est devenue beaucoup moins amusante. Cette fois, c'est Scharir qui est le danseur, et ce sont mes amis les Adouân, leur vieux cheikh Abd-el-Aziz en tête, qui forment le chœur. Quant à Qablan, qui est la dignité en personne, il se contente de regarder tout cela avec un calme que j'admire. Nous étions pressés de nous reposer ; j'ai donné une nouvelle pièce de dix francs, et tout autour de nous est rentré dans le calme. Suivant leur habitude, nos Arabes AdouAn et ceux d'Aboudis se sont établis autour des feux placés à proximité de nos tentes. C'est là qu'enveloppés dans leur habaya ils vont passer la nuit !
1 novembre.
Avant quatre heures du matin, l'abbé, Louis et moi nous étions debout et nous réveillions nos autres compagnons de voyage, aGn d'être en mesure de partir de très-bonne heure; ceux-ci ont bien un peu maugréé contre mon humeur matinale , mais enfin ils se sont décidés et ils ont bien fait, car ils ont pu jouir d'un lever du soleil comme nous n'en voyons guère dans nos climats septentrionaux. Au moment oii nous
sommes sortis de nos tentes, il n'y avait pour nous éclairer que la lumière defe étoiles ; mais celle-ci a vraiment le droit de s'appeler lumière. Au loin tout était calme, on n'entendait pas un bruit qui vînt troubler le majestueux silence de la nuit. Autour de nous, au contraire, tout était en mouvement. Les moukres pansaient leurs bêtes , notre cuisinier préparait le repas que nous devions prendre avant de monter à cheval ; les Arabes s'étiraient, chacun de son côté, et le cheikh Abdel-Aziz faisait ses ablutions, afin de se préparer à kf prière de l'aube; Antoun et son frère couraient en tous sens pour donner à chacun de nous ce dont il avait besoin pour sa toilette. Une mésaventure, qui heureusement ne fut que grotesque, vint jeter un moment le trouble parmi les hommes de notre escorte. Un de nos Arabes d'Aboudis avait quitté ses bottes pour s'étendre plus à l'aise et dormir à côté de son feu de bivac. Lorsqu'il voulut rentrer dans ses chaussures, la place était prise. Un serpent s'y était traîtreusement faufdé, et le propriétaire, en sentant frétiller sous la pointe de son pied l'animal qu'il venait ainsi déranger dans son sommeil, poussa un cri de brûlé, et rejeta le plus vite et le plus loin qu'il put le contenant et le contenu. La bête n'eut pas le temps de mordre l'homme , et l'homme se hâta de tuer la bête. C'était une très-vilaine vipère, dont la piqûre eût véritablement mis sa vie en danger. Les vipères sont fort communes sur les rives du Jourdain, et il est toujours prudent d'y prendre garde.
Cependant voici que le ciel s'argente doucement au-dessus des montagnes dans lesquelles nous allons entrer aujourd'hui; puis la teinte lumineuse prend peu à peu une intensité telle qu'elle envahit l'horizon, et, après quelques minutes consacrées à la contemplation de ce splendide spectacle, nous voyons apparaître le disque du soleil, qui se
dégage bientôt tout entier. A l'instant même la fraîcheur disparaît, et Ton sent déjà poindre l'atroce chaleur qui de la plaine de Jéricho fait un enfer pendant dix mois de l'année; heureusement nous sommes dans un des deux mois où il est possible d'y respirer autre chose que du feu.
Nous nous sommes dépêchés de déjeuner, de prendre le café et de fumer notre tchibouk, pendant qu'on repliait nos tentes et qu'on chargeait tous nos bagages sur le dos des mulets. Avant six heures et demie nous étions partis. La plaine que l'on traverse est absolument sans ondulations, et simplement couverte de petites touffes de broussailles. C'est à peine si, de loin en loin, on aperçoit une pierre. Au bout d'une heure, on atteint une zone de terrain profondément raviné, et où les mamelons de craie grisâtre pulvérulente se succèdent, en affectant parfois les formes les plus bizarres. On chemine entre ces mamelons, qui n'ont d'abord que quelques mètres de hauteur, mais qui vont constamment en s'élevant, à mesure qu'on se rapproche du Jourdain. Puis, tout à coup, en débouchant d'une de ces ravines tourmentées, on se trouve en face d'une belle muraille de verdure que traversent quelques sentiers tortueux; une fois engagé dans ceux-ci, il faut à chaque pas faire attention aux pieds de son cheval aussi bien qu'à sa propre tête, car on chemine dans une véritable forêt vierge, où les arbres vivent et meurent à la grâce de Dieu. D'énormes peupliers chargés de trois espèces de feuilles qu'on croirait appartenir à trois arbres tout à fait différents, des tamariscs aux troncs tordus dans tous les sens, s'entre-croisent et se disputent la place, reliés entre eux par des lianes qui les enlacent étroitement. C'est un fourré inextricable et dont la vue est délicieuse, mais dont le parcours est fort difficile. Puis, tout à coup, on arrive en face du Jourdain, dont les eaux jaunes courent avec une grande
vitesse. Sur l'autre rive , la forêt recommence ; elle a Tair de s'étendre à une profondeur immense, et pourtant; de ce côté comme de celui sur lequel nous nous trouvons, c'est une simple lisière qui n'a guère plus de deux cents mètres de largeur. C'est ici qu'est le fameux gué du Jourdain, la Makhàdetel-Rhôranieh , ce qui , si je ne me trompe , veut dire « le lieu du Rhôr par lequel on prend quelque chose. » Ce sens est littéral, et le nom qui l'implique doit avoir été inventé par des voleurs de profession. A peine sommes-nous arrivés en cet endroit charmant qu'un groupe d' Adouân se hâte de se dépouiller de tous ses vêtements, en poussant des cris de joie, et se précipite, celui-ci à la bride de mon cheval, ceux-là aux flancs, pour me soutenir fondant le passage. Je n'ai pas eu le temps de réfléchir pour décider s'il faut ou non quitter mes chaussures, que je chemine déjà à travers le Jourdain. Rien de plus étrange que le vertige inévitable dont on se sent pris au milieu du courant. On se figure qu'on est entraîné avec la rapidité d'une flèche , tandis que c'est l'eau seule qui court et qu'on en coupe le fil en appuyant toujours vers l'amont. Bien que le passage soit très-praticable, je n'en prends pas moins un riche bain de pieds qui me rafraîchit un peu plus que de raison. Mais il fait déjà une chaleur diabolique, quoiqu'il ne soit que sept heures et demie, et l'eau dont mes jambes se sont imbibées ne tarde pas à se sécher. On m'a fait passer le premier sur la rive gauche; à tout seigneur tout honneur! Une fois en terrain sur, je mets pied à terre, et, comme je ne veux quitter la place que lorsque nos bagages, que nous avons laissés eu arrière, nous auront rejoints, je me mets à parcourir dans tous les sens le merveilleux fourré qui borde cette rive, comme il bordait l'autre. Malheureusement les moustiques y abondent, et les puces aussi. D'où diable celles-ci sortent-elles? Je ne vois d'autre explication de leur multi-
tude que la nécessité où sont tous les Arabes, qui journellement passent ce gué, de se dévêtir avant d'entrer à l'eau. Ils secouent leurs nippes, dont les habitants déménagent forcément, au profit des nouveaux venus.
La rive gauche n'est pas escarpée comme celle de droite; elle présente une petite plage doucement inclinée et formée de gros galets. Ceux, de ces galets qui sont à moitié plongés dans l'eau sont recouverts de jolies coquilles qui ne vivent que dans le Jourdain (Melanopsis costata et Neritina Jordanis, si j'ai bonne mémoire).
