HE S BAN
qu'en rire, et pourtant, afin de n'avoir pas de regrets, le cas échéant, nous avons pris la précaution fort inutile de nous endormir avec nos armes à portée de main. Notre nuit s'est passée le plus tranquillement du monde, et pas la moindre petite alerte n'a troublé notre repos. Nos Adouân d'ailleurs sont couchés autour du camp, et l'on n'aurait pu parvenir jusqu'à nous sans qu'ils eussent mis le holà.
Hesbân a été une ville trop importante pour que je puisse me dispenser de rassembler les principauxdocuments historiques qui la concernent. Prenons d'abord le livre des Nombres (xxi) . Nous y lisons :
« 21. Israël renvoya des messagers à Sihoun, roi d'Amori, « pour dire :
a 22. Permets que je passe par ton pays; nous ne nous « détournerons ni dans les champs, ni dans les vignobles; « nous ne boirons pas l'eau de la citerne ; nous marcherons « par le chemin royal, jusqu'à ce que nous ayons passé tes « limites.
« 23. Mais Sihoun ne permit pas à Israël de passer dans « ses limites : Sihoun assembla tout son peuple, sortit à la « rencontre d'Israël dans le désert, vint à Iahatz et combattit « Israël.
« 21. Mais Israël le frappa au fil de glaive, et conquit « son pays, depuis l'Arnon jusqu'au Yabôk, jusqu'auprès des « enfants d'Ammon; car la frontière des enfants d'Ammon « était forte.
« 25. Israël prit toutes ces villes-là, et Israël s'établit « dans toutes les villes de l'Amori, à Hesbon, et dans tous « ses villages.
« 26. Car Hesbon était la ville de Sihoun, roi d'Amori, « qui avait combattu contre le précédent roi de Moab, et avait « enlevé tout son pays de sa main jusqu'à l'Arnon.
« 27. C'est pourquoi disent les poètes : Venez à Hesbon, « qu'elle soit rebâtie et réparée la ville de Sihoun.
« 28. Car le feu est sorti d' Hesbon, la flamme de la « cité de Sihoun, etc. »
Voilà qui est bien positif. La capitale de Sihoun, roi des ' Amorrhéens, était Hesbon, dont les Israélites, sous la conduite de Moïse, se rendirent maîtres. Ce précieux passage nous apprend que c'est à Iahatz qu'eut lieu la défaite de Sihoun. Dans le Deutéronome, nous lisons (i, 4) : « Après « qu'il (Israël) eut battu Sihoun, roi d'Amori, qui demeurait « à Hesbon, et à Edraï, Aoudj (Og), roi de Basan, qui deraeu- « rait à Atharoth... » Ce verset confirme pleinement le fait qu'Hesbon était la capitale du roi des Amorrhéens. Dans le même livre (n, 21), Sihoun est désigné sous le titre de roi de Hesbon ( pœrr-ibD ) ; de même encore au verset 26, ainsi conçu : « J'envoyai (c'est Moïse qui parle), du désert de « Kedemoth, des messagers vers Sihoun, roi de Hesbon, « avec des paroles de paix, etc., etc. » Ce désert de Kedemoth (nunp) veut dire littéralement : désert « du côté de « l'orient. » Dans ces divers passages, ainsi qu'au verset 30, Sihoun est appelé roi de Hesbon; il en est de même d'ailleurs dans plusieurs autres qu'il serait superflu de reproduire. Dans Josué (ix, 10), la défaite de Sihoun et d' Aoudj se trouve mentionnée sans détail; le premier y est toujours appelé roi de Hesbon.
Au chapitre xn , nous lisons : « 1 . Voici les rois du pays que les enfants d'Israël ont battus et dont ils ont possédé le pays, de l'autre côté du Jourdain au soleil levant, du fleuve Arnon jusqu'à la montagne de Hermon , et toute la plaine à l'orient : 2. Sihoun, roi d'Amori, qui demeurait à Hesbon, dominait depuis Araïr, qui est sur le bord du fleuve Arnon et le milieu du fleuve, et la moitié de Galâad,
HESBAN. 285
« jusqu'au torrent de Yabôk, limite des enfants d'Ammon. « 3. Et la plaine jusqu'à la mer de Kenrouth , à l'orient jus- « qu'à la mer de la plaine, la mer Salée, à l'orient, sur le che- « min de Beït-Hiasmout, et sur le sud au bas de Asedout du « Fisgah. ft. Puis à cette limite , Aoudj , roi de Basan , du reste « des Rephaïm, demeurant à Ataroth et à Edrâï, etc., etc. »
Le royaume de Sihoun devint le territoire de la tribu de Ruben. Voici en effet ce que nous lisons dans Josué (xin, 15) : « Moïse avait donné à la tribu de Ruben selon leurs familles. « 16. Et ils eurent pour limites, depuis Araïr qui est sur le « bord de la rivière Arnon, et la ville qui est au milieu de « la vallée, et toute la plaine après Medaba (n3td) . 17. Hes- « bon et toutes les villes qui sont dans la plaine : Diboun, « et Bâmout-Baal, et Beït-Baal-Meon. 18. Et Iahatza et u Kedemoth et Miphaat. 19. Et Kiriataïm et Ghibmah et a Saret sur la montagne de la vallée (à la lettre : la montagne a de la vallée profonde) 20. Et Beït-Faour, . Asedout du « Fisgah, et Beït-Hiasmout. 21. Et toutes les villes de la ce plaine et tout le royaume de Sihoun, roi d'Amori, qui <e régnait à Hesbon, que Moïse avait battu, ainsi que les ce princes de Midian , le Hevi et Rekem , et Sour et Hour et ce Rebâ, vassaux de Sihoun, demeurant dans le pays. »
Lorsqu'il s'agit du territoire attribué à la tribu de Gad, dans le même chapitre de Josué (xm , 25) , nous lisons ceci : « Ils eurent pour limite Iûazer, toutes les villes de Galàad , et « la moitié du pays des enfants d'Ammon jusqu'à Araïr, qui « se trouve devant Rabbah. 26. Et depuis Hesbon jusqu'à « Ramat de Masfah et Bethanim , et depuis Makhanaïm jusce qu'à la limite de Dabor. 27. Et dans la vallée, Beït-Haram o et Beth-Nimra, Socouth et Sefoun, le reste du royaume de « Sihoun, roi de Hesbon, le Jourdain et la limite jwwu'à « l'extrémité de la mer de Kenrouth , au delà du Jourdain à
« l'orient. 28. Voilà l'héritage des enfants de Gad, etc., etc. » Les villes attribuées aux Lévites, dans la tribu de Cad, sont mentionnées par Josué dans les versets suivants, xxj, 36 : « Et de la tribu de Gad, la ville de refuge des meur- « triers, Ramoth en Galâad, avec ses pâturages, et Ma- « khanaïni avec ses pâturages. 37. Hesbon avec ses pâtu- « rages, Iâazer avec ses pâturages; en tout, quatre villes. » Ceci se trouve répété dans les Paraliporaènes (I, vi, 65 et 66); Hesbon fut donc une des villes sacerdotales. Dans les Juges (xi, 19 et suivants), nous trouvons encore la narration de la tentative faite par les Israélites pour obtenir du roi Sihoun, roi des Amorrhéens, roi de Hesbon, le libre passage par ses États; et de la guerre qui s'ensuivit et amena la ruine du royaume d'Amori. Ce récit, ainsi que je l'ai dit ailleurs , se trouve dans le discours prononcé par les envoyés de Jephté au roi des Ammonites.
