‹ Voyage en terre sainteChapitre 43 sur 53 · THERMES D'AMMAN · texte numérisé non relu

THERMES D'AMMAN

Ce passage voûté fait partie intégrante de la ruine elle-même et il s'y relie de la manière la plus évidente comme la moins contestable. Il n'y a pas là une pierre qui ne soit en place depuis l'époque du Haut-Empire, et deux, arceaux romains, archi-romains , sont de véritables ogives caractérisées de la façon la plus précise , avec joint vertical passant par le sommet même de l'arc. Cette rencontre inattendue nous frappe assez, on le devine, pour nécessiter l'examen le plus consciencieux, de l'appareil, et nous en sortons avec la conviction entière, profonde, inébranlable, que nous venons d'étudier des ogives romaines. Je sais bien que Ton contestera ce fait, qu'on te déclarera impossible, que si je demande pourquoi, on

me répondra : Parce que mais voilà tout. Peu m'importe.

J'affirme carrément qu'il y a à Amman des ogives incontestablement romaines, et je me soucie fort peu des dénégations que m'attirera cette assertion. Je me hâte d'ajouter que ces ogives, l'abbé Michon, Salzmann et Mauss les ont étudiées comme moi, et que, pour eux comme pour moi, ce sont des ogives romaines.

L'édifice, auquel elles se rattachent assez étroitement pour qu'il ne soit permis à personne de nier la contemporanéité des unes et de l'autre, était fort probablement un palais des thermes. C'est du moins la conclusion à laquelle nous avons dû nous arrêter, après mûr examen. Il en reste debout une belle abside, reliée à deux autres hémicycles par des faces inclinées sur l'axe de l'abside principale. Des colonnes encore debout, mais décapitées, en ornent les murailles, qui offrent aussi de belles niches placées à une assez grande hauteur pour qu'on ne puisse les atteindre aujourd'hui sans l'aide d'une échelle. Le fond de ces niches est couvert de graffiti parfois assez extraordinaires. Ainsi, dans l'une d'elles (celle de gauche de l'hémicycle du nord), on lit la formule de

l'Islam, bien nettement tracée à la pointe, de cette façon :

MM

et au-dessous les signes suivants , que je ne me charge pas d'expliquer :

ni

Dans le fond de la niche placée à droite de la précédente, paraissent les signes assez analogues :

Tout cela, je le regrette fort, est lettre close pour moi. Quelle est cette écriture? Je l'ignore.

La surface des murailles intérieures présente de nombreux trous de crampons, qui ont dû fixer les éléments d'une ornementation quelconque, soit en bronze, soit en marbres précieux. Ainsi, dans la grande abside centrale, il y a des chapiteaux de pilastres, sur la face desquels paraissent cinq trous de crampons, tellement disposés, que l'on est tenté de croire qu'ils ont servi à attacher des aigles de bronze.

Il est neuf heures et demie; j'ai déjà toutes les peines du monde à marcher à travers les décombres autrement que plié en deux, et je me décide à regagner ma tente, pour y attendre l'heure du déjeuner. J'ai lu et relu les passage bibliques relatifs à Rabbat-Ammon, en profitant pour cel

des loisirs que me donne ma réclusion forcée. Tout à l'heure, je les coordonnerai de façon à en tirer quelques lumières sur les faits qui se sont accomplis dans cette ville illustre. A l'heure dite, chacun de mes amis rentre avec son butin de la matinée; certes, ils n'ont pas perdu leur temps. Salzmann, Gélis et Mauss ont fait déjà des tours de force, et à ce train, ce que nous pouvons espérer rapporter d'Amman sera bientôt réuni. Je me réjouis fort de ces beau* résultats, en même temps que je me désole de me sentir aussi inutile moi-même. Je ne veux pourtant pas parler de mon lumbago, ni des souffrances aiguës qu'il me fait endurer. Mes compagnons ne manqueraient pas d'insister pour me faire consentir à quelques jours de repos, et en pareil pays, le repos c'est du temps perdu. Je fais donc bonne mine à mauvais jeu, et tout en remerciant ces messieurs de ce qu'ils ont déjà fait, je les prie en grâce de ne rien négliger afin de pouvoir continuer le plus vite possible la reconnaissance de l'Ammonitide. Malheureusement le diable n'y perd rien, et, à chaque mouvement que je fais, j'éprouve une souffrance intolérable.