Enfin nos bagages arrivent; les Adouân s'élancent audevant d'eux, et, en moins de vingt minutes, tout a franchi le Jourdain, sans le moindre accident. Il est vrai que j'ai bien choisi le moment, et qu'à cette époque de l'année il n'y a pas grand'chose à craindre. Un mois plus tôt, on aurait péri de chaleur; un mois plus tard, la rivière sera infranchissable. C'est ici que mon brave ami , le cheikh Hamdfem , s'est noyé il y a quelques années. Il voulut traverser la rivière au moment où une crue subite, due à quelque violent orage, commençait à se manifester. Un tronc d'arbre, entraîné par le courant, prit cheval et cavalier par le travers; ils furent culbutés en un clin d'œil et si bien roulés vers la mer Morte que l'on n'a jamais revu ni l'homme ni sa monture. Ordinairement, lorsque les Arabes sont forcés de franchir le Jourdain en pareille conjoncture, un des leurs va se poster à quelques cents pas en amont, pour épier le courant. S'il ne donne pas de signal, on se risque et on passe comme on peut; s'il voit venir un arbre au fil de l'eau, il tire un coup de feu, et l'on se gare.
Nous avons employé moins d'une heure à nous transporter sur la rive arabique , gens , bêtes et choses ; et maintenant , en route !
La même différence que j'ai signalée tout à l'heure, entre
les deux rives proprement dites du Jourdain, à la Makhâdetel-Rhôranieh , existe également entre les deux zones de terrain accidenté et couvert qui, de part et d'autre, avoisinent le lit de la rivière. Ceci revient à dire que la lisière de forêt vierge plantée sur la rive gauche est plus étroite, et qu'une fois qu'on en est sorti, on entre presque aussitôt dans la plaine; de ce côté, plus de monticules de craie grise, absolument nus, comme vers Jéricho. Il y a bien encore quelques mouvements de terrain , mais ils sont couverts de végétation, plantés de bouquets d'arbrisseaux serrés les uns contre les autrai, et cela sur une largeur de trois à quatre cents mètres au plus, ensuite de quoi on chemine en terrain parfaitemen plat jusqu'au pied des premiers contre -forts de la chaîne de montagnes dont le pâté constitue l'Ammonilide. La vaste plaine qui s'étend devant nous est un vrai pâturage où paissent des bandes nombreuses de chameaux appartenant aux Adouân, ou atf\ Beni-Sakhar, dont un campement se déploie en une grande ligne noire qui tranche sur la verdure du pâturage. Des doum, petits arbres hérissés d'épines, et des ôcher, couverts à la fois de (leurs et de fruits, croissent au hasard , et gênent fréquemment le voyageur. C'est ainsi qu'en passant sous un doum, la kafieh qui recouvrait mon feutre gris s'y est si bien accrochée, que je nie suis vu décoiffé en un tour de main. J'ai eu toutes les peines du monde à rentrer en possession de mon couvre-chef, que le diable d'arbre ne voulait plus lâcher. Si c'est par un doum qu'Absalon s'est fait prendre aux cheveux, je comprends parfaitement qu'il n'ait eu aucune chance de se dépêtrer assez vite pour esquiver la lance de celui qui le poursuivait. C'est un peu vaniteux, j'en conviens, de se comparer à Absalon, mais mon aventure, passablement ridicule, m'a naturellement fait penser à la scène tragique qui a eu pour théâtre ce côté du Jourdain.
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Après une heure et demie de marche, nous avons traversé un joli petit ruisseau, et nous nous sommes consultés pour savoir si nous ferions sur ses bords la halte du déjeuner. Comme nous devions rencontrer de nouveau ce même ruisseau à un peu moins d'une lieue, nous avons pris le parti sage de continuer notre marche ; la matinée était peu avancée, il était neuf heures et demie à peine, et il y avait trop loin de là à Aaraq-el-Emyr, où nous allions camper. A celte heure matinale, le thermomètre marquait déjà 31°; que serait-ce donc à midi!
Après deux bonnes heures de marche depuis le gué du Jourdain, nous avons enfin atteint le point désigné d'avance pour la halte. Ce point s'appelle Naslah. Il est parfaitement choisi ; nous sommes au bord d'une eau courante délicieuse à boire, entre une colline couverte de ruines assez considérables qui ont probablement appartenu à une forteresse antique, et un fourré très^épais de la verdure W plus réjouissante. Des tapis sont étendus à l'ombre d'un doum énorme, et nous nous installons le plus agréablement du monde. Tout en mangeant des œufs durs et une aile de poulet étique, j'examine du coin de l'œil les ruines au pied desquelles je me trouve. Il y a là des restes évidents d'un aqueduc bâti de grosses pierres , et dans les flancs de la colline s'ouvrent des grottes qui ont assez l'apparence de caves sépulcrales. C'est ce monticule couvert de ruines qui porte spécialement le nom de Naslah (aUj. sommet de la tête, vertex), qu'il doit probablement à sa forme.
A Naslah, nous sommes entre deux centres d'habitation. L'un, à gauche de la route que nous suivons, se nomme En-Nemrieh; l'autre, à droite et dans le bois même sur la lisière duquel nous sommes installés, est Kefreïn.
Depuis que nous étions dans la plaine, nous avions aperçu
devant nous , au pied des montagnes , la station de Nemrieh , reconnaissable à une tour qui, de loin, paraît assez élevée et en bon état.
Nemrieh, c'est évidemment la Beth-Nimra de la tribu de Gad, mentionnée dans les Nombres (xxxii, 36) : Les enfants de Gad bâtirent... « Beth-Nimra, Beth-Haran, villes for- « tifiées, et des enclos de brebis. » Beth-Haran, mentionnée dans ce verset, doit être la Beït-Haram voisine, que Josèphe et saint Jérôme appellent Betharamphta , devenue Livias pour saint Jérôme, et pour Josèphe, Julias. La forme Beth-Haran d'ailleurs semble être due à une faute de copiste, puisque dans le livre de Josué (xm, 27) nous lisons que, parmi les possessions des fils de Gad, il y avait : « dans la vallée Beth- « Haram, et Beth-Nimra, etc., etc. » De plus, Josèphe nous apprend que le tétrarque Hérode Antipas construisit dans la Pérée une ville à laquelle il donna le non de Julias (ev Se vn Ilepaia çeptovuf/.ov 'iotAi'aç. [Bell, jud., II, îx, 1.) Enfin, dans un autre passage, il est beaucoup plus précis (Ant. jud., XVIII, ii, 1), et s'exprime ainsi : « Ayant entouré de u murailles Betharamphta, qui était elle-même une ville, il « l'appela Julias, du nom de l'impératrice. » Eusèbe, au mot Br,ôvaëpi<; , dans lequel on pourrait démêler encore le nom de Beth-Nimra, dit qu'elle est à cinq milles vers le nord de Livias. Mais au mot Bviôve^pà, il dit que celle-ci, sur laquelle il n'y a pas de doute possible, est près de Livias (tùxig'w* AiSiaJoç). Tout cela ne nous laisse aucune incertitude sur l'identité de Nemrieh et de la Beth-Nimra biblique.
Pour Kefreïn, nous n'avons plus les mêmes ressources. J'ai souvent |>ensé que ce nom moderne pourrait bien cacher celui d'une forteresse construite par Hérode, et nommée par lui Cyprion. Évidemment un Arabe qui voudrait arabiser le mot Kurcpiov, lui donnerait une forme bien voisine de Kefreïn ; mais
KËFRËIN. 209
il y a là une difficulté sérieuse. Josèphe nous parle plusieurs fois de Cypros, qui reçut 'son nom en souvenir de la mère d'Hérode, et il ajoute que cette forteresse était bien voisine et au-dessus de Jéricho (Ant. jud., I, xxi, 4; II, xvin, et
Bell, jud., XVI, X, 2, xaOuiwpSe 8i r,v 'IepiyoOvro;). Or cela
ne s'accorde pas le moins du monde avec la position de Kefreïn. Tenons-nous en donc à la traduction « les deux villages, » d'un nom qui serait dû, en ce cas, au voisinage de la localité antique nommée Naslah et de la localité moderne appelée aujourd'hui Kefreïn. C'est beaucoup plus prudent.