EnGn, dans Néhémie (îx, 22), nous lisons encore : « Et « tu leur as donné des royaumes et des peuples que tu leur « as partagés par contrées , et ils prirent possession du pays « de Sihoun , du pays du roi de Hesbon , et du pays d'Aoudj « (Og), roi de Basan. »
Ptolémée nomme Hesbon, vEg€qu;, et la place dans 1 eparchie d'Arabie. Josèphe l'appelle 'EceowvtTt? et n'en parle que pour dire qu'Hérode y fit construire une forteresse (Ant.
juà., XV, VIII, 5)... xai ty; rapaia r?,v 'EaeêcovtTiv. Ail livre
XIII (xv, 4), cet historien mentionne les villes recouvrées par Alexandre Janneas, et parmi elles se trouve McoaëiTi&a; 'Ecceëcov. Il la regardait donc comme appartenant à la Moabitide.
Il ne me reste plus qu'à rappeler ce qu'ont dit Eusèbe et saint Jérôme dans Y Onomasticon , pour avoir complété les renseignements fournis sur Hesbon par les écrivains sacrés
HESBAN. Î87
et profanes : « Esebon, civitas Seon régis Amorrhaeorum in « terra Galaad : quae cum fuisset antea Moabitarum ab « Amorrhaeis belli jure possessa est. Meminit hujus Jeremias, « Esaïas quoque in visione contra Moab. Porro nunc vocatur « Esbus, urbs insignis Arabiae, in montibus qui sunt contra « Jéricho* viginti a Jordane millibus distans. Fuit autem in « tribu Ruben sépara ta Levitis. » Il y a ici une erreur à éviter. Il résulte* en effet du livre de Josué, que Hesbon fit partie de la contrée concédée à la tribu de Ruben , tandis que, dans la répartition des villes sacerdotales, Hesbon semblerait attribuée à la tribu de Gad, dans le même livre de Josué ainsi que dans les Paralipomènes. Mais il faut remarquer que la mention de la tribu de Gad ne se trouve que dans le verset qui mentionne Ramoth de Galâad, laquelle était bien réellement de la tribu de Gad, ainsi que Makhanaïm. Maintenant revenons à notre itinéraire.
43 novembre.
Ce matin, au réveil, je me sens à peu près remis et je m'en réjouis fort. Avant de monter à cheval , j'ai voulu visiter quelques-uns des tombeaux percés dans les flancs des rochers placés derrière notre camp. Tous ont servi ou servent présentement d'habitations aux Bédouins qui ont amené leurs troupeaux à Hesbân. L'un de ces tombeaux est beaucoup mieux conservé que les autres. Il est encore muni de sa porte de pierre, avec gonds pris dans la masse, qui est enterrée aux trois quarts. La salle dans laquelle on pénètre contient sur ses faces latérales des fours à cercueil , et sur la face du fond s'ouvre une petite chambrette carrée, flanquée de deux fours
à cercueil. Tout dans cette excavation est outrageusemen tapissé de suie, et Ton voit que depuis des siècles, probablement, elle sert de retraite aux. pâtres arabes.
Il était près de neuf heures lorsque nous nous sommes mis en route, nous dirigeant vers l'embouchure du Zerka- Mayn, c'est-à-dire vers l' ouest-sud-ouest. Au loin devant nous , et un peu à gauche de la direction que nous suivons , se dresse une grande colline : c'est Mayn, l'emplacement de la Baal-Mâoun de la Bible. C'était une ville de la tribu de Ruben. Dans les Chroniques (I, v, 8), elle est mentionnée ainsi : « Et Bêla, fils d'Azaz, fils de Schéma, fils de Joël; il « demeurait à Araïr et jusqu'à Nebou et Baal-Mâoun (pyo bsa) . » Cette ville, ruinée pendant la guerre contre Sihoun, fut rebâtie par les Rubenites, et reprit son ancien nom (Nombres, xxxn, 37 et 38). Dans Josué, elle est appelée Beth-Baal-Mâoun ( xiii , d 7 ) : « Hesbon et toutes les villes qui sont dans « la plaine; Diboun, et Bamout-Baal, et Beït- Baal-Mâoun « (pyD hn mai) . » Voici ce qu'en disent Eusèbe et saint Jérôme : « Baal-Meon, trans Jordanem, quam aedifica venin t « filii Ruben. Est autem vicus usque nunc grandis juxta a Baara in Arabia, ubi aquas calidas sponte humus aflert, « cognomento Baalmaus, distans ab Esbus millibus novem, « unde et Elisaeus propheta fuit. » J'avoue humblement que j'ai eu la maladresse de ne pas m'informer de la présence d'une source d'eau chaude à Mayn. Seetzen du reste nous apprend que c'est à Mayn que le Zerka-Mayn prend sa source. La plaine dans laquelle nous nous engageons est la continuation de celle que nous avions traversée en venant de Na'our à Hesbàn. Elle est véritablement magnifique. Nous rencontrons un assez bon nombre de pâtres arabes conduisant tranquillement leurs troupeaux au pâturage , et ceci nous donne la mesure de la confiance que méritait l'histoire de voleurs
dont on nous a régalés hier soir. Evidemment, si Ton avait la crainte de voir arriver une forte bande de maraudeurs, les bergers ne se livreraient pas avec cette insouciance à la garde de leurs moutons. Après un peu moins d'une heure de marche, nous avons passé en vue de ruines placées à notre droite, sur un mamelon de peu d'importance, et nommées El-Arich. Il y a justement une heure que nous sommes à cheval lorsque, demandant à Abou'1-Aïd le nom de la montagne en face de laquelle nous sommes arrivés, je suis saisi de la réponse qui m'est faite : — Djebel -Nebâ, — tel est le nom que ce brave garçon et tous les autres Adouân me répètent à l'envi. Djebel-Nebà! mais c'est la plus belle comme la plus inespérée des découvertes ! Depuis des siècles on cherche à retrouver le mont Nebo, ce mont illustre entre tous, du haut duquel Moïse, avant de mourir, a pu contempler la terre promise, ce mont sacré dont le sommet a été témoin de la mort du grand législateur. De guerre lasse, et ne trouvant pas de mont Nebo, on avait tenté d'identifier la sainte montagne avec le Djebel -Atarous; moi, tout comme mes devanciers, j'avais accepté et contribué à propager cette erreur, et voilà qu'un Bédouin, sans se douter du plaisir immense qu'il me fait, me jette à l'oreille ce nom tant cherché : — Djebel - Nebâ. — Une fois de plus je reste convaincu que pas un nom ne change en ce pays, et qu'il est indispensable pour le voyageur de pouvoir causer avec ses guides, s'il veut se donner la chance d'opérer des découvertes géographiques importantes, comme celle que je viens de faire à l'improviste. Aussi, redisons-le, lorsqu'arrivé après une heure de marche au bout de la plaine d'Hesbân, sur la route du Zerka-Mayn, on entre dans le pays montueux, comme nous venons de le faire, on se trouve cheminer près du sommet d'une montagne qui est le Djebel -Nebâ. Ce coin de terre mérite bien un i. 37
moment d'attention. Ouvrons donc le Deutéronoine et lisons (xxxn) :
« 48. L'Éternel parla à Moïse en ce même jour, savoir :
« 49. Monte sur la montagne des Abarim » (ce mot Abarim , précédé de l'article , nous montre que cette désignation signifie littéralement montagne des Passages) , « la moncc tagne du Nebo, qui est au pays de Moab, en fare de Jéricho, « et regarde le pays de Kenâan , que je donne aux enfants « d'Israël pour possession.
