‹ Voyage en terre sainteChapitre 38 sur 53 · ROUTE D'AMMAN · texte numérisé non relu

ROUTE D'AMMAN

la Moabitide conquises par Alexandre Jannaeus? (Ant. jud., XIII, xv, 4.) Et, d'un autre côté, pourrait-on l'identifier avec la Iâazer biblique, ainsi qjie l'a pensé Seetzen? Je ne sais.

A quelques centaines de pas plus loin, apparaissent, sur les hauteurs de droite, Ed-Denieïn d'abord, puis Tabaka. A mon grand regret, je n'ai rien de satisfaisant non plus à proposer pour l'identification de ces deux localités. La seconde seule donne lieu à une hypothèse, à laquelle, du reste, je n'accorde pas plus de valeur qu'elle n'en a. Epiphanius (Adv. hœreses, lib. II) mentionne ty;v BaxaOov jjLr.Tpoxwjxtav 'Apaêiaç ttç <ï>i)>a#s).<pLa; , « Bacathos, gros bourg de l'Arabie philadel- « phienne. » Cette bourgade parait avoir été le siège d'un évêché, puisque Grégoire et Alypius, évêque^ de Bacatha, intervinrent aux conciles de Constantinople et de Chalcédoine. Serait-ce notre Tabaka, dont le nom primitif aurait subi une transposition de lettres? C'est possible, mais je me garderai bien de l'affiriiier.

A dix minutes de là, nouvelle ruine, sur la gauche, nommée Soueïfieh, et un peu plus loin encore, toujours du môme côté, Omm-es-Semak , à un kilomètre environ duquel nous apercevons encore Omm-Eddeba. Tous ces noms sont complètement nouveaux pour moi , et n'éveillent dans mon

esprit le souvenir d'aucune localité antique. Au reste, l'Ecriture nous donne si peu de renseignements sur les villes qui existèrent dans l'Ammonitide, que nous ne devons pas être étonnés de rencontrer force ruines dont l'identification est et restera toujours impossible.

Je dois faire cependant quelques réserves, qui me semblent nécessaires, à propos de Omm-Eddeba, qui pourrait bien se prononcer Emmedeba, et s'identifier avec le Midba (nstd) de l'Ecriture. Voici pourquoi :

Nous lisons dans les Chroniques (I, xix) : « 1. Ce fut « après cela que Nahas, roi des fils d'Ammon, mourut, et « son fils régna à sa place.

« 2. David dit : Je veux agir avec bonté envers Hanoun, u fils de Nahas, car son père a agi avec bonté envers moi. « Et David envoya des messagers pour le consoler (de la « mort) de son père. Les serviteurs de David arrivèrent au « pays des fils d'Ammon vers Hanoun, pour le consoler.

« 3. Les princes des fils d'Ammon dirent à Hanoun : « Est-ce que David veut honorer ton père a tes yeux, qu'il « t'a envoyé des consolateur? N'est-ce pas plutôt pour « explorer le pays, pour le bouleverser et pour espionner, « que ses serviteurs sont venus vers toi ?

« l\ . Hanoun prit les serviteurs de David et les fit raser; « il fit couper leurs habits par moitié, jusqu'à la hanche, et a il les renvoya.

« 5. Des gens s'en allèrent, et firent savoir à David (ce « qui était arrivé) à ces hommes ; il envoya au-devant d'eux, « car ces hommes étaient très-confus. Le roi dit : Demeu- « rez à Jéricho, jusqu'à ce que votre barbe ait repoussé, et « vous reviendrez. »

Le roi des Ammonites, inquiet des suites de ce qu'il avait fait, songea à se procurer des auxiliaires.

« 7. Ils (les Ammonites) prirent à leur solde trente-deux « mille chariots, le roi de Mûaqah et son peuple; ils vinrent « et campèrent devant Midba, et les fils d'Ammon s'assemo blèrent hors de leurs villes, et vinrent au combat. »

Ce fut alors que David envoya contre eux une armée sous les ordres de Joab.

« 9. Les fils d'Ammon sortirent et se rangèrent en bataille « près de la porte de la ville, et les rois qui étaient venus « étaient à part dans la campagne.