Nous aurions volontiers passé là deux heures, comme hier au Khan-el-Ahmar, mais Qablan nous presse de repartir; avant midi nous étions à cheval. Depuis Kefreïn, la route que nous suivons entre dans la montagne, et, sans être bien mauvaise, elle n'est pas toujours commode; après deux heures de marche, nous descendons au fond d'une vallée délicieuse, qui nous invite à faire une halte assez longue. Un cours d'eau très-abondant et très-limpide y court entre des rochers, sous l'ombrage le plus frais et le plus charmant qu'il soit possible d'imaginer. De gigantesques lauriers roses et des sycomores garnissent les deux bords du ruisseau, où un groupe de femmes et de petites filles est occupé à remplir des outres pour la provision du campement auquel elles appartiennent. Comme nous sommes accompagnés de Qablan et d'Abd-el-Aziz, cheikhs de leur tribu, elles continuent tranquillement leur besogne , sans avoir l'air de faire attention à nous.
Quelques ânes attendent, en broutant, qu'on les charge des outres pleines. Celles-ci ne sont que des peaux de veau ou de mouton tannées avec soin (c'est à Hébron principalement qu'on les fabrique) , et qui ont conservé le cou et des tronçons des quatre pattes. Les mères remplissent d'eau ces i. 27
étranges récipients, et les enfants, dès qu'elles sont remplies, s'attellent aux outres, qui sont d'un poids considérable, pour les hisser sur la berge escarpée. En regardant ces pauvres petites créatures s'ingénier, comme le font des fourmis qui traînent une brindille trois fois plus grosse et plus lourde qu'elles, afin d'atteindre le haut de la rive, je ne pus retenir les larmes qui me vinrent aux yeux. Je pensai malgré moi à la chère enfant que j'avais laissée si loin, au cœur de la France. Heureusement, mes compagnons, plus endormis qu'éveillés par l'action du soleil sous les rayons duquel nous cheminions depuis quelques heures , ne s'aperçurent pas de l'émotion involontaire qui m'avait saisi, et que je tenais fort à dissimuler. Je pris alors une petite pièce d'argent et j'appelai l'enfant dont la vue m'avait impressionné, pour la lui donner. Je ne sais ce que pensa la pauvre petite, mais elle eut un accès de terreur, et se mit à crier comme si on l'écorchait vive. Il n'y eut pas jusqu'à la mère qui ne conçût l'heureuse idée de se courroucer de ma tentative. Qablan, qui ne dormait pas, se mit alors à la rabrouer de la belle façon; la pièce d'argent fut aussitôt acceptée, et il n'en fut plus question.
Les femmes des Adouân ont toutes le menton et la lèvre inférieure tatoués en bleu de la manière la plus disgracieuse; c'est affreux à voir. Ce qui Test moins, c'est un tatouage réticulé qui couvre tout le pied et le bas de la jambe jusqu'audessus de la cheville. On dirait de bas a jours. On le voit, chez les Adouân , comme chez tous les autres Bédouins , la femme est une vraie bête de somme, à qui les gros ouvrages sont exclusivement réservés. Dès son plus jeune âge, il faut qu'elle se mette à remplir son triste rôle. Par ma foi, ce n'est pas chez les Bédouins qu'il faut aller étudier la galanterie. Beaucoup d'hommes parmi les Adouân, surtout les
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jeunes, ont de chaque côté du front une longue mèche de cheveux tressés, tordue à plat comme les cornes du Jupiter A m mon. Y aurait-il quelque liaison entre cette mode, conservée par les Adouân successeurs des Ammonites , et le nom donné par les Grecs au Jupiter cornu? Je laisse à d'autres le soin de le décider.
Quand on est en voyage, et qu'on n'a pas atteint le but de l'étajfe, il n'y a pas de si joli endroit qu'il ne faille se décider à quitter. Nous remontons donc à cheval, et nous grimpons, nous grimpons, nous grimpons toujours, jusqu'à ce que, arrivés au sommet d'une dernière crête, nous voyons enfin s'ouvrir devant nous la vallée, en forme d'amphithéâtre, d'Aaraq-el-Emyr. Au fond, s'élève un double étage de roches à pic , dans lesquelles on aperçoit de loin quelques entrées de cavernes. Au-dessus, la montagne, d'ailleurs assez basse, est verdoyante et plantée d'arbres. A droite et à gauche, s'élèvent deux flancs bien verts, garnis aussi, par-ci par-là, d'assez beaux arbres qui de loin ont la tournure de chênes. En avant des roches qui ont donné leur nom à la localité ( ^1^*! veut dire des « roches difficilement accessibles »), s'étale une large esplanade que couvrent à droite des ruines assez étendues, et à gauche les tentes déjà dressées de notre petit camp; un ressaut assez considérable, garni de revêtements de grosses pierres, relie le plateau supérieur à une autre esplanade moins large qui, par un second ressaut, arrive au niveau d'un grand édifice en ruines. Un vaste enfoncement entoure, de trois côtés seulement, la plate-forme dont le centre est occupé par cette ruine. Que l'on se figure l'enfoncement rempli d'eau, et la ruine sera sur une sorte de presqu'île, reliée à la terre ferme par un isthme assez large. En beaucoup de points, la dépression de terrain qui contourne la ruine a des talus extérieurs , garnis de revêtements formés de blocs
énormes. Voila ce que je vois tout d'abord ; voilà le curieux monument découvert par Irby et Mangles, en 1818, retrouvé il y a un an par mes deux amis, messieurs Waddington et de Vogué, et dont l'étude à faire n'est pas entrée pour peu de chose dans ma détermination de retourner en terre sainte. Evidemment nous allons avoir de la besogne ici, et nous y resterons tout le temps nécessaire pour nous bien rendre compte de ce monument curieux. Où en trouverions-nous un plus important?
Après avoir fait un temps d'arrêt de quelques minutes au haut de la montagne, afin de prendre un aperçu général du site, nous nous hâtons de gagner nos tentes, où nous mettons pied à terre avec un vrai bonheur. Dix minutes après, nous avions bu une limonade, pris une tasse de café, et allumé un cigare ; ensuite de quoi nous courions au plus vite à la ruine, dont le dessin rapporté par M. de Vogué m'avait tant intéressé.
Un chemin, ou plutôt une jetée de pierres que le temps a concrétées et reliées d'une façon complète, nous y conduit. Ce qui nous frappe tout d'abord, ce sont de gros blocs irréguliers plantés deux à deux sur le sommet de cette jetée, et percés d'un large trou rond. Ces blocs sont ainsi disposés par couples, séparés les uns des autres par une distance assez grande pour que Ton ne puisse admettre, comme on est à première vue disposé à le faire, que les trous dont ils sont percés ont été destinés à recevoir des pièces de bois formant barrière à droite et à gauche du chemin ; cela se retrouve sur une étendue de quelques centaines de mètres. Enfin nous arrivons à la ruine, et à sa vue, je le déclare, nous sommes stupéfiés des immenses dimensions de ces blocs, en hauteur et en largeur s'entend, car leur épaisseur est médiocre. Les murs latéraux étaient couronnés par une frise représentant
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des animaux sculptés en bas -relief, et qui ressemblent fort à des lions.
L'édifice affecte la forme d'un grand parallélogramme, dans les longues faces duquel étaient percées plusieurs baies assez larges. A l'intérieur sont accumulés des blocs beaucoup plus petits, d'une tout autre apparence comme appareil et comme couleur, car les blocs de l'édifice primitif ont une patine noire sur laquelle tranche vivement le ton gris des petits blocs de l'intérieur. Evidemment il y a eu là deux constructions successives, dont les restes sont bien distincts et ne peuvent en aucune façon appartenir à la même main ni à la même époque. La plus ancienne est un temple, orienté du nord au sud , d'une haute antiquité ; la plus récente est tout ce que l'on voudra ; pour moi , je n'en sais rien encore.
Cette première inspection me ravit, et je regagne ma tente, enchanté d'être venu en ce lieu. Certes, il méritait à lui seul le voyage.