a 50. Et meurs sur la montagne où tu montes; sois « recueilli avec tes peuples, comme est mort Aaron, ton frère, « sur le mont Hor, et comme il a été recueilli avec ses « peuples ,
« 51. Parce que vous avez été rebelles contre moi au « milieu des enfants d'Israël, près des eaux de dispute de « Kadech, au déserf de Sin, que vous ne m'avez pas sanctifié « au milieu des enfants d'Israël.
« 52. Car de loin tu verras le pays, et tu n'y arriveras « pas, au pays que je donne aux enfants d'Israël. »
Dans le livre des Nombres, au chapitre xxvh, 12, nous lisons : « L'Eternel dit à Moïse : Monte sur cette monte tagne des Abarim (même orthographe), et regarde le pays « que je donne aux enfants d'Israël. » Il parait bien clair que le nom spécial de la sainte montagne était « Mont Nebo, » et que c'était un sommet faisant partie d'un groupe appelé en général Hor-lleàbarim, « montagne des Passages. »
Poursuivons maintenant le récit de la mort de Moïse ( Deutéroiiome, xxxiv) :
« 1 . Mo se monta des plaines de Moab a la montagne de « Nebo, sommet du Fisgah, qui est en face de Jéricho; « l'Éternel lui lit voir tout le pays, de Galàad jusqu'à Dan;
« 2. Et tout Nephtali, et tout le pays d'Ephraïm et de
« Mariasse, et tout le pays de Juda, jusqu'à la mer ultérieure;
« 3. Et le midi, et la campagne de la vallée de Jéricho, « ville des Palmiers, jusqu'à Zoar.
9 « ù. L'Eternel lui dit : Voici le pays que j'ai confirmé par « serment à Abraham, à Isaac et à Jacob, savoir : à ta pos- « térité je le donnerai. Je te l'ai fait voir par tes yeux, mais « tu n'y passeras pas.
« 5. Moïse, serviteur de Dieu, mourut là, au pays de « Moab, selon la parole de l'Eternel.
« G. II l'enterra, » (Qui, il? Les commentateurs sont bien embarrassés, et je ne le suis pas moins qu'eux. 11 semble pourtant qu'il ne puisse être question là que de Jéhovah; au reste, ce dernier chapitre, où la mort de Moïse ainsi que son enterrement sont racontés, ne peut être l'œuvre de Moïse lui-môme. L'indication des territoires des tribus qui lui furent montrées du haut du Nebo par l'Eternel prouve que ce chapitre a été rédigé postérieurement à la répartition de la terre promise entre les enfants d'Israël; mais reprenons
notre citation). « Il l'enterra dans une vallée, au pays
« de Moab, vis-à-vis de Beït-Fâour. Personne, jusqu'à ce « jour, n'a connu sa sépulture. » (Nouvelle preuve des plus explicites, on en conviendra, de la postériorité de rédaction de ce chapitre.)
« 7. Moïse était âgé de cent vingt ans lorsqu'il mourut; « sa vue n'était pas obscurcie, et sa vigueur n'était pas « passée.
« 8. Les enfants d'Israël pleurèrent Moïse dans la plaine « de Moab, trente jours. Les jours de pleurs du deuil de a Moïse s'accomplirent. »
Dans le livre des Nombres (xxxm), nous trouvons une énumération des grandes étapes faites par le peuple d'Israël avant de franchir le Jourdain; nous y lisons ceci :
o 47. Ils partirent d'Aalmen Diblataïmah, et ils campea rent près des montagnes des Abarim (des Passages), devant « Nebo.
« 48. Ils partirent des montagnes des Abarim, et cam-% « pèrent dans les plaines de Moab, près du Jourdain de « Jéricho. »
On se tromperait si l'on croyait que c'est au moment où Israël campa devant le Nebo qu'eut lieu l'événement dont je viens de transcrire le récit biblique. Nous allons en avoir la preuve à l'instant. Le verset 1er du chapitre xxxiv du Deutéronome contient une nouvelle dénomination de la montagne qui fut le théâtre de la mort de Moïse, et il est bon de s'y arrêter un instant. « Moïse, dit ce verset, monta des plaines u de Moab (il y était donc déjà descendu avec tout Israël) à « la montagne de Nebo, sommet (?) du Fisgah (ruosn u*n), « qui est en face de Jéricho, etc., etc. » Nous aurions donc la même montagne désignée sous trois noms différents, Horhe- Abarim, Hor-Nebo et Ras -he- Fisgah. Ceci me semble bien difficile à admettre.
