‹ Voyage en terre sainteChapitre 46 sur 53 · NA'OUR · texte numérisé non relu

NA'OUR

pris mon courage à deux mains et j'ai exécuté la manœuvre ordinaire. C'est la selle, hélas! que j'aurais dû prendre à deux mains, car dès que j'ai eu quitté l'étrier du pied gauche, j'ai roulé comme une masse , sans me faire grand mal , fort heureusement; nous étions au bord du ruisseau, le terrain a donc offert un lit assez douillet à ma maladresse, dont je me suis dépêché de rire le premier, tout en maugréant quelque peu in petto. Mes amis m'ont accordé là une halte d'une heure et demie; j'en avais vraiment grand besoin.

Pendant que nous déjeunions, Scharir, en furetant parmi les ruines, a ramassé deux médailles qu'il m'a bien vite apportées. L'une était une pièce arabe illisible et sans valeur; l'autre, une de ces monnaies de bronze à deux têtes des rois nabathéens , lues et classées avec un talent hors ligne par mon savant confrère et ami M. le duc de Luynes. J'ai été charmé de cette petite trouvaille qui , faite en pareil lieu , avait bien son intérêt.

Il était près d'une heure et demie quand nous nous sommes mis en devoir de continuer notre route vers Hesbûn. Longeant donc le mamelon de Na'our en le laissant à notre droite, nous avons eu promptement remonté le cours du ruisseau, et atteint une belle plaine que nous n'avons plus quittée jusqu'à Hesbân; dans cette plaine, nous avons suivi la voie antique, souvent reconnaissable aux tronçons qui s'en sont conservés. Du haut de mon cheval , j'ai vu en passant un gros bloc fort usé, à demi enterré au milieu du chemin, et sur lequel on avait tracé, à coups de pierre évidemment, une inscription composée de grandes lettres tout à fait analogues à celles des inscriptions nabathéennes connues sous la dénomination d'inscriptions sinaïtiques.

Après un peu moins d'une heure de marche, nous avons laissé à notre droite des ruines apparentes, nommées Omm-

el-Kennafat, « la mère de la protection, ou des remparts. » Nous avions devant nous le pâté de collines sur lesquelles sont les ruines d'Hesbàn, et comme la plaine, d'ailleurs parfaitement cultivée, n'est presque pas accidentée, le but de notre course de la journée était aussi distinct que nous pouvions le désirer. Mais ce n'est pas Hesbûn qui captive nos regards et qui parle le plus haut à notre imagination. Là-bas à l'orient, bien loin, bien loin, nous apercevons nettement tranchée dans le ciel une chaîne de montagnes bleues. C'est le pâté de l'Arabie proprement dite, le premier rideau de cette merveilleuse Arabie, tout à l'heure inconnue, et que le P. Michel visite en ce moment, s'il est vivant encore. Entre ces montagnes et nous, c'est le désert des nomades; au delà, l'inconnu 1. Il faut avoir chevauché devant pareilles immensités pour comprendre la fascination presque irrésistible qu'elles exercent sur le cœur et l'esprit. Ah! si l'on était seul au monde, comme on se lancerait avec joie dans des pays ainsi faits !

Il était un peu moins de deux heures, lorsque nous avons passé devant un grand mamelon couvert de ruines. C'est

Kherbet-el-Al , l'Eléaleh de l'Ecriture sainte; en avant du mamelon sont trois belles terrasses superposées, bien nivelées, et qui ont du servir d'assiette à une culture que nous allons déterminer tout à l'heure. Le sommet du plateau parait avoir

1. Le P. Michel Cohen Palgrave est un missionnaire appartenant à la compagnie de Jésus. J'avais appris à Jérusalem sa téméraire expédition, et j'étais grandement inquiet, je l'avoue, des suites probables de pareille entreprise. La Providence la conduit par la main à travers tous les dangers, et j'ai eu le bonheur de faire sa connaissance depuis mon retour à Paris. Bientôt nous posséderons la relation de sa course à travers toute l'Arabie, du Jourdain au golfe Persique, et nous apprendrons une fois de plus ce que peut un homme de savoir et de cœur, surtout lorsque la foi religieuse le soutient.