L'obscurité arrive rapidement dans ce fond de vallée, et il faisait nuit, ou peu s'en faut, quand nous avons atteint notre camp. Je me sens terriblement fatigué, car la journée a été dure, grâce a la chaleur dont nous avons souffert; aussi . dès que notre dîner a été fini , je me suis couché. A demain le travail. Gélis, Mauss et Salzmann ne manqueront certes pas de besogne.
8 novembre.
Ce matin, au point du jour, j'étais debout, débarrassé de la fatigue de la veille, mais me ressentant encore un peu de l'indisposition qui m'avait retenu plusieurs jours à Jérusalem. J'ai commencé ma journée par l'escalade des deux étages de
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rochers dans lesquels sont percés les souterrains dont j'avais aperçu de loin les portes. Ces souterrains sont des plus intéressants. L'un d'entre eux est une véritable écurie; c'est le plus profond de tous, et il n'a pourtant pas trente mètres de longueur. Un autre est formé d'un système de petites pièces juxtaposées et à des niveaux différents. Nous allons lever tout cela en détail. Quelques-uns de ces souterrains présentent des traces de moulure d'une simplicité toute primitive, car elles consistent en un simple filet rond encadrant certaines arêtes. Au-dessus de l'entrée du souterrain central ont été enlevés, dans la masse du roc, trois énormes demi-anneaux, qui probablement ont servi à appendre une tente ou une espèce de vérandah. Ces anneaux ont 0,n,80 de hauteur, 0m,35 de saillie, et 0,n,30 à 0m,40 de largeur. Ils sont h deux mètres au-dessus du sommet de la porte, qui est carrée et dessinée par deux plates-bandes de même largeur. Cette porte s'ouvrait certainement jadis dans un vestibule aujourd'hui complètement ruiné. A droite de deux des baies ouvertes dans la paroi du rocher se voit, profondément gravée, une inscription sémitique de cinq lettres seulement, hautes de trente centimètres environ. Ces inscriptions, déjà signalées par Irby et Mangles, ont été naturellement relevées par MM. Waddington et de Vogué, et je les copie il mon tour. Elles sont identiques et présentent un seul mot ainsi formé :
rwyn
Ce mot, je le lis Araqiah; au lieu donc d'Aaraq-el-Emyr, le lieu, j'imagine, aura été, à un moment donné, désigné par le nom $Aaraq-Iah9 « la roche de Jéhovah. »
A cent mètres environ à droite de la porte centrale que
je viens de décrire, était une grande salle, aujourd'hui complètement effondrée. Il n'en reste que la paroi du fond et une partie du flanc droit. Au sommet de cette paroi du fond, c'est-à-dire à une hauteur de plus de cinq mètres, se voient encore, entaillés dans la masse, deux gfros anneaux tout à fait analogues à ceux que j'ai décrits plus haut. Je ne devine pas à quel usage ils ont pu être destinés, bien qu'évidemment ils aient servi de points d'attache k une tenture quelconque.
La paroi du fond n'est pas dans le même plan, et elle offre un ressaut dont la présence ne peut s'expliquer que par la difficulté de tailler certaines veines de la roche. Une pareille excavation, d'ailleurs, n'a pu être détruite que par l'action d'un violent tremblement de terre, dont on aperçoit un peu partout les traces manifestes. Ainsi d'immenses blocs de rocher ont roulé du haut en bas, et présentent , en certains points du plateau inférieur, un véritable chaos.
A gauche de la porte centrale, et à une certaine distance, que j'évalue de mémoire à une cinquantaine de mètres, se voit l'entrée d'une autre demeure souterraine, semblable à la porte centrale, mais à côté de laquelle une fenêtre carrée a été percée dans le roc. Le linteau offre encore à sa partie inférieure le trou dans lequel a roulé le gond de la pièce mobile, ou de pierre ou de bois, qui était destinée à la fermer. C'est au flanc droit de cette porte que se voit le second exemplaire de l'inscription rapportée plus haut. Ici, elle est un peu mutilée, la troisième et la cinquième lettre n'étant plus parfaitement entières. Un caractère essentiel de cette inscription est le mélange de lettres appartenant les unes au type phénicien ou samaritain, les autres au type de l'hébreu carré. Quel est l'âge de cette inscription ? C'est ce que je ne saurais dire encore. Toutefois, le creux des lettres est peu
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altéré; en d'autres termes, la patine en est d'apparence beaucoup plus récente que celle des parois de l'intérieur. II y a donc eu certainement plusieurs siècles d'intervalle entre la ciselure des souterrains et celle de l'inscription. Cela saute aux veux.
Des différents souterrains ouverts dans ce rideau de rochers, plusieurs servent encore aujourd'hui d'habitations à quelques familles chrétiennes de Sait, qui sont venues s'y établir avec leurs bestiaux, et qui y vivent en bonne intelligence avec les Adouàn, maîtres du pays.
Lorsqu'on suit l'espèce de corniche sur laquelle ouvrent tous ces souterrains, jusqu'à son extrémité de gauche, on reconnaît que la jetée de pierres conduisant au temple partait de là. Vers cette extrémité se voit une grande roche que le tremblement de terre a déracinée et qui est aujourd'hui fortement inclinée sur sa base. Cette roche a sa surface percée de rangées régulières de trous, trop peu profonds pour avoir servi à loger des nids de pigeons, et dont je sais maintenant la destination, grâce à l'étude d'un monument des plus illustres, et dont j'aurai longuement à parler plus tard. Ces trous étaieni, taillés pour recevoir des lampes, à l'époque de certaines solennités pendant lesquelles le lieu, considéré comme un sanctuaire, était illuminé. Nous verrons ailleurs que cet usage ne s'est pas perdu en terre sainte.
Après cet examen de tous les souterrains, examen qui m'avait pris quelques heures, j'ai regagné ma tente, avec le désir d'étudier le récit de Josèphe relatif à ces antiquités. Maintenant que j'ai une idée générale suflisante des monuments d'Aaraq-el-Emjr, cette étude peut être utile. Voyons donc ce que raconte l'historien des Juifs :
« A cette époque régnait en Asie Séleucus, surnommé « Philopator, tils d'Antiochus le Grand. Ce fut alors que
« mourut le père d' Hyrcan, Josèphe, homme bon et niagna- « nime, qui avait tiré le peuple juif de la misère et de la fai- « blesse, et lui avait donné une existence plus relevée; il « avait été pendant vingt-deux ans le collecteur des impôts « de la Syrie, de la Phénicie et de la Samarie. Dans le même « temps mourut l'oncle de Hyrcan, Onias, qui laissa le soua verain pontificat à son fils Simon. (Ant.jud., XII, iv, 10.) « Après la mort de Josèphe, des discussions surgirent « parmi le peuple à cause de ses fils. Les aînés ayant déclaré « la guerre à Hyrcan, qui était le plus jeune, la multitude se « divisa, et le plus grand nombre prit le parti des aînés, ainsi « que le grand-prêtre Simon, à cause de la parenté. Hyrcan « se décida alors h ne pas rentrer à Jérusalem. Mais s'étant « établi de l'autre côté du Jourdain, il fit une guerre conti- « nuelle aux Arabes, de telle sorte qu'il en tua un grand « nombre, et en réduisit beaucoup d'autres en captivité. Il a construisit aussi une forte tour (Bàpiv ioyupav), qu'il bâtit « en pierre blanche jusqu'au faîte, sculptant dessus des ani- « maux de très-grande taille. Il l'entoura d'un étang large et « profond. Sur le flanc de la montagne opposée, il creusa « dans les rochers proéminents des souterrains de plusieurs « stades de profondeur. Il y établit ensuite des appartements « pour les festins, pour l'habitation et pour tous les usages de u la vie. Il y introduisit aussi des eaux courantes en abon- « dance, pour l'agrément et la décoration de ce palais. Les « portes d'entrée ne reçurent que la largeur suffisante pour « permettre à une seule personne d'y passer à la fois, et cela « dans un but de sécurité , et pour que , dans le cas où il « serait assiégé par ses frères . il ne courut pas le risque de « tomber entre leurs mains. Il construisit aussi des palais « extérieurs immenses, qu'il orna de somptueux jardins. Puis, a lorsque tout fut achevé, il donna à cet endroit le nom de
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« Tyr (Tupov). Il est situé entre la Judée et l'Arabie, au delà « du Jourdain, non loin de l'Essébonitide.