Ayant étudié dans mon premier voyage en terre sainte la montagne nommée Ras-el-Fechkhah, voisine de Jéricho, mais sur la côte occidentale de la mer Morte, je me suis demandé si par hasard le verset que je viens de transcrire ne comporterait pas le sens suivant : Moïse monta des plaines de Moab, au mont Nebo, naosn t?*n, in fronle Fisgahi, vis-àvis du Fisgah, qui est en face de Jéricho, etc., etc. Je suis toujours dans le même doute, qui s'est encore accru pour moi aujourd'hui que j'ai constaté les positions respectives du Djebel-Nebâ, du Ras-el-Fechkhah et de Riha. Ce qui est certain, c'est que sur la rive orientale de la mer Morte, si on retrouve le nom du mont Nebo, il n'y a pas un sommet qui rappelle le nom de Fisgah. Je m'en suis assuré par des
questions cent fois renouvelées , et toujours restées sans réponse.
Quoi qu'il en soit, j'ai eu le bonheur de retrouver le fameux, mont Nebo, si vainement cherché depuis longtemps, et je m'en glorifie. Josèphe, dans son récit de la mort de Moïse, ne nomme pas le mont Nebo, mais bien le mont Abaris; voici du reste ce qu'il en dit : 'O; £' erl tco opst tw 'Aëapeî xaXoujJiivw eyevsxo (to'jto &'&<]/*/; Vjv cIepiyoû»vTo; /.aTavTixp'j agirai), yî;v àptçT/jV twv Xavavéwv xat Tz'keiGTry rapsy ov toi; iizJ aÙTOu xaxo-
irreueiv, x. t. X. Cette indication est exacte sans doute, mais à coup sûr ce n'est pas elle qui aurait fait retrouver le mont Nebo.
Restent à mentionner les renseignements qui nous sont donnés par Eusèbe et par saint Jérôme : « Nabau (quod « hebraice dicitur Nabo) , mons supra Jordanem contra Jeri- « chum in terra iMoab, ubi 31 oses mortuus est, et usque « hodie ostenditur in sexto milliario urbis Esbus contra « orientalem plagam. » 11 faut lire occidentalem au lieu (Xorienlalem qui n'est qu'un lapsus calami, puisque le texte d' Eusèbe, d'accord en cela avec la topographie, porte : xal
JeixvuTai etç exi vGv àrco c/ (jr^etou 'Ecëoù; etç Sugilolç.
Au mot Abarim, nous lisons dans saint Jérôme : « Abarim, « mons in quo mortuus est Moses; dicitur autem et mons esse « Nabau , in terra Moab contra Jéricho supra Jordanem in « supercilio Phasga. Ostenditurque ascendentibus de Liviade « in Esbum , antiquo hodieque vocabulo juxta montem Phogor, « nomen pristinum retinentem : a quo circa eum regio usque « nunc appellatur Phasga. » Le texte grec d' Eusèbe présente
les formes kl xopuçrjv <I>a<jyco... <I>oywp... ?vôa xal r, y/opa stç eti vuv ovojjiaÇeTai «fraoya). La préposition êrt , suivie de l'accusatif au lieu du génitif, me semblerait donner raison à mon Hypothèse de ^'identité du Ras-he-Fisgah avec le Ras-el-Feschkhah
moderne, si je ne trouvais immédiatement la mention de la contrée nommé Phasga. Je dois donc me borner à constater que si ce nom de Fisgah, que je retrouve de l'autre côté de la mer Morte, existait sur la rive orientale au temps d'Eusèbe et de saint Jérôme , il en a complètement disparu depuis eux, pour se transplanter où il se rencontre exclusivement aujourd'hui.
Nous avons vu qu'après sa mort, Moïse fut enterré dans une vallée de la Moabitide, vis-à-vis Beït-Fâour. Certes, il serait aussi intéressant de retrouver Beït-Fâour que de retrouver le mont Nebo. Mais j'avoue mon insuffisance, et je me contente de souhaiter que d'autres soient plus heureux que moi. Je dois donc me borner à mentionner ici les passages bibliques à l'aide desquels on pourra quelque jour chercher à déterminer la position réelle du Fâour et de la ville nommée dans l'Écriture Beth-Fâour.
Dans les Nombres, nous lisons le curieux récit des tentatives faites par Balak , fils de Safar, roi de Moab , pour faire maudire Israël par Balâam. Ainsi, au verset 14 du chapitre xxin , nous lisons : « Il (Balak) le conduisit dans le « champ des Sophim (des Sentinelles) , sur le sommet du « Fisgah (naosn CN-r'1?**), etc., etc. » Déjà ce premier verset nous suffit pour reconnaître que réellement le Fisgah était au pays de Moab , et par conséquent sur la rive orientale de la mer Morte. Plus loin (xxm, 28), nous lisons encore : « Balak conduisit Balâam sur le sommet du Fâour regar- « dant vers le côté de Hiasimoun. » Voilà qui n'est pas douteux , le Fâour est une montagne.
Dans le Deutéronome , nous lisons encore (ni, 27) : « Monte au sommet du Fisgah (c'est Jéhovah qui parle à « Moïse) , lève tes yeux sur l'Occident, le Septentrion, le Midi « et l'Orient, et regarde de tes yeux, car tu ne passeras pas
MONT NKBO. 295
« ce Jourdain. 29. Nous demeurâmes dans la vallée, vis-à-vis « de Beth-Fâour. »
Plus loin encore, nous trouvons dans le même livre (îv, 45) : « Ceux-ci sont les témoignages, les statuts et les droits que « Moïse dit aux enfants d'Israël à leur sortie d'Egypte. 46. En « deçà du Jourdain , dans la vallée vis-à-vis de Beth-Fàour, au « pays de Sihoun, roi d'Amori, qui demeurait à Hesbon, que « Moïse et les enfants d'Israël battirent à leur sortie d'Egypte. « 47. Ils possédèrent son pays... 49. Et toute la plaine en deçà « du Jourdain à l'Orient, jusqu'à la mer de cette plaine, sous « Asedout du Fisgah (naoDn nntrx nnn). »
Même conclusion pour le Fisgah et Beth-Fâour.
Restent les dires de saint Jérôme et d'Eusèbe. Il est question du Fàour aux mots Araboth-Moab et Dannaba. Voici ce que nous y lisons : « Araboth-Moab ubi secundo numeratus « est populus : quod Aquila interpretatur humilia sive aequalia « Moab... et est usque hodie locus juxta inontem Phogor « euntibus a Libiade in Esebon Arabise contra Jéricho, qui « ita appellatur Dannaba... et altéra Dannaba super montem « Phogor in septimo lapide Esbus. »
Ainsi , pas de doute possible : le mont Fàour était à sept milles d' Hesbon. Sept milles font un peu plus de dix kilomètres (un tiers de kilomètre en sus), et si nous tenons cette indication pour précise , le compas nous reporte sur la montagne qui, dans notre reconnaissance topographique du pays, a reçu le nom.de Djebel-Nebà.