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u 10. Joab, ayant vu que l'attaque était tournée contre « lui devant et derrière, choisit parmi tous les hommes « d'élite d'Israël, et les rangea contre Aram (c'étaient les « Araméens, auxiliaires des Ammonites).

u 11. Et il remit le reste du peuple dans la main d'Abchaï, « son frère; ceux-ci se rangèrent contre les fils d'Ammon. »

Joab et son frère, pris ainsi entre deux feux, résolurent d'agir chacun de son côté, en convenant de s'appuyer réciproquement, au cas où les troupes de l'un d'eux viendraient à faiblir. Les auxiliaires furent battus, et les Ammonites, terrifiés, coururent se renfermer dans leurs murailles. Joab revint à Jérusalem, et ce fut à la suite de cette campagne que commença celle dans laquelle David prit Rabbat-Ammon.

Si la Midba de l'Ecriture est placée au point qui s'appelle aujourd'hui Omm-Eddeba, tout s'explique, tout est naturel et vraisemblable dans le récit que je viens de transcrire, à part toutefois le chiffre exorbitant de trente-deux mille chariots. Ce qui me fait rejeter ce chiffre, c'est que le passage correspondant du livre de Samuel (II, x, 6) porte ceci : « Les Ammonites prirent à leur solde, d'Aram-beth-Rehob « et d'Aram-Tsoba , vingt mille fantassins; du roi de Mâa- « qah, mille hommes; et des hommes de Tob, douze mille. » A la bonne heure, c'est plus admissible.

Revenons à Midba. Si nous sommes obligés de reporter cette localité biblique au lieu nommé aujourd'hui Kharbet- Madeba , distant de deux journées de marche d'Amman , tout devient absolument invraisemblable. Comment les auxiliaires auraient-ils eu l'idée incroyable d'aller camper à deux jours de marche , dans le snd de la capitale à couvrir ?

Dans l'hypothèse, au contraire, où Omm-Eddeba est Midba, ce point, placé dans la même plaine qu'Amman, couvre parfaitement celle-ci , et il en est assez près pour que

l'on comprenne les dispositions prises par Joab et son frère. Tout bien considéré, donc, je place a Omm-Eddeba la Midba dont il est question dans les passages bibliques rapportés cidessus.

Nous avons franchi le fond des vallées, et nous abordons enlin le haut plateau du pays d'Amnion. De tous les côtés, nous apercevons des laboureurs ou des pâtres, avec lesquels Qablan va , de temps en temps , faire un bout de conversation. Tout ce monde-là, du reste, n'a pas l'air de faire la moindre attention à nous, et continue sa besogne le plus pacifiquement du monde. Dès que nous avons atteint le haut pays, nos Arabes s'en donnent à cœur joie, et la fantasia commence. De notre côté, la satisfaction nous fait chanter, et nous entonnons en chœur la Marseillaise, au grand ébahissement de notre escorte, qui, j'en réponds, n'a jamais entendu ce chant en pareil lieu. N'est-il pas original, en effet, de penser que des Français sont venus si loin pour brailler la Marseillaise?

La plaine est véritablement splendide et doit être d'une fertilité remarquable. Au loin, nous apercevons devant nous et un peu à gauche une masse imposante de ruines; c'est le Qalâat-Amman , au pied duquel nous allons camper. Une large jetée de pierres traverse la plaine et se dirige vers ce point. Nul doute que ce ne soit une voie antique. A droite et à gauche pullulent des amas rectilignes de pierres ayant probablement formé jadis des limites de patrimoines. Enfin , de nombreux tumuli de pierres s'élèvent par-ci par-là audessus du sol de la plaine.

Nous passons à proximité et à gauche d'une ville ruinée nommée Abdoun, et qui parait avoir eu une importance réelle. Mauss et Gélis piquent des deux et vont traverser les ruines, dont il ne reste que des monceaux de décombres insignifiants ;

à grand' peine ont-ils pu, au milieu de ces amas de pierres, apercevoir en passant un ou deux tronçons de colonnes grossières, gisant au milieu des débris informes qui encombrent l'assiette d'Abdoun. Que fut jadis Abdoun? Je l'ignore, et j'ai bien peur qu'on ne l'ignore toujours. Après avoir dépassé cette localité, nous descendons au fond d'une vallée assez profonde et assez large, en laissant à notre gauche une ruine nommée Qasr-el-Melfouf, « le palais entouré. » Entouré de quoi ? je n'en sais rien, car je ne puis obtenir de renseignements sur l'origine de ce nom bizarre.

Nous marchions au fond de la vallée depuis une vingtaine de minutes , en suivant un petit cours d'eau , lorsqu'au delà d'une sinuosité du coteau, nous avons aperçu une belle source environnée de restes de constructions évidemment romaines. C'est l'Ayn-Amman , qui , avec le ruisseau dont je viens de parler, forme un petit étang, où quelques femmes puisent de l'eau. Nous y faisons boire nos chevaux et nous passons outre.

