‹ Voyage en terre sainteChapitre 49 sur 53 · OU AD - ED - DYB · texte numérisé non relu

OU AD - ED - DYB

vous n'avez pas peur, vous autres ! vous êtes des hommes ! !

Nous avons dormi un peu plus tard que de coutume, grâce k l'intermède nocturne dont nous avons été gratifiés ; aussi ne nous levons-nous cette fois qu'un peu après le soleil. L'afïluence des curieux, descendus des campements voisins, est considérable , et chacun vient dans l'espérance de nous extorquer un bakhcliich. Je distribue quelques piastres, par-ci par-là, aux enfants. J'en donne une cinquantaine au cheikh , qui me présente un petit bonhomme à peu près nu, lequel est monsieur son héritier présomptif, et nous assistons tranquillement au reploiement des tentes et au chargement de tous nos bagages. Tout cela nous mène encore une fois à huit heures et demie, heure à laquelle nous montons à cheval, en tournant le dos au Zerka-Mayn , et à Makhéronte, hélas ! car il me faut absolument renoncer à la gloriole que je m'étais promise, en partant de France, de visiter cette localité célèbre.

Après une bonne heure de marche vers le nord, nous avons atteint une gorge sauvage, plantée de figuiers ratatinés, et au fond de laquelle s'étale un petit ruisseau qui sort de deux ou trois sources nommées Avoun-ed-Dvb, « sources du loup. » Nous y faisons boire nos chevaux , et, après un quart d'heure de halte, nous reprenons la route de M'khaïet, où nous camperons, si la chose en vaut la peine.

Lorsqu'on voyage en ce pas s. on se figure que la route la plus mauvaise qu'on a suivie a atteint le nec plus ultra de l'impossible. Erreur! On finit toujours par arriver à la nécessité de franchir un passage infiniment plus affreux que tous les autres. Témoin le chemin que nous suivons pour escalader le flanc droit de l'Ouad-ed-Dyb. J'appelle cela un chemin!! C'est de la bonté de reste; à vrai dire, c'est une muraille éventrée. Comment des chevaux peuvent -ils se tirer de là?

Je n'en sais rien; ce que je sais seulement, c'est qu'ils s'en tirent et qu'ils en tirent leurs cavaliers.

A cette montée, j'ai eu le plaisir d'apprendre un moyen radical de retenir les poulets qui ont envie de picorer par les routes. Nous en avions emporté une provision entassée dans deux grands paniers-cages à barreaux fort étroits, qu'une de nos mules voiturait triomphalement sur son dos. Chaque jour, la population des cages allait diminuant ; mais ce qui diminuait aussi, c'était l'embonpoint des volailles prisonnières, si bien, qu'au jour où nous étions arrivés , les pauvres bêtes se faufilaient sans la moindre difficulté à travers les barreaux de leur geôle et gagnaient aux champs. Aussitôt grande chasse à courre de notre cuisinier et des moukres, afin de ressaisir les fugitifs. Sur la montée de l'Ouad-ed-Dyb, nos poulets désertèrent presque à l'unanimité. Là-dessus, fureur du cuisinier qui eut toutes les peines du monde à ressaisir ses pratiques, sauf deux ou trois qui lui échappèrent pour tout de bon. Quant à celles qui eurent l'imprudence de se laisser repincer, il leur arracha la l(He d'un élégant tour de main, et il les replaça clans leur cage, bien assuré que celles-là ne s'évaderaient plus. J'avoue que ce spectacle me fit horreur, et que, le soir venu, je ne me sentis pas le cœur de mordre à la volaille.

Une lois sortis de ce vilain passage, nous avons longuement contourné des fonds de ravins, où parfois de grands rochers verticaux simulaient des espèces d'amphithéâtres des plus imposants. Ce sont des rochers de ce genre qu'avec une bonne longue-vue on aperçoit de Jérusalem et de Beït-Lehm, et qu'on est tenté de regarder comme des constructions antiques; bien des gens s'y sont laissé prendre; le fait est que ce ne sont que des flancs verticaux de rochers, rien de plus.