« Il fut le maître de toute cette contrée pendant sept « années, temps total du règne de Séleucus en Syrie. A la
« mort de ce roi, son frère Antiochus, surnommé Epiphane, « lui succéda. A cette même époque mourut le roi d'Egypte, a Ptolémée, surnommé aussi Epiphane, laissant deux fils « encore jeunes, dont l'aîné était surnommé Philométor, et le « cadet Physcon. Hyrcan, considérant la grande puissance « échue à Antiochus et craignant, s'il était pris par ce mo- « narque, d'être livré au dernier supplice, en punition des « dommages qu'il avait infligés aux Arabes, se donna la « mort. Antiochus alors s'empara de tout ce qui lui avait « appartenu. » (Ant. jud.9 XII, iv, 11.)
Nous allons maintenant discuter ce récit instructif, et démontrer que, sur un fond évident de vérité, Josèphe a tellement brodé, qu'il devient certain qu'il n'a connu que sur des ouï-dire d'Arabes les lieux qu'il a la prétention de décrire minutieusement; n'oublions pas d'ailleurs que ce n'est que deux cent cinquante ans environ après les événements qu'il a écrit son histoire d' Hyrcan.
Posons d'abord quelques dates : Séleucus IV, Philopator, fils et successeur d' Antiochus III le Grand, a reçu la couronne en l'an 126 de l'ère des Séleucides, 187 avant Jésus-Christ. 11 fut assassiné par Héliodore, préfet du Trésor, après onze ans de règne , accomplis depuis la mort de son père , et en réalité après douze ans depuis l'époque où celui-ci l'associa à la royauté. Il périt en l'année 137 des Séleucides, 176 avant Jésus-Christ. Dès l'année précédente il avait appelé au partage de la royauté son frère Antiochus, qui était en otage à Rome, et en place duquel il envoya son propre fils Démétrius. En Egypte, Ptolémée Philométor succéda à son père Ptolémée
Épiphane, en Tan 132 de l'ère des Séleucides, 181 avant Jésus-Christ.
La mort de Séleucus ayant eu lieu en 176 avant Jésus- Christ, il faut faire remonter jusqu'en 183, c'est-à-dire à sept ans plus tôt, l'installation de Hyrcan à Aaraq-el-Emyr.
C'est en l'année 145 de l'ère des Séleucides, 168 avant Jésus-Christ , que Judas Macchabée et ses neuf compagnons se retirèrent dans le désert, aimant mieux vivre de la vie des botes fauves que de se voir souillés par l'impiété.
L'année suivante seulement, Mathatias avec ses cinq fils, Jean Gaddis, Simon Thasi, Judas Macchabée, Éléazar Abbaron et Jonathan Apphus, leva l'étendard de la révolte (146 des Séleucides, 167 avant Jésus-Christ).
Il y a donc eu un intervalle de neuf ans entre la mort de Hyrcan et le commencement de l'insurrection des Asmonéens.
Voyons maintenant ce que nous apprendra la comparaison des monuments d' Aaraq-el-Emyr, tels qu'ils existent et tels que les décrit Josèphe, en les attribuant à Hyrcan. N'oublions pas que celui-ci, au dire de Josèphe, fut continuellement en guerre avec les Arabes, au milieu desquels il était venu s'établir.
Il construisit une forte tour (papiv i<r/upav) en pierre blanche, et fit sculpter dessus des animaux de très -grande taille. Les animaux de très-grande taille existent bien sur le monument, au sommet duquel ils ont jadis formé une frise, surmontant un cordon continu de petits modifions.
L'édifice entier était un grand parallélogramme, avec péristyle et galeries latérales, ornées de colonnes doubles faisant face Tune a l'intérieur de l'édifice, l'autre à la galerie. Cette galerie était au premier étage. L'édifice entier était orné de belles corniches d'un profil tout particulier, et les
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murs extérieurs étaient percés de nombreuses et grandes baies, ou fenêtres, sans compter les portes. Dans cet édifice était un lion colossal et ailé «le ronde bosse, dont j'ai retrouvé la tête, la crinière, ainsi qu'une patte, que j'ai rapportée en
France avec un fragment de l'aile. Enfin les blocs énormes qui composaient la muraille extérieure étaient placés de champ, fort minces, et par conséquent établis dans un équilibre si instable, que la première secousse de tremblement de terre a tout renversé. Seuls, deux angles, calés par les blocs écroulés les premiers, sont restés h leur place. On en conviendra, voilà une singulière forteresse. On y rassemble ce qui. partout ailleurs, caractérise un véritable temple; on y prodigue les sculptures, dont l'emploi était absolument interdit, comme abomination, à tout sectateur de Jéhovah. On y construit des
murailles que le premier coup de bélier aurait jetées bas ; on y ouvre sur toutes les faces des baies qui rendaient la défense impossible; on y emploie des blocs immenses, dont la manœuvre et la pose ont dû coûter des peines sans égales. Et tout cela serait fait par un Juif de famille sacerdotale, neveu du grand -pnHre lui-même, et accompagné d'adhérents peu nombreux, Juifs comme lui, par un fugitif enfin , transplanté au milieu d'ennemis acharnés, et guerroyant contre eux sans paix ni trêve et en vrai pillard? Cela est trop illogique pour que je prenne la peine de le discuter.
Je l'ai déjà dit, à l'intérieur du monument primitif, il y a de nombreux débris d'une construction très -postérieure, bien distincts, bien caractérisés, et dont les pierres proviennent, sans aucun doute, des blocs écroulés qui ont été dépecés sur place. Cette seconde construction est si grossière, que dans celle— là je ne demande pas mieux que de voir la pàpiv tcyjpav de Hyrcan. Quant à l'autre, c'est un temple, et un temple fort antique ; je mets au défi de prouver, je dirai plus, de faire croire le contraire à qui prendra la peine de réfléchir.
Poursuivons : « Il l'entoura d'un étang large et profond. » Ceci est tout à fait inexact. Il y a un côté sur lequel le monument, la prétendue forteresse, veux-je dire, est accessible de plain-pied, et si bien accessible qu'un bataillon pourrait marcher de front contre elle ; et c'est justement de ce côté que sont ouvertes les grandes baies reconnues. Le mot entourer, rapiv;yay£ #è aÙTïî ejpirov |/iyav, est donc absolument inexact, matériellement faux.
Poursuivons encore : « Dans le flanc de la montagne « opposée, il creusa des souterrains de plusieurs stades de « profondeur. » Le plus vaste de ces souterrains a tout juste vingt-huit mètres de longueur; il y a loin de là à plusieurs
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stades. « Les portes d'entrée ne reçurent que la largeur suflia santé pour permettre à une seule personne d'y passer à la « fois. » Ceci est encore matériellement faux. Il y a des entrées de fort grandes dimensions, et par lesquelles plusieurs hommes passeraient de front fort à Taise ; l'une d'elles ouvre sur une écurie ; si ce sont des chevaux qui y ont été installés, l'ouverture qui y donnait accès a dû, on en conviendra, permettre le passage à quelque chose de plus gros qu'un homme.
« Il construisit des palais extérieurs, qu'il orna de jardins « somptueux. » Il y a bien des constructions extérieures autres que le temple, mais celles-ci sont les restes d'une petite ville avec remparts, escaliers et guérite taillés dans le roc. Il y a aussi une porte monumentale à proximité du temple, splendidement décorée et bâtie comme lui en matériaux magnifiques. Je ne parle pas des mouvements de terre, qui ont dû être effectués pour creuser l'étang, et pour niveler les plates-formes superposées. Je ne parle pas non plus d'un aqueduc , ni des revêtements de l'étang et des talus des plates-formes construits parfois en blocs gigantesques. Tout cela peut-il être l'œuvre de Hyrcan le fugitif? Tout cela peut-il avoir été construit en sept ans ? Je ne me fais aucun scrupule de répondre : Non !