Un peu plus loin, le ruisseau, qui est devenu promptement une jolie petite rivière, est coupé par un pont romain, dont trois arches sont encore debout. Bientôt, sur le flanc gauche de la vallée, nous apercevons des tronçons d'un aqueduc et quelques sarcophages disséminés. Puis nous nous trouvons en face du premier monument encore debout de la ville d'Amman. C'est un édifice carré avec pilastres corinthiens aux angles. L'appareil en est fort beau et appartient à une assez bonne époque romaine. La voûte, dont une partie existe encore, est ornée de caissons élégants. Dans l'intérieur du monument, qui me paraît, sauf meilleur avis, avoir été un tombeau de famille, à poussé une touffe de beaux figuiers, qui s'élèvent comme un panache verdoyant au-dessus de la ruine. Au pied de celle-ci, gisent sur le sol des fragments de frise et d'entablement.

A partir de ce monument , des édifices datant de l'époque romaine du Haut-Empire sont accumulés les uns sur les autres. Tous, tant que nous sommes, nous poussons un cri d'admiration. Nous nous trouvons en effet à l'entrée d une ville romaine entière, qui vient d'être violemment secouée par un tremblement de terre, et dont tous les habitants ont péri dans la catastrophe. Nous traversons toutes les ruines, lançant à droite et à gauche des regards émerveillés, qu'attire à chaque pas une nouvelle découverte. Thermes, basilique, temples, colonnades, théâtres, se succèdent sans intervaUe sur une étendue d'un quart de lieue. Je n'ai jamais rien vu de plus beau, pour ma part, et tous mes compagnons pensent exactement comme moi. Il faudrait dépenser ici des semaines et des semaines pour tout voir et tout relever, et nous ne pouvons, à notre grand déplaisir, donner que trois jours à l'étude de ce splendide ensemble. Nous avons traversé la rivière pour aller mettre pied à terre sur la rive droite, devant un théâtre adossé au flanc de la montagne , et d'une conservation miraculeuse. Devant le théâtre, et parallèlement à la scène, subsiste une rangée de huit colonnes encore debout et supportant leur architrave, malheureusement un peu disloquée. En arrière de ce rang de colonnes, en commençait un autre, recoupant le premier à peu près à angle droit , mais dont il ne reste plus que quatre colonnes debout. Une sorte de place carrée, ainsi environnée d'un portique , ornait donc les abords du théâtre. Sur la face opposée à l'angle conservé de ce portique, la colonnade était remplacée par la façade d'un assez vaste monument, dans lequel il faut absolument pénétrer pour en deviner la destination. C'était un odeum ou théâtre couvert. Sur la façade extérieure, on aperçoit force trous de crampons, qui ont du servir à fixer des ornements d'applique, et un encastrement, dans lequel était évidemment encadrée une inscription qui a dis-

paru. Des consoles, encore en place, ont dû servir de supports à des bustes. Le toit qui couvrait ce charmant édifice est tombé depuis longtemps, et il est resté à peine quelques gradins du côté droit de la scène. Tout l'intérieur est encombré de monceaux de pierres de taille, entassées les unes sur les autres. C'est aussi a l'intérieur que Ton voit, au-dessus de la porte latérale par laquelle on pénètre aujourd'hui dans cette ruine, un entablement surchargé d'ornements au milieu desquels paraît la louve allaitant Rémus et Romulus. L'appareil de ce théâtre mérite d'être étudié avec soin. Il est de dimensions médiocres, et tout entier à bossages identiques avec ceux de certaines murailles qu'à Jérusalem j'attribuais aux Arabes. Ce n'est pas à dire pour cela que j'attribue aujourd'hui aux Romains ce que j'ai regardé comme l'œuvre des Arabes dans l'enceinte du Haram-ech-Chérif. Je veux seulement faire remarquer que ce mode d'ornementation, s'il est permis de donner ce nom h un pareil système, s'est perpétué en Syrie, et qu'il faut y regarder à deux fois avant de fixer l'âge d'une construction qui présente des bossages. Ici, du reste, il y a un caractère qui domine tous les autres, et qui indique de la part des architectes un véritable parti pris : c'est que l'on voit constamment une assise de panneresses placée entre deux assises de boutisses.

A gauche du théâtre couvert ou odeum, la rivière fait un coude à angle droit , puis au pied des escarpements auxquels est adossé le grand théâtre, elle se redresse et court parallèlement à l'axe de la ville. Quelle est cette rivière ? Aboulfeda la nomme Nahr-ez-Zerka dans un passage de sa géographie 4.

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