AYOUN -MOUSA. 3H

Après trois heures de marche, nous voici arrivés enfin en vue de M'khaïet. Désillusion complète! C'est un mauvais petit mamelon qui se détache du flanc du Djebel-NeM, et qui, en deux ou trois ressauts sur lesquels sont des ruines des plus ehétives, gagne le fond d'un large ravin rempli par une véritable foret de roseaux gigantesques. Là coulent des sources très-belles, et dont l'eau est très-abondante, mais malheureusement un peu trop chaude (vingt et quelques degrés). Quelque chaude qu'elle soit, elle nous procure de l'eau à boire, et par l'atroce chaleur qui nous rôtit, ce n'est pas à dédaigner. Nous sommes donc bientôt décidés h faire en ce point la halte du déjeuner.

Dès que j'ai eu mis pied à terre, j'ai naturellement demandé le nom de celte belle source et de ses voisines. Ayoun-Mousa ! sources de Moïse, et nous sommes sur le flanc même du Djebel -Nebà! Voilà, on peut le croire, un nom qui nie charme. Certainement Moïse a passé par ici en descendant vers la plaine du Jourdain, qui est bien loin encore, tandis que le sommet du Djebel -Nebà est fort près de nous. Tous ces souvenirs qui parlent si haut à l'esprit et au cœur sont bien faits pour dissiper les fatigues d'une course en pareil pays.

Nous sommes restés près d'une heure et demie aux Ayoun-Mousa; puis, pressés par nos Adouàn, auxquels j'ai déclaré que je voulais aller camper à Soueïmeh , nous sommes repartis. J'avais accepté comme vrai le fait que M'khaïet n'était qu'à une heure de marche de la source chaude de Soueïmeh, et mes amis les Adouàn, pour me faire plaisir et me laisser croire que Makhéronte pourrait bien être à M'khaïet,. avaient inventé cette proximité fictive. Le fait est qu'ils m'avaient affreusement menti, et que maintenant que je leur déclarais ma volonté de gagner Soueïmeh , ils

me pressaient de repartir, sachant bien que la petite heure de chemin promise allait se transformer en trois mortelles heures effectives.

Je n'essayerai pas de décrire les plateau* et les flancs rissolés que nous avons arpentés sous un soleil de plomb. C'est indescriptible et affreux; voilà tout en deu\ mots. Le pis, c'est que nos guides sont loin d'être bien sûrs de la route à suivre, et que leurs tâtonnements nous font exécuter une série de marches et de contre-marches des plus assommantes. De loin en loin, heureusement, nous trouvons un pâtre qui nous remet tant bien que mal dans la bonne direction. Nous avons traversé un canton désolé où Ton ne rencontre que des roches effritées, de couleur lie de vin, sur lesquelles se montrent de temps en temps des pierres grises affectant la forme de choux-fleurs en silice. Ce canton s'appelle el-Keniseh, « l'église. » Pourquoi? je n'en sais rien; personne n'a pu me le dire.

Enfin, nous sommes arrivés au dernier contre-fort qui domine le Rhôr, et la plaine nous apparait dans toute sa splendeur. Au moment où nous atteignons le plateau de ce contre-fort , nous franchissons une sorte de muraille formée par le roc lui-même, avec adjonction de gros blocs qui semblent avoir été superposés par la main de l'homme. Je ne quitte pas des yeux cette barrière étrange tout en gagnant du terrain, lorsque je passe a coté d'un amas de pierres brutes dans lequel je reconnais avec la plus entière surprise un véritable dolmen, bien caractérisé et d'une conservation parfaite; je jette alors les yeux sur le plateau étroit que je traverse, et ce n'est pas un dolmen que j'aperçois, j'en vois une vingtaine au moins, et quelques-uns* d'entre eux sont entourés de cromlechs, ou cercles de gros blocs plantés en terre. Nouvelle découverte à laquelle j'étais loin de m'attendre. Ces

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dolmens sont orientés nord et sud1; de grosses pierres plantées de champ, deux au plus sur les grands côtés, forment

les parois latérales d'une chambre dont le fond est fermé par un bloc semblable aux autres, tandis que l'entrée reste libre.