Les seules choses vraisemblables, à mon humble avis, sont celles-ci: Hyrcan, forcé de s'expatrier et de chercher un lieu où il pût se défendre contre les agressions de ses ennemis personnels, Hyrcan connaissait le site d'Aaraq-el-Emyr; il savait que là il trouverait des matériaux tout prêts pour se construire une forteresse dans l'intérieur d'un temple abandonné; en outre, des souterrains, également abandonnés, et dans lesquels il lui serait facile d'installer des magasins, et au besoin des habitations; et à proximité de
tU VOYAGE EN TERRE SAINTE.
tout cela, de l'eau excellente et en abondance. Il n'en fallait pas tant pour fixer son choix. Que dois-je forcément conclure de ce qui précède? Que les monuments primitifs dont les restes merveilleux se voient encore à Aaraq-el-Emyr ont appartenu k un véritable sanctuaire des Ammonites, construit et renversé je ne sais ni quand, ni par qui; que les grottes taillées dans le flanc de la montagne ont fait partie intégrante du sanctuaire en question , puisqu'elles étaient reliées au temple par la jetée de pierres dont j'ai déjà parlé plusieurs fois; que peut-être quelques-unes de ces grottes furent des tombeaux des rois d'Ammon, dont la nécropole pouvait être en ce lieu; que la jetée de pierres est antérieure au temple, ce dont nous trouvons une preuve irréfragable dans ce fait; que la voie passant sous la porte monumentale et aboutissant au parvis du temple a du recouper la jetée, dont les talus ainsi entamés subsistent encore à droite et à gauche de la voie principale; enfin que l'eau conduite dans l'étang, qui faisait une presqu'île de l'assiette du temple, y arrivait par un aqueduc ou canal formé de gros blocs, et aboutissant à l'angle de l'étang placé en avant du péristyle du temple. Tout cela a été scrupuleusement observé sur place; tout cela est certain, et résistera quand même aux objections qu'on serait tenté d'élever contre ces déductions.
Il ne me reste plus qu'un fait à constater, c'est qu'au dire de Josèphe, Llyrcan, après avoir construit son palais, lui donna le nom de Tjr (Tjpov). Ce nom est identique avec le nom grec de la Tyr phénicienne, la Sour des temps antiques et modernes. Or, le beau ruisseau qui coule à droite d' Aaraq-el- Emyr, au fond d'un ravin encombré de lauriers roses et de sycomores, se nomme encore aujourd'hui Nahr-Syr et le ravin Ouad-Syr. On me permettra, je pense, de retrouver dans ce nom la trace de celui que Josèphe prétend avoir été imposé
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par Hyrcan à la localité choisie par lui pour retraite. Ce qui est plus probable, c'est qu'à l'époque de Hyrcan, la vallée s'appelait déjà Ouad-Syr, et que ce nom de Syr, beaucoup plus ancien , était celui du sanctuaire lui-même.
Après avoir terminé mon étude du texte de Josèphe, j'ai été rejoindre mes amis, qui étaient tous à la besogne. Gélis, accompagné de Botros, avait commencé au point du jour le lever et le nivellement de la vallée; Salzmann et de Behr faisaient de la photographie; Mauss travaillait au temple; l'abbé courait, herborisait et furetait dans les ruines, où il découvrait la tête et la crinière du lion colossal. Louis enfin était à la chasse aux perdrix et aux coléoptères. Après avoir fait une petite visite à tous ceux que j'ai pu retrouver, je suis allé rejoindre Mauss .au temple. Il dessinait l'angle sud-est à la chambre claire; pour ne pas perdre mon temps, j'ai été me poster à une trentaine de pas de lui, afin de prendre un croquis de la porte monumentale. Je travaillais de bon cœur lorsqu'un grognement formidable se fit entendre près de nous. Mauss et moi nous relevâmes lestement la tête à ce bruit inattendu, qui se prolongeait indéfiniment. Notre première pensée fut qu'il y avait un chameau de mauvaise humeur dans notre voisinage. Je le cherchai des yeux. Il n'y avait pas plus de chameau que sur la main. Diable! cela devenait sérieux. J'étais entouré de buissons de doum, et il était clair que dans l'un d'eux était cachée une panthère. J'avouerai humblement que ce voisinage ne faisait nullement mon affaire. Je saisis au plus vite mon revolver, avec lequel toutefois j'aurais fait piètre figure en cas d'attaque, et je rejoignis immédiatement mon ami Mauss. Il était aussi préoccupé que moi.
« Voilà une vilaine musique, lui dis-je. — Qui diantre peut grogner de cette façon-là ? — Eh ! parbleu ! une panthère. — Bigre ! elle devrait bien s'en aller ! »
J'étais parfaitement du même avis, je l'avoue sans honte. Notre vœu fut exaucé, le grognement s'éloigna peu à peu, et au bout de quelques minutes tout rentra dans le silence accoutumé. Survint Botros, qui de son côté avait entendu la chose, et qui était bien vite venu vers nous avec son fusil. Lui et moi, nous battîmes les buissons, mais il n'y avait plus personne. Aujourd'hui , je suis d'avis que nous avons fait une sottise. Puisque la vilaine bête s'éloignait, le meilleur parti que nous eussions k prendre était de la laisser faire.
Après cette alerte, je suis revenu à mon poste, et j'ai terminé mon croquis sans plus être inquiété. A la tombée du jour, nous rentrions tous au camp, chacun de notre côté. J'ai examiné, en suivant la jetée de pierres, un bloc immense, parfaitement taillé en parallélipipède, et qui gît, aux trois quarts enterré, k côté du sentier. Sans doute, c'est un bloc resté en route, et il y a gros k parier que personne ne le dérangera plus de là. II est un peu au-dessus, k droite, du tronçon d aqueduc qui débouche dans l'étang, et en avant de la grande esplanade qui domine le temple. Chacun de nous est ravi de son butin ; la journée a été bonne. Malheureusement le vent a tourné au sud -ouest, et mes Arabes nous annoncent carrément, comme autant de Mathieu (de la Drôme), que demain il pleuvra à midi. Inutile de dire que nous faisons peu de cas de cette prophétie précise. Qu'il pleuve demain, c'est possible, niais à heure fixe, c'est une autre affaire!
Nos moukres ont recruté un nouvel hôte ; ils ont pris un magnifique caméléon, et l'ont accroché à la hampe du drapeau tricolore qui flotte au-dessus de ma tente. La pauvre bête a l'air bien inquiète et bien contrariée de se trouver k pareille fête. Louis a ramassé quelques belles perdrix, quelques rares insectes; mais il a eu aussi ses petites mésaven-
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lures, dont Tune aurait pu devenir fort désagréable pour lui. Pendant qu'il retournait des pierres au bord du Nahr-Syr, une grosse bête noire lui est, à l'improviste, tombée sur le dos, el a failli le culbuter. C'était un superbe sanglier, qui allait boire, sans doute. Lequel des deux a eu le plus peur? je ne sais ; toujours est-il que l'homme a trouvé la rencontre fort désobligeante, et s'est bien promis de ne plus aller au bois. Et cependant ce n'était là qu'une plaisanterie en comparaison de l'autre scène, dans laquelle il a joué un rôle. Il était à peine remis de son émotion, qu'il voit descendre, en rampant à travers les broussailles, ce qu'il appelle un chat énorme, un chat comme il n'en a jamais vu. Un des canons de son fusil étant chargé de chevrotines, il s'empresse de les adresser au chat; celui-ci bondit et retombe en faisant d'affreuses grimaces; il avait deux pattes cassées! Louis de courir dessus. L'animal , laissant derrière lui une grosse traînée de sang, se faufile jusqu'à un trou placé au-dessous d'une roche et s'y blottit. Mon Louis imagine alors de l'y taquiner du bout de son arme pour le décider à ressortir, mais il n'en vient pas à bout, et de guerre lasse il s'éloigne. J'ai quelque idée que c'était la progéniture de la panthère qui est venue faire une visite à Mauss et à moi. A ce moment de l'année, la panthère a mis bas depuis trois ou quatre semaines. Je dirai plus loin comment j'en ai eu la preuve. Si je ne me suis pas trompé, il est heureux pour le chasseur que la mère ait été en promenade au moment où celui-ci faisait son beau coup de fusil.