Quoi qu'il en soit, le mont Fàour. d'après tout ce que j'ai rapporté ci-dessus, était tout à fait voisin du mont Nebo, et celui-ci étant retrouvé, la position du premier en découle pour ainsi dire forcément.
Depuis que nous avons quitté la plaine , nous jouissons fréquemment de magnifiques échappées entre deux pitons,
296 VOYAGK EN TEKRE SAINTE.
nous permettant de voir tout le bassin de la mer Morte et la chaîne niontueuse du haut pays de Kenâan. Il n'est réellement pas possible de rien voir de plus beau ni de plus grandiose que ce spectacle, surtout en se rappelant tous les faits de l'histoire sacrée dont cette terre privilégiée a été le théâtre.
A un millier de mètres environ, au delà du point où, pour la première fois , m'ont été signalés le Djebel-Nebâ , et tout au loin, à l'orient,- le Djebel -Djel oui , nous nous trouvons entre deu\ localités ruinées, dont l'une, celle qui est sur notre droite, se nomme Kafr- Aboubeïd, et celle qui est sur notre gauche, Kharbet-Lekfêri-Cherki. Ce dernier nom est assez étrange, et j'avoue que je n'en comprends ni le sens, ni même la forme. Le premier et le dernier mot signifient bien : ruine et oriental, mais le mot intermédiaire Lekfêri m'échappe. Y aurait-il par hasard, sous cette forme peut-être altérée, une trace du
Faôur, ou Péôr de l'Ecriture ? Je ne me charge pas de le décider.
Nous passons un peu plus tard en vue du site d'une ruine que les Arabes appellent M'khaïet, et qui se trouve sur un contre-fort méridional du Djebel-Nebâ. J'avais entendu d'abord M'khaîret, et je commençais à espérer que je trouverais Makhéronte en ce point, d'autant plus qu'on me signalait une source d'eau chaude en bas du plateau. Mais je me suis fait répéter plusieurs fois le nom en question, et c'est bien M'khaïet, et non M'khaîret qu'il se prononce. Il faut donc se résigner à rejeter cette illusion; Makhéronte n'est certainement pas là.
A quelques centaines de mètres au delà, nous pouvons apercevoir à gauche de la direction que nous suivons , mais fort loin de nous, les ruines noirtmées Kharbet-Madeba.
J'ai cherché à prouver que la Midba biblique mentionnée dans le récit de la guerre de Joab contre les Ammonites doit être cherchée à Omm-Eddeba, près d'Amman, et non à
KHARBET-MADEBA. 297
Kharbet-Madeba. Il n'en reste pas moins vrai que la ville, remplacée aujourd'hui par le monceau de ruines que Ton me
signale, a été fréquemment aussi mentionnée dans l'Ecriture sainte. Deux localités, et très-certainement une troisième retrouvée par moi de l'autre côté de l'Arnon , ont porté le même nom ; voilà tout.
Cherchons maintenant quels sont les passages historiques qui peuvent et doivent avoir trait à la Madeba que nous avons sous les yeux en ce moment.
Nous lisons dans les Nombres (x\i, 30) : « Nous les « avons défaits : Hesbon est ruinée jusqu'à Dibon; nous « les avons détruits jusqu'à Naphah qui (s'étend) jusqu'à « Midba. » Or, si l'on doit considérer Naphah comme la même que Nabah citée dans les Juges (vin, 2), Nabah, suivant Eusèbe (verbo Naêwp), est à huit milles au sud de Hesbon; la Midba voisine ne peut donc être cette fois que notre Kharbet-Madeba.
Nous trouvons dans Josué (xxm, 9) : « Depuis Araïr, « qui est au bord de la rivière Arnon , et la ville qui est au « milieu de la vallée , et toute la plaine de Midba jusqu'à a Dibon. » Dibon est auprès de l'Arnon, puisque saint Jérôme dit après Eusèbe : « Est autem et alia Dibon, villa » prcCgrandis, juxta Arnonem, etc., etc. » Or Diboun est voisine de Kharbet-Madeba : c'est donc bien de celle-ci qu'il s'agit dans le livre de Josué.
Nous arrivons à la même conclusion, en examinant le verset 16 du même chapitre de Josué, puisqu'il y est dit : « Et ils eurent pour limite depuis Araïr, qui est sur le bord « de la rivière Arnon , et la ville qui est au milieu de la vallée, « et toute la plaine près Midba. »
Enfin Isaïe, dans sa prophétie contre Moab (xv, 2), s'exprime ainsi : « On monte à Hebeït (le temple?) et à Dibon;
« pleurant sur les hauteurs; Moab gémit sur Nebo et Midba; « calvitie sur toutes les tètes , chaque barbe rasée ! » Evidemment encore, il ne peut être question ici que de l£harbet-Madeba, et non deOmm-Eddeba, qui est si proche d'Amman.
Josèphe parle plusieurs fois de Metlaba. Dans les Antiquités judaïques , il cite (XIII , xv, h) Medaba parmi les villes de la Moabitide recouvrées par Alexandre Janneas. Dans le même livre (XIII, i, 2), il raconte que ce fut de Medaba que sortirent les Amorrhéens qui tuèrent Jean Gaddis, frère de Jonathas, au moment où celui-ci allait combattre contre Bacchides. Il raconte encore que Jean Hyrcan prit Medaba après un siège de six mois (Ant.jud., XIII, ix, 1; Bell.jud., I , il, 6). Enfin Medaba est citée (XIV, i, k) parmi les douze villes qu'Antipater promit de rendre à Arétas, roi des Nabathéens, pour le payer des secours dont il avait obtenu la promesse en faveur de Hyrcan , frère d' Aristobule.
Revenons à notre itinéraire.
A quelques cents pas plus loin , nous voyons à droite une ruine nommée Koueidjeh. J'ignore absolument ce qu'a pu être cette ville dans l'antiquité, à moins qu'on n'essaye de l'identifier avec Khodchi (>cnn), qui se trouve mentionné dans le verset suivant de Samuel (II, xxiv, 6) : « Us vinrent en « Galàad et dans le pays des Tahtim-Khodchi, etc., etc. » Malheureusement ces mots signifient littéralement les terres basses nouvelles (pour nouvellement conquises), et cela ne s'accorderait guère avec la position topographique de Koueidjeh. Cette identification n'a donc pas la moindre valeur à mes yeux.