1. On va voir que cette orientation méritait d'être constatée. Voici ce que je lis dans le livre de mon ami Emmanuel G. Rrv intitulé Voyage data le Uaouran (p. Îï3) : a Sitôt après, nous nous mettons à étudier le plateau ; il est jonché de débris de poterie. Un petit birkel et divers arasements de

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Une large table recouvre le tout, et sert de toit à la chambre. Pas de trace de ciseau ; tous ces blocs sont bruts et semblent extraits des rochers voisins. J'ai naturellement questionné les Adouàn sur le compte de ces antiques sépultures, et voici les réponses que j'ai tirées d'eux. Ce plateau, ils le nomment el-Azhemieh, très-probablement « l'ossuaire, » et chacun des dolmens est connu d'eux tous sous le nom de Beït-el- Rhouleh (*Jydl cxaj), « maison de la Goule. » A quelle époque, à quel peuple faut-il attribuer ces monuments primitifs? Dieu seul le sait, ^JU aMI ! 11 paraît du reste, d'après ce que me dit Qablan , que ces tombes se rencontrent encore en d'autres endroits, sur le flanc des montagnes de Moab et d'Ammon. Et de fait, j'ai trouvé la mention de monuments analogues dans le récit du voyage d'Irby et de Mangles (éd. 1844, p. 99 et p. J43) ; et les dolmens qu'ils décrivent ont été vus par eux à des places toutes différentes de celles où nous sommes en ce moment. Que produiraient des fouilles entreprises dans ces sépulcres étranges ? Évidemment des trésors, au point de vue historique, bien entendu!

De l'Azhemieh, nous devions voir Soueïmeh et nos tentes, et nous n'apercevons rien encore ; ceci commence fort à me

mur constituent ces ruines, auxquelles les Arabes donnent le nom de Kherbet-Goumran ; ce nom est commun aux ruines beaucoup plus considérables que nous rencontrâmes sur la plage. Mais n'anticipons pas.

a Pendant que j'examinais le birket, Deibet me fait remarquer à notre droite une multitude de petits tas de pierres, qui ont tout l'aspect de tombes arabes. J'interpelle le cheikh qui nous accompagne, et à la question : Choubada? « Qu'est-ce que cela? » il me répond sans hésiter : Fih Qbour, « Ce sont des tombeaux. » Une chose nous frappe tout d'abord, c'est l'extrême régularité et la méthode avec laquelle ces tombes sont rangées. Mohammed me fait alors observer que ces tombes ne sont certainement ni musulmanes, ni chrétiennes, car, contre l'usage général , elles ont leur axe du nord au sud, et non de l'est à l'ouest. Elles sont encore au nombre de huit cents environ , quoique les ravines qui rongent les flancs de la terrasse paraissent en avoir détruit beaucoup. »

contrarier. Car je me sens singulièrement fatigué par la chaleur supportée pendant cette rude journée. En6n , à quelques centaines de pas plus loin, nous entrevoyons à travers la verdure, qui est véritablement magnifique, le bienheureux drapeau tricolore qui flotte au-dessus de ma tente. Nous pressons donc le pas, et, après trente-cinq minutes de marche, nous mettons pied à terre, avec un inexprimable bonheur, au milieu de notte petit camp. Tout y est prêt, et l'endroit qu'il occupe est merveilleusement choisi. Impossible de voir rien de plus beau que cette plaine; de tous côtés autour de nous sont de profonds bouquets d'arbrisseaux épineux couverts de fleurs, sur lesquels bourdonnent des nuées d'abeilles. Au sud , nous avons la mer Morte et l'embouchure du Jourdain , qui nous semblent à quelques centaines de mètres seulement. La montagne de Sebbeh ou de Massada ferme majestueusement l'horizon, en avant de la ligne de montagnes qui constituent le haut plateau de Kenâan ; à notre gauche se dressent les noirs escarpements de rochers qui dominent la rive orientale, et au-dessus desquels s'élèvent les montagnes tourmentées de Moab. La coupure du Zerka-Mayn, et plus loin celle de l'Ouad-el-Moudjeb, c'est-à-dire de l'Arnon, semblent à proximité, tant l'atmosphère est pure.

Nous nous sommes établis sur l'emplacement même de Soueïmeh. A notre droite s'étendent de larges taches grises d'un terrain meuble, sur lequel s'est formée une croûte saline; on y enfonce jusqu'à la cheville, lorsqu'on veut les parcourir; c'est l'assiette de la ville antique, sur laquelle on ramasse à chaque pas des médailles et monnaies de toutes les époques, depuis les Séleucides jusqu'aux Ottomans, et d'innombrables fragments de poterie appartenant aussi aux périodes les plus antiques, comme aux plus récentes. 11 est évident que depuis des milliers d'années, Soueïmeh est

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un point d'étape, où se sont succédé toutes les caravanes qui traversaient ce beau pays. Sur remplacement de Soueïmeh paraissent des blocs, usés et rongés par le sel, et provenant de constructions antiques : quelques misérables arasements de murs constituent tout ce qui reste d'une ville qui fut à tout le moins illustre. La source d'eau chaude dont m'avait parlé Qablan est à deux cents pas de ma tente, et elle est recouverte d'un inextricable fourré de roseaux gigantesques. De cette source partait un canal-aqueduc en gros blocs, aujourd'hui ruiné complètement, et que j'ai suivi sur une assez grande longueur. Le canal , partout où il est conservé, est pour ainsi dire obstrué par des concrétions calcaires qu'une longue suite de siècles a seule pu permettre à l'eau d'y déposer.