Après le déjeuner, chacun est bravement reparti. Moi seul, je ne quitte pas le camp; mais au bout d'une demiheure, je ne tiens plus en place, et dusse -je rester en chemin, je me mets à courir de nouveau les ruines. Salzmann est allé photographier le tombeau carré, que nous avons aperçu tout d'abord à l'entrée de la ville ; je vais donc le rejoindre. Il y a pour di\ minutes, au plus, de chemin à faire, et je mets une heure à franchir ces quelques cents mètres; à chaque pas, en effet, je suis obligé de m'arrêter et de me raidir contre l'abominable douleur qui me cloue sur place. Enfin, je suis arrivé, et la première chose que je fais, c'est de m'étendre sur le bord du Yabôk, pour

prendre un bon bain de soleil en compagnie d'Abou'1-Aïd , qui dort à poings fermés sous son habayah.

Au bout d'une demi-heure, j'ai pu aller faire le tour du charmant petit monument contre lequel était braqué l'appareil de Salzmann. Les blocs qui jonchent le sol sont tous des débris de frise , de corniche ou d'entablements plus ou moins frustes. L'un d'eux, surtout excite mon attention. Un mot y a été tracé depuis la ruine de l'édifice; je dis un mot, parce que je ne puis plus saisir que quatre lettres de l'inscription dont ce mot a pu faire partie ; en voici la copie fidèle :

-(çnj

Il est incontestablement sémitique, mais j'ignore le sens de ces lettres. Quant à leur date, elle n'est pas très-ancienne, puisqu'elles ont été forcément tracées depuis la chute du monument. Cela, d'ailleurs, ressemble à l'écriture sinaïtique; voilà tout ce que j'en puis dire.

Me sentant pour tout de bon dans l'impossibilité d'utiliser mon temps à la promenade, je suis piteusement rentré au camp, laissant tous les autres au travail. Et maintenant, n'ayant rien de mieux à faire, je puis procéder à l'examen des passages historiques , sacrés ou profanes, relatifs à Rabbat- Ammon.

La première fois qu'il en est question, c'est dans le livre de Josué, où nous lisons : « xm, 2/i. Moïse avait donné à « la tribu de Cad, aux enfants de Gad, selon leur famille.

« 25. Ils eurent pour limite lâazer, toutes les villes de « Galûad, et la moitié du pays des enfants d'Ammon jus- « qu'à Araïr, qui est devant Rabbah. » Dans le Deutéronome, nous voyons que cette contrée avait été jadis peuplée par les Rephaïm; voici, en effet, ce que nous y lisons (m, 1J ) :

« Car Og (Oudj), roi de Basan, était le seul du reste des « Rephaïm. Voici : son lit, lit de fer, n'est-il pas à Rabbah « des fils d'Ammon? Sa longueur est de neuf coudées, sa « largeur de quatre coudées, coudée humaine. »

Ce verset se trouve englobé dans le récit que fait Moïse de .l'expédition des Israélites contre le roi de Basan. Résumons-le :

« (Deut., m, 1.) Nous nous tournâmes et nous mon- « ta mes par le chemin de Basan. Og, roi de Basan, sortit « contre nous, lui et tout son peuple, pour le combat, à « Edrài.

« 2. L'Eternel me dit : Ne le crains pas, car je l'ai livré « entre tes mains, ainsi que tout son peuple et son pays; « tu lui feras comme tu as fait h Sihoun, roi d'Amori, « qui demeure à Hesbon.

« 3. L'Eternel le livra entre nos mains, ainsi que Og, « roi de Basan, et tout son peuple; nous le battîmes au « point de ne pas lui laisser de reste.

« 4. En ce temps, nous prîmes toutes ses villes; il n'y « eut pas de villes que nous ne leur prissions; soixante villes, « toute la contrée d'Ardjeb, (formant) le royaume d'Og, à « Basan.

« 8. Nous prîmes en ce temps-là le pays des deux rois, « qui étaient en deçà du Jourdain, depuis le torrent d'Arnon « jusqu'à la montagne de Hermon.

« 10. Toutes les villes du plat pays, tout le Galâad, tout « le Basan, jusqu'à Salsah et Edrâi, villes du royaume « d'Og, à Basan. »

De ce qui précède , nous devons conclure qu'entre l' Arnon et le mont Hermon , c'est-à-dire entre l'Ouad-el-Moud-

jeb et le Djebel-Cheikh, il n'y avait que deux royaumes, à l'arrivée des Israélites conduits par Josué, à savoir, le royaume d'Amori , dont la capitale était à Hesbon et le roi s'appelait Sihoun , et le royaume de Basan , que possédait Og, et dont la capitale était à Rabbat-Ammon.

Il nous faut ensuite descendre jusqu'au règne de David pour trouver de nouvelles mentions de Rabbat-Ammon.

J'ai rapporté plus haut les passages bibliques qui ont trait à la campagne de Joab contre Ilanoun, fils de Nahas, roi des Ammonites; il est donc inutile de les citer encore une fois.