9 novembre.
Ce matin, avant le lever du soleil, tout le monde était au travail; la besogne marche rondement, et ce soir nous aurons %fini de prendre toutes les notes dont nous avons besoin.
Hier, dans la journée, j'avais trouvé au temple un charmant chapiteau, appartenant à une des colonnes doubles de la galerie supérieure. J'avais le plus grand désir de l'emporter avec moi; mais il tenait à un gros cube de pierre terminé de l'autre côté par une seconde demi-colonne à chapiteau différent. Impossible d'emporter ce bloc, à cause de son poids. Il fallait donc s'ingénier pour détacher mon bienheureux chapiteau. Comment m'y prendre? Je fais appeler Qablan, je lui montre la pierre que je convoite, et il me dit qu'il n'y a qu'un seul moyen d'en venir à bout : c'est d'envoyer un de ses hommes à Sait, chercher un moâllem, ou tailleur de pierres. Aussitôt dit, aussitôt fait. Aboul-Aïd, son beau-frère, grand garçon toujours riant, toujours prêt à tout, et que nous avions pris en affection depuis le gué du Jourdain, Abou'1-Aïd enfourche son cheval, prend sa lance, et file sur Sait, en chantant à tue-tête le chant de guerre de sa tribu. Nous n'avons cessé de l'entendre que lorsqu'il a eu franchi la montagne qui couvre, au nord, Aaraq-el-Emyr. Il avait une étape à faire pour arriver à Sait, quatre heures de marche au moins. Ce matin, avant neuf heures, nous avons entendu le chant d'Abou'1-Aïd, qui arrivait au sommet de la même montagne, portant un homme en croupe. C'était le moâllem, muni de tous les outils de son métier. Je lui ai
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d'abord montré le chapiteau . qui . en moins d'un quart
d'heure, a été détache de son frère; puis j'ai voulu faire subir la même opération à une base ii cannelures partant de l'ais-
selle de feuilles d'acanthe1. Cette fois, malheureusement, la pierre avait des fils, et la pauvre base s'est débitée d'ellemême en trois ou quatre morceaux. Mais comme les morceaux en étaient bons, je les aï mft en réserve.
Mon tailleur de pierres avait pensé m'exploiter d'importance en me demandant vinjït francs pour son travail ; après
1. Je trouve dans le magnifique ouvrée île M. le comte Slolcliior dp Vogiié, sur le temple de Jérusalem , lu noie suivante, insérée au bas de la pnjic 40 :
« Depuis que ces lignes sont écrites, M. de ftuiley a eu la bonté dénie « communiquer un chapiteau et une base qu'il a rapportés d'.\araq-el-Emyr. « Ils sent idenliipies à ceux que j'ai dessinés, avec eelte seule différence « qu'ils sont complète ment terminés; les feuilles qui ne sont ici qu'ébauchées « sont refendues suivant le mode tirée. »
Je reiToito fort que mon savant ami ait trop rapidement examiné les morceaux que j'ai eu le bonheur de rapporter. Kn réalité, il n'y a pas l'ombra (l'identité entre les deux chapiteaux comparés par lui. Kn effet, celui que j'ai recueilli n'a que 0m,3S de hauteur, tandis que l'autre, c'esl-à-ilire le chapiteau ébauché et accolé à un pilastre (fi;;. Si de SI. de Vogué), a une hauteur double. En voici la raison : ce dernier, que nous avons tous les deux dessiné sur place, appartenait aux grandes colonnes (lu vestibule; tandis que celui que j'ai rapporté appartenait aux petites colonnes doubles de la
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m'ètre fortement récrié pour la forme et pour la bonne règle, j'ai donné les vingt francs requis, et je déclare que tout le monde a été content. Les Adouân, et Qablan tout le premier, m'ont certainement pris pour un idiot, en me voyant sacrifier tant d'argent pour des pierres qui, a leurs yeux, ne valaient pas la peine d'être "ramassées.
Ce n'était pas tout ; il fallait faire voyager mon butin , et j'ai pensé qu'il était beaucoup plus sage de l'envoyer à Riha à dos de chameau, et de le consigner jusqu'à mon retour entre les mains de l'agha du Bordj. Mais il en est des transports à dos de chameau comme des civets de lièvre ; il fallait un chameau, et il n'y avait pas près de nous le moindre quadrupède de cette espèce. Cette fois , c'est le cheikh Abdel-Aziz en personne qui s'est chargé de me procurer la bête demandée. Il s'est rendu au campement des Adouân le plus proche, et, dans l'après-midi , il est arrivé deux hommes conduisant l'animal; après avoir vu ce dont il s'agissait, tous les trois s'en sont allés, me laissant dans l'embarras, et
galerie supérieure. Le premier couronnait une colonne ayant 0",90 de diamètre; le second se rattachait à un fût n'ayant guère plus de 0m,30 do diamètre. Il est donc matériellement impossible que l'un des deux soit l'épanne la ge de l'autre. C'est d'ailleurs la petite dimension de ce chapiteau achevé qui m'a permis de l'enlever. Il ne me serait certes pas venu à l'esprit d'essayer d'emporter l'autre, que son poids trop considérable mettait malheureusement à l'abri de toute tentative pareille.
La base reproduite par M. de Vogué (fig. 25) n'est pas exactement représentée; j'affirme que son dessinateur s'est mépris, et que ce qu'il a regardé comme un épannelage avec gorge inférieure, destiné à devenir une couronne de feuillages, est un sjmpk» filet carré en saillie sur le fût, et à arêtes vives. Jamais on n'aurait tir#de là une feuille d'acanthe quelconque. Cette base est celle de la demi-colonne simple de 0m,30 de diamètre, accouplée à la demi-colonne ornée H cannelée de môme dimension, dont j'ai rapporté le chapiteau et la base. J'ai dit plus haut que ces deux demi-colonnes, taillées dans le même bloc, .étaient reliées entre elles par un dé de pierre, sur lequel devait venir s'appuyer ou une balustrade, où une muraille.
dans une colore rouge. Heureusement, en ce pays, la corvée qui déplaît a l'un peut plaire à l'autre; et il n'y avait pas une demi-heure qu'ils avaient quitté la place, que j'ai vu poindre au haut de la montagne deux autres hommes et un nouveau chameau. Il a fallu, avec ceux-ci, recommencera débattre le prix du transport, et après d'amples pourparlers, nous sommes convenus de trente francs. Cette fois, je comprenais bien que j'étais volé de cinquante pour cent. Mais il n'y avait pas fc reculer, et j'ai consenti. Là-dessus, le chameau a reçu le commandement habituel de se mettre ventre à terre, et on a commencé le chargement. Je n'ai jamais rien vu ni entendu de plus plaisant que les plaintes de la pauvre bétc, à chaque pierre qu'elle voyait mettre dans le bissac rempli de paille hachée qui fait fonction de bât. Une fois tout emballé, chapiteau, base et patte du lion colossal, j'ai écrit sur ma carte quelques mots à l'agha pour lui dire ce qu'il avait à faire, le chameau s'est relevé, j'ai payé, les hommes sont remontés à cheval, et le tout s'est mis en route, à ma grande satisfaction.