Au moment où j'ai mis pied à terre, le frère d'Abou'l- Aïd est venu triomphalement me présenter quelques médailles archi- rongées, grâce k la nature du sol dans lequel elles sont restées si longtemps , et que les pluies de l'année précédente ont fait émerger. L'une d'elles est un joli petit Antiochus dentelé, assez bien conservé; je donne quelques piastres au trouveur, et aussitôt reposé, je vais chercher comme lui et avec le même succès que lui. En moins d'une demi-heure, j'avais, avec l'abbé et Louis, récolté une poignée de médailles absolument méconnaissables, sauf quelques pièces romaines et un assarion byzantin. J'ai fait aussi une ample provision de pots cassés, parmi lesquels il y a des fragments de terres faïencées identiques avec celles que Salzmann a rencontrées à Camiros, et qui sont très-certainement antérieures de quelques siècles à l'ère chrétienne.

Sur la route qui sépare les Ayoun-Mousa de Soueïmeh, j'avais donné quelque argent à mes Adouân pour s'acheter un mouton, et ce mouton, qu'on me faisait payer une vingtaine

de francs, je le trouvais un peu cher. Habib, le frère de Qablan , se mit en quête du futur rôti , et pendant que nous continuions notre chemin, il courut de côté et d'autre pour trouver un pâtre qui lui cédât le mouton espéré. Au moment même où nous allions arriver à Soueïmeh , Habib accourut à fond de train vers ses amis, et sans que je pusse entendre ce qu'il leur avait dit, je vis ceux-ci tourner bride et retourner avec furie sur leurs pas. Mohammed lui-même vint à moi, me demanda mon revolver et suivit les autres au galop. Voici ce qui s'était passé. Lorsque Habib eut acheté sa bête et l'eut . installée sur le devant de sa selle, un quidam vint le fusil au poing lui enlever son emplette. Deux balles furent échangées, et, comme nous étions loin, notre ami jugea prudent de se méGer des rocailles au milieu desquelles il se trouvait et qui pouvaient lui porter malheur. 11 prit donc bravement la poudre d'escampette et vint raconter sa mésaventure. Tout notre monde chercha vainement le ou les voleurs , auxquels on était bien décidé à faire un mauvais parti ; on ne trouva personne, et pour ne pas vivre de galette et d'eau claire, on se décida à acheter un second mouton, que je m'empressai de ne pas payer cette fois.

Après notre dîner, la soirée était si magnifique, si chaude même, que nous nous sommes assis à la porte de nos tentes, pour fumer tranquillement et prendre le café avant de nous coucher. Nous avons pu ainsi voir de nos yeux l'infernale cuisine des Bédouins; le mouton fut saigné et écorché en un clin d'oeil; il fut dépecé tout pantelant encore, rissolé et mangé à belles dents, avec la même rapidité. Nos Adouân se partageaient les morceaux avec la plus scrupuleuse égalité, sans que les cheikhs eussent une part mieux fournie que le plus humble de leurs suivants. Ce qui nous parut médiocrement ragoûtant, je le confesse, ce fut le partage et le cuisinage des

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intestins de la pauvre bête. Chacun des convives prit une baguette au bout de laqnelle il entortilla ce qui lui revenait de boyaux , il tisonna le feu avec cela , et quanti tout fut à demi carbonisé, il le dévora du plus grand appétit du monde. La faim est une belle chose; mais il m'aurait fallu une faim hors ligne pour tenir compagnie à nos voraces amis.

15 novembre.