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été entouré de murailles qui sont aujourd'hui dans un état absolu de dislocation. Au bout du mamelon, et à mi-côte, se montre un beau pan de mur qui peut bien avoir une trentaine de mètres de longueur, offrant encore plusieurs assises en place de gros blocs qui, de loin, paraissent n'avoir pas été taillés avec le moindre soin. C'est évidemment une construction d'une haute antiquité. Il y aurait certainement là une étude fructueuse à faire; mais le temps nous presse, et nous devons nous contenter de fixer topographiquement la position d'Eléaleh.

Voyons maintenant ce que la Bible nous apprend sur cette ville antique. Nous lisons dans les Nombres (xxxn, 37) : « Les enfants de Ruben bâtirent Hesbon, Eléaleh etKiriataïm. » L'orthographe hébraïque de ce nom est n^n, Elala. On voit qu'elle diffère bien peu de l'orthographe arabe, qui est JoJI , Elâl. 11 ne faudrait pas croire que ces villes fussent de fondation rubénite, puisque le verset suivant porte, 38 : « Nebou, a Baâl-Maoun, les noms ayant été changés, et Chibmah ; et ils « donnèrent aux villes qu'ils rebâtirent les noms (anciens). » On voit donc qu'il s'agit simplement ici de villes qui, détruites lors de la conquête israélitique, furent rebâties par les enfants de Ruben , devenus possesseurs de cette contrée. D'ailleurs , nous lisons au -commencement du même chapitre : 2. « Les « enfants de Gad et les enfants de Ruben vinrent et dirent à « Moïse et à Éléazar le Cohen , et aux Nassi (princes) de «l'assemblée, disant, 3. Atharout et Diboun et Iâazer, et « Nimrah , et Hesbon et Elûleh (nbîÔN, cette fois), et « Chebam » (écrit cette fois D3U, tandis que, dans le verset cité tout à l'heure , ce nom est écrit nD2tf) , « et Nebou et Baân » (très-certainement la même ville que Baûl-Màoun), 4. « ce

« pays que l'Eternel a frappé devant l'assemblée d'Israël, est a un pays propre au bétail ; et tes serviteurs ont du bétail ;

« 5. Ils dirent : Si nous avons trouvé grâce à tes yeux , que ce <( pays soit donné à tes serviteurs en possession. Ne nous fais « pas passer le Jourdain. 33. Moïse leur donna, aux enfants « de Gad, aux enfants de Ruben et à la demi-tribu de M a nasse, « fils de Joseph , le royaume de Sihoun , roi d' Amori . et le «royaume d'Aoudj (Og) , roi de Basan; le pays avec ses « villes, selon les limites du pays d'alentour. 34. Les enfants « de Gad bâtirent Diban, et Atharout, et Arâir, 35. Et Atha- « rot Soufan, et lâazer, et Iadjbehah. 36. Et Beït-Nimra, et « Beït-Haram , villes fortifiées, et des parcs à brebis, etc., etc. »

Il est encore question d'Eleâleh dans Isaïe et dans Jérémie. Voyons ce qu'ils en disent. Nous lisons dans la prophétie d'Isaïe contre Moab (xv, 4) : « Hesbon et Eleâleh (n*?*1?») « poussent des cris ; jusqu'à Iahatz , on entend leurs voix; « môme ceux qui sont armés dans Moab se lamentent ; ils « sont attristés dans l'âme. » Puis plus loin (xvi, 8) : « Caries « champs de Hesbon sont dans l'abandon, la vigne de Chibmah, « les maîtres des nations en détruisent les ceps qui attei- « gnaient lâazer, qui s'étendaient jusqu'au désert; leurs* sar- « ments se répondaient, traversaient la mer (Quid?). 9. C'est « pourquoi, comme pour lâazer. je pleure la vigne de Chibmah; « je vous mouille de mes larmes , Hesbon et Eleâleh , car « sur votre récolte , sur votre moisson a retenti le cri de « guerre. 10. La joie, la gaieté a cessé aux champs; dans les « vignes, plus de réjouissances , plus d'allégresse! Le pressoir « ne presse plus le vin dans la cuve, je mets fin aux cris « joyeux. » Jérémie s'exprime ainsi (xlvjii , 34) : « Des cris « de Hesbon jusqu'à Eleâleh , jusqu'à Iahatz s'étend leur « voix, etc., etc.. »

Voilà tous les passages bibliques qui concernent Eleâleh.