Pendant notre déjeuner, le ciel s'était couvert, de gros nuages noirs avaient envahi le ciel, le tonnerre avait grondé, et à midi, ni plus ni moins, il pleuvait h torrents, ainsi que nos Arabes nous l'avaient annoncé dès la veille. Os gens-là sont sorciers. Heureusement c'était un orage. Lorsqu'il a été passé, le vent s'est remis au beau, et, à partir de deux heures, nous avons pu retourner au travail. Voilà deux heures perdues, et qu'il faudra assurément rattraper demain matin. Il était nuit close lorsque nous nous sommes tous retrouvés au camp. Salzmann et Gélis ont fini ce qu'ils avaient à faire, mais Mauss sera forcé de retourner au temple dès le point du jour.
J'ai pu aussitôt après l'orage constater à l'aise la rapidité
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avec laquelle la végétation se développe en ce pays. Toute la surface du terrain est couverte de plants de cilla 9 que l'on voit, pour ainsi dire, sortir de terre et grandir à vue d'œil ; ce qui est certain, c'est qu'en faisant attention autour de soi, on voit des plaques de terre se soulever, se fendiller, et livrer le passage à de grosses pointes vertes qui se développent rapidement. Deux heures après, toutes les feuilles se sont détachées les unes des autres, et cette végétation formidable continue à monter. C est véritablement merveilleux.
Après le dîner, je suis allé fumer dans la tente de Salzmann et assister au développement de ses clichés photographiques. Sur quatre, il n'y en a que trois de bons. Mais nous avons plusieurs dessins à la chambre claire, et des croquis cotés en nombre respectable.
Dans la matinée, l'abbé avait fait déterrer et déblayer un superbe bloc appartenant à la frise de la porte monumentale; puis à grand renfort de papier mouillé, il avait estampé ce fragment important. Il comptait sur le soleil pour sécher son estampage ; mais , hélas ! la pluie d'orage a fait manquer l'opération, et force nous a été d'enlever l'emplâtre dont la pierre était couverte, pour pouvoir la dessiner. Je regrette fort cet estampage, qui nous eût permis de mouler un fragment si curieux. Consolons-nous en pensant que nous en avons un excellent croquis coté.
Sous un des blocs immenses qui formaient la face ouest du temple, sont deux ou trois squelettes humains, déposés là depuis peu, sans doute, mais dont je voudrais bien m'approprier les tôles. De Behr les avait attirées à portée de la main, mais j'avoue que le cœur m'a manqué ; il eût été trop difficile de glisser incognito ces têtes dans nos bagages, et si nos Adouân s'étaient aperçus de ce larcin profanateur, nous nous serions fait une assez méchante affaire ; j'ai donc, non sans i. 30
regret, dû renoncer à recueillir ces débris humains, qui eussent certainement été les bienvenus au Muséum d'histoire naturelle. Grâce au nombre des travailleurs, nous avons pu en moins de trois jours recueillir tous les renseignements nécessaires pour apprécier et expliquer les monuments d'Aaraq-el- Emyr. Nous faisons tous nos préparatifs de départ, aGn d'aller demain camper à Amman. Pour ne rien laisser inexploré en ce lieu remarquable, il faudrait y pouvoir pratiquer des fouilles, et y séjourner des mois, peut-être. Je souhaite de tout mon cœur que de plus heureux aient quelque jour cette bonne chance.
40 novembre.
Avant le lever du soleil nous étions tous sur pied, et après la soupe et le café, Mauss est allé au temple, achever de recueillir les mesures dont il avait besoin. De mon côté, je suis allé avec Gélis et Salzmann visiter en détail les ruines qui encombrent toute la partie de l'esplanade supérieure que l'on a à sa gauche, en tournant le dos aux grands rochers percés de souterrains. Il y avait encore là un édicule construit exactement dans le même style et avec les mêmes matériaux, par conséquent à la même époque que le temple et la porte monumentale. Seulement, l'entablement qui le couronnait est d'un profil tout différent. Autour de cet édicule se trouvait une véritable ville, de petites dimensions, sans doute, mais qui n'en était pas moins une ville, garnie de remparts coupés dans le rocher, lorsque celui-ci, par sa forme, s'y est prêté. Ainsi, à l'angle gauche du côté tourné vers le temple , on voit un escalier taillé dans le roc vif, et surmonté d'une espèce de guérite taillée de même.
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Au fond du ravin que domine cet emplacement de ville, on entend le bruit charmant du Nahr-Syr courant à travers la rocaille. Ajoutons qu'au bas de la terrasse sur laquelle était la ville, et sur le plan incliné descendant vers la rivière, on aperçoit encore force ruines de maisons. En résumé, tout ici dénote la présence d'une localité antique de la plus haute importance, et dont l'origine ne saurait avoir rien de commun avec l'histoire de Hyrcan le fugitif.
Il ne me reste plus qu'à noter les noms donnés par les Adouân à quelques parties de ces belles ruines. Le temple se nomme Qasr-el-Aabed, « le palais de l'esclave noir, » et l'étang qui l'avoisine, et qui depuis bien des siècles, sans doute, est complètement à sec, s'appelle Meydan-el-Aabed , « la place à exercer les chevaux de l'esclave noir. » Il y a sur l'Aabed en question toute une histoire que l'on m'a racontée; mais, comme je n'ai pas écrit cette légende à l'instant même, je préfère n'en pas parler autrement que pour dire qu'elle existe, de peur d'y introduire des détails de fantaisie.
II était sept heures et demie lorsque Mauss est revenu du temple avec le complément de croquis indispensable. Nous nous sommes immédiatement mis en route ; nous avons traversé le Nahr-Syr, et commencé à escalader le flanc droit de la vallée d'Aaraq-el-Emyr, en nous dirigeant sur Amman. Nous en sommes à une très-petite journée de distance, à ce que me dit Qablan , et la route que nous avons à parcourir est bonne partout. Il n'y a pas un seul passage difficile à franchir.
« Ed-Darb Koull'hou Sahel, » me dit-il. Tant mieux; le fait est assez rare en ce pays , pour que nous ayons le droit de nous en réjouir.
Les arbres disséminés sur les flancs d'Aaraq-el-Emyr sont bien des chênes, ainsi que je l'avais supposé d'en bas ; et le
pays a dû être jadis admirablement boisé ! Quantum mutatus ab Mo !
Après une heure de marche , nous apercevons sur notre gauche une localité ruinée, nommée El-Àremeh. Je ne connais aucun nom ancien que Ton puisse rapprocher de celui-là. Je ne crois pas qu'il y ait dans toute la Syrie méridionale de vallée plus charmante que celle qu'on longe ensuite pendant plus d'une heure, et qui s'appelle Ouad-ech-Cheta , « la vallée de la pluie. » C'est aussi vert, aussi frais , aussi riant que le plus délicieux vallon des forêts de Compiègne ou de Fontainebleau. Au fond, un joli ruisseau coule à travers les roches sous l'ombrage de chênes séculaires. A droite , le flanc de la vallée se relève rapidement. A partir de la berge même du ruisseau, à gauche, s'étend le tapis moelleux de prairies argentées par la rosée que le soleil n'a pas encore eu le temps d'absorber. Des myriades d'oiseaux chantent de tous les côlés, et des volées de geais s'ébattent devant nous, sans faire entendre l'ignoble cri de nos geais d'Europe. Je n'ai jamais rien vu de plus enchanteur, et nous sommes tous ravis. Certes nous n'aurions pas deviné qu'il pût exister une vallée aussi pittoresque en ce pays. A l'entrée de l'Ouad, se présentent les ruines d'un moulin arabe ; un peu plus loin coule une belle source nommée Aynel-Bahâl. Je suppose que ce nom vient du mot J^ « impulsus validas, propulsio vehemens, » et qu'il implique l'abondance et l'impétuosité de la source.
Deux heures après avoir quitté Aaraq-el-Emyr, nous étions en vue d'une ruine assez étendue, placée au sommet d'une colline dominant, à gauche, le chemin que nous suivions. Elle est connue des Adouân sous le nom de Kharbet- Sâr. Encore une localité sur le compte antique de laquelle je n'ai à offrir que de pures hypothèses. Sâr serait-elle, par hasard, la Zara comptée par Josèphe parmi les villes de