Il faut marcher pendant plus d'une demi-heure à partir de Koueidjeh pour arriver en face d'une ruine placée à droite de la direction que nous suivons et qui se nomme Redjom-el- Messaïk, « le monceau qui retient beaucoup d'eau. » Ce nom
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est-il justifié par la présence de belles citernes? Je n'en sais " rien , et je me borne à en donner l'explication.
Nous avons quitté le pâté du Djebel-Nebâ , et maintenant nous sommes engagés sur le massif qui se nomme Djebel- Masloubieh , et dont le sommet principal se présente à notre droite, dix minutes après avoir passé devant le Redjom-el- Mcssaïk. Masloub, <->>**"> signifie crucifié ou brûlé; on peut choisir; pour ma part, j'avoue que j'ignore ce que veut dire ce nom.
Très-peu de minutes après avoir relevé le sommet du Djebel-Masloubieh, nous voyons à notre gauche et à une faible distance, cette fois, le Tell-Mayn, dont j'ai déjà dit tout ce que j'avais à en dire.
Il y a deux heures et demie que nous sommes en marche; la faim nous est venue, car il est près de midi, et nous faisons halte sur la route même, en nous adossant à un petit rideau de rochers qui nous garantit fort peu du soleil. Mais nous sommes en face d'une échappée splendide qui nous permet d'admirer le bassin de la mer Morte et le haut pays situé de l'autre côté. Nous ne pourrions donc trouver un point plus agréable pour nous y arrêter. Une fois installés, les longues-vues sont braquées du côté de Jérusalem, et nous sommes émerveillés de reconnaître nettement l'enceinte du Haram-ech-Chérif, Beït-Lehm et le Djebel- Foureïdis. L'air est si pur, si transparent, que tout cela nous paraît bien près de nous , et pourtant nous sommes à trois bonnes journées de marche de Jérusalem ! Peu importe : cette vue inattendue nous réjouit le cœur, et nous ne pouvons nous lasser de jeter nos pensées et nos regards vers ces lieux où nous voudrions bien être rentrés. Patience! cela viendra, s'il plaît à Dieu.
Nos Arabes , qui nous ont vus ravis de tout ce que nos longues-vues nous font reconnaître , nous demandent de les
expérimenter à leur tour; ils restent stupéfiés, et ils pensent, j'en suis convaincu, qu'il y a quelque diablerie, Chorhlech-Cheytan, comme ils disent, dans ces petites machines-là, qui vous amènent sous le nez les pays les plus éloignés. On pense bien que notre déjeuner, tout frugal qu'il* est, nous semble délicieux, pris à semblable place. De là encore, je revois Ayn-Djedi (Engaddi) et Sebbeh (Massada) , et ce n'est pas sans une vive émotion , je le déclare.
Après une heure de repos, qui aurait été plus complet et plus confortable sans le soleil enragé qui nous mord la nuque, nous remontons à cheval et nous continuons notre route. À quinze cents mètres à peu près du point où nous avons déjeuné, nous passons sur une voie antique qui se dirige à l'ouest, vers le bassin de la mer Morte, et qui, au dire de nos Adouân, conduisait dans l'ancien temps à Jéricho. Cette route, qui n'est autre chose qu'une voie romaine en pitoyable état, se nomme aujourd'hui Darb-abou-IIeçan, « le chemin père du cheval. » Je n'ai pu savoir d'où lui venait ce nom baroque. Sept ou huit minutes après avoir coupé le Darb-abou-Heçan , nous tfvons aperçu à notre droite une ruine peu importante et nommée Abou-R'dif, « père du R'dif. » R'dif (v-ÀPj) est le nom d'une plante, c'est tout ce que j'en ai pu apprendre.
Un peu plus loin, nous nous sommes engagés sur un col étroit et couvert de broussailles. 11 est planté de deux rangées d'énormes pierres brutes bien alignées, et qui bordaient très-probablement, dans l'antiquité la plus haute, une de ces routes des Moabites et des Ammonites que la Bible appelle routes royales.
De l'autre côté du col , les deux alignements inclinent à gauche et se perdent sous les maquis en suivant un flanc de rochers. Je suis enchanté d'avoir revu une de ces routes
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étranges que j'avais rencontrées si fréquemment sur le haut plateau de Moab.
Nos bagages, qui ont quitté Hcsbàn en même temps que nous, par mesure de précaution, ont pris les devants pendant notre halte du déjeuner, et ils se sont diriges vers le point de campement déterminé à l'avance par Qablan et Abd-el-Aziz. Il y a déjà trois quarts d'heure que nous avons quitté le lieu de la halte, lorsque nous apercevons à perte de vue et au fond d'un entonnoir sans pareil, nos bagages qui cheminent à proximité de trois masses séparées de gros points noirs. Nos mules et nos chevaux de charge nous paraissent gros comme des moineaux, et les points noirs sont les tentes de trois campements établis à proximité les uns des autres.
Comme nous sommes arrivés très-près des limites du territoire des Adouân , ceux-ci pensent que nos bagages et nos personnes seront plus en sûreté au milieu des campements amis que nous apercevons; l'un d'eux se lance donc sur ces pentes diaboliques, pour aller ordonner aux moukres de ne pas aller plus loin; les autres, par leurs cris de forcenés, arrêtent la marche de la caravane, et quand il est bien convenu que nous allons passer la nuit au fond de ce trou immense, il faut se décider à y descendre. Je puis, sans me vanter, avouer que j'ai eu chaud quelquefois dans ma vie et que j'ai cheminé sur des pentes un peu roides, mais, je le déclare, c'est la première fois que je me trouve à pareille fête. Il nous a fallu, pendant vingt minutes au moins, gambader comme des démoniaques, sur une pente immense et continue, exposés à toute l'ardeur du soleil, dont pas un rayon ne se perdait, nous raccrochant à chaque glissade aux broussailles des talus pour ne pas descendre la tête la première, et faisant sans trêve des enjambées de Gargantua , afin d'atteindre le bienheureux petit fond d'entonnoir qui allait nous servir de gîte pour la
nuit. Cet aimable endroit s'appelle Oued-el-Ektetir, « la vallée des gouttes d'eau qui suintent , » et ce nom lui vient du voisinage d'une jolie source, l'Ayn-el-Ektetir, qui se trouve à peu près à un kilomètre plus loin, dans la vallée dont notre camp occupera la tête. Une fois arrivés sur la plate-forme qui doit nous héberger, il ne nous manque plus que nos tentes pour être à l'ombre, et, en les attendant, nous jouons exactement le rôle des pommes que l'on a mises dans un four. La sueur ruisselle sur toutes nos personnes, et pour ma part j'ai les jambes qui flageolent de telle sorte qu'il ne m'est pas possible de demeurer en place. Enfin , les bienheureux bagages sont arrivés; on décharge mules et chevaux, et au bout d'une demi-heure je puis me changer des pieds à la tête et m'étendre sur mon lit, au risque d'étouffer dans l'étuve en laquelle ma tente se transforme en moins de cinq minutes. Par ma foi , voilà un agréable gîte !