Lorsque les auxiliaires araméens du roi Hanoun eurent été battus par les troupes de David , de façon à les dégoûter de revenir au secours des Ammonites, le roi de Jérusalem, voulant plus que jamais tirer vengeance de l'insulte faite gratuitement à ses ambassadeurs, lança de nouveau une armée sur le pays d'Ammon. Maintenant, laissons parler l'écrivain sacré :

« (Samuel, II, xi, 1.) Il arriva, au retour de l'année, « au temps que les rois sortent (pour la guerre), que David « envoya Joab, et avec lui ses serviteurs et tout Israël, pour « détruire les enfants d'Ammon et assiéger Uabbah; mais « David était resté à Jérusalem. »

Pendant que s'accomplissait cette expédition, David aperçut un jour Bethsabce, femme d'Ouriah le Iléthéen. Le récit de cette scandaleuse aventure n'ayant rien à faire ici, je passe outre.

« (Samuel, II, xn, 26.) Joab avait combattu contre Rab- « bah des enfants d'Ammon, et il s'était emparé de la ville « royale.

« 27. Joab envoya des messagers à David, et dit : J'ai

« combattu contre Rabbah et je me suis emparé de la ville « des eaux (d^dh tît) . »

Cette expression, « la ville des eaux, » est curieuse. Cahen en donne le commentaire suivant : « La partie de la ville qui « fournit l'eau au reste de la ville. Selon d'autres : J'ai coupé « les eaux de la ville pour forcer les habitants à se rendre. » Pour moi, qui ai vu remplacement de Rabbat-Ammon, il n'y a pas de doute possible; la ville des eaux, c'est la ville basse établie sur les deux rives du Nahr-ez-Zerka , ou Yabôk. Poursuivons : « 28. Et maintenant, réunis le reste du peuple, campe contre la ville et prends-la, de peur que je ne prenne moi-même la ville et que mon nom n'y soit acclamé.

« 29. David réunit tout le peuple et alla à Rabbah; il combattit contre elle et s'en empara.

« 30. Il prit la couronne de Melkom de dessus sa tête, laquelle pesait un kikar d'or, et une pierre précieuse; elle vint sur la tête de David, et il emporta de la ville un butin considérable.

« 31. Il fit sortir le peuple qui y était, le mil sous des scies, c sous des herses de fer et sous des haches de fer, il les (H passer par un four à briques. 11 lit de même pour toutes ( lès villes des enfants d'Ammon. David retourna avec a tout le peuple à Jérusalem. »

Le verset 30. que je viens de citer, parle de la couronne enlevée par David, comme sa part du butin de Rabbah. Cette couronne était-elle celle du roi, ainsi que le pense saint Jérôme? J'en doute fort; il s'agit bien plus probablement de la couronne qui ornait la tête du simulacre de Melkom, principale idole des Ammonites. Le kikar étant évalué a quarante-trois kilogrammes environ , on concevrait difficilement que le roi d'Ammon, et David après lui, se

fussent condamnés à porter sur leur tête un poids aussi considérable. Du reste , il est fort possible que de cette couronne David n'ait pris que la pierre précieuse dont parle le texte sacré , pour l'adapter k sa propre coiffure royale.

Le passage des Paralipomènes parallèle k celui que je viens d'analyser offre dans sa rédaction des différences notables. Ainsi, nous y lisons :

« (I, xx, 1.) Ce fut au temps du retour de l'année, au a temps que les rois sortent (pour la guerre), quand Joab « conduisit le gros de l'armée et ravagea le pays des fils '< d'Ainmon; il vint et assiégea Rabbah. Mais David resta à « Jérusalem. Joab battit Rabbah et la détruisit.

« 2. David prit la couronne de dessus la tête de Melkom « et la trouva du poids d'un kikar d'or; il y avait une pierre « précieuse ; elle vint sur la tête de David , et il emporta de « la ville un butin très-considérable.

« 3. II fit sortir le peuple qui y était, le mit en pièces « avec des herses de fer et des haches; il en fit de même à « toutes les villes des fils d'Ammon. David retourna avec « tout le peuple k Jérusalem. »

Je me dispenserai de parler longuement de l'acte de cruauté inqualifiable accompli par David sur les vaincus. C'est plus qu'odieux. On a essayé maladroitement d'atténuer les horreurs commises par David; mais Jéhovah lui-même ne les lui a-t-il pas reprochées amèrement, en lui interdisant d'élever le temple de Jérusalem, et cela, parce que ses mains étaient trop souillées de sang humain?

J'ai dit tout k l'heure que Melkom ou Molok était le dieu des Ammonites; nous en avons la preuve dans les passages bibliques suivants :

« (Rois, I , xi, 7.) Alors Salomon bâtit un haut lieu pour « Kamos, abomination de Moab. sur la montagne qui est

île Jérusalem, et pour Molok, abomination des

il' A m mon.

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