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Quant à Eusèbe et à saint Jérôme, ils disent ! : a Eleala, civitas « Ainorrhaeorum in Galaad, qiue cecidit in sortera tribus « Ruben; meminit hujus et Jsaïas in visione contra Moab et « Jeremias. Sed et usque hodie villa grandis ostenditur in a primo ab Esbus milliario. » Elealeh était donc à un mille (1481 mètres) d' Hesbân, suivant Eusèbe et saint Jérôme. Le fait est qu'il y a une vingtaine de minutes de marche d'Elâl a Hesbân, c'est-à-dire environ deux kilomètres. Il me paraît vraisemblable que les belles terrasses placées en avant des ruines d'Elâl ont été plantées de vignobles.

A deux heures et un quart, nous étions arrivés à Hesbân, et d'Amman jusque-là nous avions marché pendant quatre heures et un quart seulement; la distance entre les deux villes est donc approximativement de vingt-six kilomètres.

En arrivant à Hesbân, notre désappointement a été grand; nous nous attendions à trouver des ruines comparables à celles d'Amman , et nous n'avons sous les yeux que des amas de décombres informes et , sans aucun doute possible , d'une époque peu reculée.

Deux grandes collines, s'étendant du sud-ouest au nordouest, servent d'assiette à la ville antique. Au nord de ces deux plateaux s'ouvre la vallée proprement dite Ouad-Hesbân, au fond de laquelle nous trouvons nos tentes dressées et entourées d'un certain nombre d'Arabes établis momentanément sur ce point. Au sud , les mornes collines bornent rOuad-Mayn , au fond duquel est une piscine de très-grande dimension. Notre camp est adossé à un flanc rocailleux qui présente un certain nombre d'excavations sépulcrales, ana-

4 . Je me contente de rapporter ici la version de saint Jérôme, qui est à très-peu près littérale. Le texte d'Eusèbc cependant porte : où rcXri&v or,piicu é*ô; dirige wa ?f,; ÈosËgû;.

logues à toutes celles que nous avons déjà visitées depuis notre arrivée dans les terres bibliques.

A peine sommes -nous installés, que Salzmann, Gélis, Mauss et l'abbé courent visiter les ruines de la ville, afin de les reconnaître. Le premier ne veut pas perdre une minute parce qu'il lui faut, dans ce qui lui reste de la journée, faire le plan de Hcsbiïn. Bien que j'éprouve un mieux déjà sensible , je ne me sens pas de force à les suivre et je reste piteusement assis «levant ma tente. J'interroge les Arabes qui sont rassemblés par curiosité autour de nous; je leur demande s'ils trouvent «les médailles en terre. — Souvent, me répondent-ils ; mais qu'en faire? nous les rejetons après les avoir regaixlées. Tous me font la même réponse, et, n'espérant rien obtenir d'eux en ce genre, je n'en parle plus.

Autour de notre camp, au fond de TOuad, comme sur les deux flancs, le sol est parsemé de gros cubes de mosaïque; avec eux je trouve quelques petits fragments de vases antiques faïences, et tout à fait semblables, pour la fabrication, au\ vases que Salzmann a rencontrés dans les tombes primitives de la nécropole de (lamiros. Pour ne pas permettre à mes reins de se rouiller plus que de raison, je tournaille autour de notre petit camp, afin de bien voir au moins ce que je puis atteindre sans trop de fatigue. Sur les premières pentes des collines d'IIesbàn. et juste vis-à-vis de ma tente, j'aperçois un gros bouquet de figuiers qui semble sortir de terre, et de la présence duquel je ne me rends pas compte. Je me traîne jusque-là, à l'allure d'un limaçon, et je reconnais que c'est dans l'ouverture d'une citerne à demi effondrée que ces pauvres arbres ont eu la bonne idée de se loger. Là, du moins, ils trouvent, sinon «le l'eau en permanence, du moins une fraîcheur relative qui favorise leur végétation.

Antoun vient d'accourir tout eflare me raconter que nous

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