Mais avant tout, décrivons-le. Nous sommes établis sur un petit plateau d'une cinquantaine de mètres de diamètre au plus. Devant nous, en regardant du côté de la mer Morte, descend l'Ouad-el-Ektotir, dirigé d'abord vers le sud-ouest, et bientôt tournant brusquement vers l'ouest, en disparaissant complètement derrière le liane droit de l'Ouad, dont l'arête la plus prochaine masque toute la partie ultérieure de la vallée. C'est au delà de cette arête que coule l'Ayn-el-Ektetir. Sur notre gauche , s'étend un pAté de mamelons tourmentés , qui paraît coupé brusquement par un immense ressaut, qui n'est autre chose que l'Ouad-Zerka-Mayn.
Cette coupure semble si près de nous, qu'on jurerait qu'il est facile de l'atteindre en dix minutes de marche, et cependant il nous faudrait trois bonnes heures pour atteindre le bord du Nahr-Zerka-Mayn ! Tournant maintenant le dos à la mer Morte, nous avons devant nous l'espèce de muraille ver-
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ticale, de quelques centaines de mètres de hauteur, que nous venons de descendre. A présent que je la vois d'en bas, je me demande comment nous nous y sommes pris pour franchir un pareil casse-cou ! Heureusement que tout ce flanc de montagne est couvert d'un terrain meuble hérissé de broussailles; sans cela, il serait impossible de s'y risquer. A droite, à trois ou quatre cents mètres de notre camp, est un plateau qui nous domine d'une trentaine de mètres, et sur lequel s'étend une ligne de tentes noires des AdouAn. A notre gauche, rOuad-el-Ektetir, dont nous n'occupons que la troisième terrasse, continue à s'élever par deux ressauts successifs, lesquels servent également d'assiettes à deux campements de Bédouins. Le plus considérable des trois est le plus éloigné de ceux qui sont à notre gauche. C'est celui-là qui occupe la tète de l'Ouad. Le sol, partout crayeux dans cette étrange vallée, commence à se couvrir d'un charmant tapis de verdure; que sera-ce après les grandes pluies? Il est clair que les pâturages de ce pays doivent être d'une merveilleuse richesse pendant quelques semaines. Mais ensuite, quand la saison chaude est venue, comment peut-on vivre dans une semblable fournaise, où il n'existe pas un arbre?
Après un repos d'une heure dont j'avais plus besoin que je ne saurais le dire, j'ai fait le contraire de ce que faisait Achille, je suis sorti de ma tonte pour aller causer avec mes Adouûn et les nombreux curieux qui étaient descendus des campements voisins , alin de nous contempler comme des bêtes curieuses. 11 y avait autour de nos tentes, mais tenue à distance, une nuée de femmes et d'enfants; ceux-ci, que leurs vêtements ne gênaient guère, cherchaient bien à se faufiler au milieu de nous, mais de temps en temps une bourrade paternelle les repoussait à l'écart. 11 y avait donc au milieu de notre camp belle et nombreuse société, présidée par Qa-
blan et Abd-el-Aziz. Tout le monde accroupi sur les talons formait un cercle imposant dans lequel je suis venu prendre place et fumer un tchibouk. Après avoir distribué des cigares à la ronde, à la grande satisfaction de ces messieurs qui n'en avaient jamais vus, j'ai entamé la conversation sur M'kaour, mon idée fixe. Un vieux pâtre a été a M'kaour, qui est de l'autre côté du Zerka-Majn. Pour descendre à Hammam, c'est-à-dire à Callirhoë, il faut trois bonnes beures de marche par une descente diabolique; de Hammam à M'kaour, il y a encore trois heures , et par un chemin où il n'y a pas une goutte d'eau à boire. La description que je fais de xMakhéronte a l'air de s'accorder très-bien avec les souvenirs du bonhomme, quant à la disposition générale des lieux. Ainsi, les vallées environnantes sont bien telles que Josèphe les indique, mais les ruines ne sont que des décombres semblables à ceux de Hesbàn. Il ne s'y trouve pas une seule colonne, ou plutôt il y en a une, mais elle est dans une caverne. Tout cela, malgré les six heures de marche, m'affriande extrêmement, et je m'informe des moyens d'y aller. A cette question, tout le monde se met à rire et me déclare qu'il n'y a aucune possibilité de faire cette promenade. Nous pouvons aller visiter la source bouillante de Hammam, où, soit dit entre parenthèses, on m'affirme qu'il n'y a pas de ruines, mais voilà tout. Pour arriver là, nous risquerons bien de recevoir quelques coups de fusil; on les rendra, et tout sera dit; tandis qu'en remontant vers M'kaour, nous serons infailliblement fusillés comme des chiens enragés , sans pouvoir nous défendre. Sur ce, je réfléchis que le tout est de dépêcher un émissaire à quelque cheikh de l'autre côté, avec une lettre et des offres de bakhehich, afin d'obtenir libre passage et protection. Je croyais la chose des plus faciles, et voilà que pas un des assistants ne consent
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à s'y risquer. Chacun me dit qu'il y laisserait sa peau, ce dont il n'a pas envie. J'ai beau faire les offres les plus larges, elles sont obstinément repoussées, sans même être discutées. Pendant plus d'une heure, j'ai insisté en pure perte. Botros proposait bien d'aller chercher tout seul quelque cheikh des Beni-Hammid, du côté de Makhéronte; mais, en bonne conscience, je ne pouvais accepter le dévouement de ce brave garçon, et risquer sa vie pour tenter d'obtenir le passage. J'ai donc fini par me rendre aux instances de mes cheikhs adouân, qui ne se soucient pas de me voir arriver malheur, et, en désespoir de cause, j'ai décidé que demain nous redescendrions dans le Rhôr, à Soueïmeh , où* il y a une source d'eau chaude, à une heure de marche de M'khaïet, à ce que me dit Abd-el-Aziz. L'homme qui se noie se raccroche à un fétu : bien que je sois déjà parfaitement convaincu que Makhéronte ne peut être à M'khaïet, que nous visiterons en passant, je me dis pour me consoler un peut-être, dans lequel je n'ai pas la moindre confiance. Ce qui me chiffonne dans la position de M'kaour, c'est la distance de quatre lieues qui la sépare de la source d'Hammam, tandis que l'on m'affirme que, de M'khaïet à la source de Soueïmeh, il n'y a qu'une heure de marche. Ceci soit dit pour donner la mesure de l'habileté avec laquelle les Arabes savent démêler ce que vous désirez, afin de vous donner à tout hasard l'assurance que vous l'obtiendrez. Nous verrons, en effet, que de M'khaïet à Soueïmeh , il y. a tout aussi loin que de M'kaour à Hammam , ou au Zerka-Mayn.
Pendant que je prenais les informations désagréables qui me condamnaient à ne pas visiter Makhéronte, mes amis ont été faire un tour du côlé de l'Ayn-el-Ektetir. J'étais beaucoup trop fatigué de la journée , et trop souffrant encore de mon affreux lumbago, pour me risquer à faire cette promenade i. 39
en leur compagnie. Je ne puis donc que m'en référer à eux pour donner la description de celte source, auprès de laquelle sont, dans les rochers, des excavations d'une haute antiquité. Voici ce que m'en a dit l'abbé Michon : Le ravin qui descend vers la mer Morte est un point de la chaîne, très-remarquable par la vigueur de sa végétation. Il était dans le moment complètement desséché. Mais un massif de broussailles tapissait les hautes roches dénudées qui forment les deux côtés de cette vallée étroite et profonde. Les eaux, en tombant sur le calcaire friable, ont creusé un cirque qui forme un bassin délicieux de verdure et de fraîcheur. Sur la rive droite est la belle fontaine d'El-Ektetir. Elle sort en abondance. Les eaux sont pures et arrosent , au-dessous de la source, une large prairie chargée de plantes d'une extrême vigueur.
Le rocher à pic qui se trouve auprès de la fontaine offre cette particularité, qu'une chambre, plutôt qu'un tombeau, est creusée au flanc de ce rocher ; pour y parvenir, on a taillé dans la paroi verticale un escalier dont chaque degré dépasse à peine trente à trente-trois centimètres. Cette excavation doit appartenir à la plus ancienne. civilisation. Elle a ceci de commun avec plusieurs excavations sépulcrales de l'Ammonitide, cpi'elle est éclairée , outre sa porte d'entrée , par de petites fenêtres ouvertes sur deux de ses laces.
Pendant la soirée, les mêmes histoires d'attaque possible nous ont été servies à profusion , mais nous n'y avons pas ajouté foi plus que nous ne l'avions fait hier, et tout en mettant, par mesure de simple prudence, nos armes à portée de main , nous nous sommes couchés le plus tranquillement du monde , avec la conviction que notre sommeil serait respecté.
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44 novembre.
Il n'en a rien été , et une alerte qui n'était que ridicule est venue troubler notre repos. Les chiens des campements à proximité desquels nous nous étions établis m'avaient déjà réveillé plusieurs fois, et je les avais maudits de bon cœur, tout en me rendormant, lorsque, vers minuit, ils recommencèrent de plus belle leur infernal vacarme. Je les entendais depuis un quart d'heure se ruer par bandes d'un côté, puis d'un autre, en aboyant avec fureur, lorsque ma tente s'éclaira tout d'un coup , en même temps qu'une détonation formidable retentissait pour ainsi dire à mon oreille ; un coup de pistolet , et de pistolet chargé à l'arabe , c'est-à-dire jusqu'à la gueule, venait d'être tiré derrière mon lit, en dehors de la tente. L'abbé et Louis s'éveillèrent en sursaut ; une bougie fut allumée à l'instant, et chacun de nous, s'asseyant sur son lit, saisit son revolver. Au même moment, les ficelles qui nouaient la porte de la tente étaient violemment arrachées, et Antoun, la figure bouleversée, entrait en hûte, en nous criant de n'avoir pas peur, que ce n'était rien. Louis, encore à moitié endormi , ne le reconnut pas tout d'abord : Ah! tu crois que tu vas nous moucher comme ça, toi! cria-t-il à l'arrivant; et il lui dirigea son revolver sur la figure , prêt à lui casser la tête.
— Faites donc attention, s ! criai-je à mon tour, c'est
Antoun ! et le revolver s'abaissa. Antoun , ma foi , l'avait échappé belle !
— Qu'est-ce donc? continuai-je, qu'y a-t-il? quia tiré?
— Ce sont des voleurs! donnez-moi un fusil.
Il s'élança sur un de nos fusils, se précipita hors de la tente, et fit aussitôt feu des deux coups.
Je commençais à croire à quelque chose de sérieux. — Debout! dis -je à mes compagnons, debout! et vite, dehors !
Ce fut fait en un clin d'œil. Tout était rentré dans le silence; les chiens ne hurlaient plus, la nuit était calme et les étoiles brillaient au ciel , comme s'il ne se fût rien passé d'extraordinaire.
J'allai tout de suite à la tente de mes amis; tous étaient sur pied , le revolver au poing. A peine étais -je auprès d'eux, que Qablan entra. 11 était tranquille comme d'habitude. — Ce n'est rien, me dit -il, tu peux te recoucher et dormir. Je n'en obtins rien de plus. Mohammed et Botros étaient accourus aussi, le premier fort calme, le second enfiévré comme Antoun. Je donnai l'ordre à celui-ci de faire du café, et de m'apporter un tchibouk; le café pris, chacun regagna sa couchette et s'endormit du sommeil du juste.
Ce n'est que longtemps après que j'ai su le mot de cette énigme burlesque. Devant nos Adouân, Antoun se donnait de tels airs de héros, que Habib, le frère de Qablan, se promit de mettre sa bravoure à l'épreuve. Je pense bien que les histoires racontées la veille à Hesbûn , et le soir encore à El-Ektetir, n'étaient' qu'un commencement de mise en scène , et que l'aimable Habib, réveillé par les aboiements des chiens, pensa que le moment était bon pour passer au dénouement de sa petite comédie; il était couché derrière mon lit , et il lit feu de son pistolet sur des voleurs imaginaires. Voila le fond réel de cette alerte, qui nous a procuré du moins le plaisir de montrer qu'on ne nous prendrait pas facilement sans vert, et que notre émotion n'aboutissait qu'a boire une tasse de café et à fumer une pipe de plus. Au reste, tout cela ne nous a pas fait tort aux yeux de notre escorte, car Qablan, Abd-el-Aziz. et Abou'l- Aïd semblent s'cHre donné le mot pour me dire : Par Allah!