Notre nuit a été la plus douce du monde , et nous avons dormi à poings fermés, ou a pierna tendida, comme disent les Espagnols. Au point du jour, nous étions debout, parce que la matinée devait être consacrée à retourner à l'Azhemieh, pour prendre quelques dessins de dolmens. Salzmann, Mauss, l'abbé et Botros sont donc allés là-bas, avec l'intention de fouiller une de ces tombes antiques, si la chose est faisable. De mon côté, j'ai encore ramassé des médailles et des tessons de poterie antique ; puis j'ai été étudier avec Gélis l'aqueduc auprès duquel nous sommes campés. De retour au camp, j'ai fait toutes les recherches nécessaires pour m'édifier sur le compte de la localité biblique dont nous habitions en ce moment le site. Pendant ce temps-là, de Behr et Louis, qui sont convaincus qu'en un quart d'heure ils doivent aisément arriver sur la plage de la mer Morte, se sont mis bravement en route, chacun avec son fusil. Disons tout de suite qu'ils ont mis trois heures à peu près à se débrouiller, tant bien que mal, au milieu des roseaux et des épines; que toujours la rive qu'ils voulaient atteindre leur semblait rester à la même distance, et que, de guerre lasse, ils sont rentrés

exténués , dévorés par tes mouches et les moustiques , et maugréant à qui mieux mieux contre les illusions d'optique.

Arrivons maintenant à l'histoire probable de Soueïmeh , dans laquelle je crois fermement que nous devons retrouver la Beth-Iesimoth de l'Ecriture sainte. Il est question de celle-ci dans les passages suivants :

Nombres, xxxiii,47 *• « Us (les Israélites) allèrent d'Aalmen Diblataïm , et campèrent près des montagnes des Abarim , devant Nebo. 48. Ils partirent des montagnes des Abarim, et campèrent dans les plaines de Moab, près du Jourdain de Jéricho. 49. Ils campèrent près du Jourdain, depuis Beth- Iesimoth jusqu'à Abel-Sethim1, dans les plaines de Moab. » 80. L'Éternel parla h Moïse, dans la plaine de Moab, près du Jourdain de Jéricho, disant, etc. »

C'est donc avec toute raison que j'ai dit plus haut que Moïse était descendu dans la plaine du Jourdain, et qu'il était

4. Il s'agit très-probablement du môme lieu qui est nommé Sethim dans le verset 1 du chapitre xxv, ainsi conçu : « Israël ayant demeuré à Sethim, le « peuple commença à se prostituer aux ûlles de Moab. » Si Abel, *72N, signifie ici «deuil, » l'addition de ce mot au nom primitif semble rappeler le deuil que célébra la nation , après la mort de Moïse. Mais ce mot signifie aussi « campus herbosus. » Joscphe nous dit lui-même que Moïse vint camper dans la plaine du Jourdain et en face de Jéricho ( Anl. jud. , IV, vi, \ ). Un peu plus loin (IV, vm, \) il raconte ceci : <* Lorsque quarante années moins « trente jours furent accomplies, Moïse ayant convoqué rassemblée près du « Jourdain, où est maintenant la ville d'Abila (c'est un lieu planté de pal- « miers), tint le discours suivant devant tout le peuple réuni, etc. » Cette Abila de Josèphe est certainement l'Abel de l'Écriture. Au livre V, i , 4, il nous dit que Josué, parti d'Abila, gagna le Jourdain qui est à soixante stades. Saint Jérôme, dans le commentaire au iue chapitre de Joël, s'exprime ainsi : « Abelsatim est autem locus, juxta Libiadem, trans mare Mortuum, sexto a ab ea distans milliario, ubi quondam cum Madianitis fornicatus est Israël. » Enfin dans YOnomasticon nous lisons : « Abelsatim, locus in deserto ad me- « ridiem Moabitarum, » tandis qu'Eusèbe écrit: ÂStAaarfil; , rorco; ttç îpiiuwj, xarà ^oojxà; Mcuàg ; « à l'occident de Moab , » ce qui est exact.

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remonté de là sur le mont Nebo pour y mourir, ainsi que le lui avait ordonné Jéhovah.

Dans le livre de Josué (xn), la description des États du roi Sihoun comprend le verset suivant, 3 : « Et la plaine jusqu'à « la mer de Kenrouth, à l'orient, jusqu'à la mer de la plaine, « la mer salée, à l'orient, sur le chemin de Beth-Iesimoth , et « vers le sud, au-dessous d'Asedout du Fisgah. »

Au chapitre xm du nrfme livre de Josué, nous avons la description des possessions attribuées à la tribu de Ruben, et le verset 20, qui en fait partie, est ainsi conçu : « Et Beth-Fâour, « Asedout du Fisgah et Beth-Iesimoth. »

Enfin, dans Ezéchiel, nous lisons (xxv, 9) : « C'est pource quoi j'ouvrirai le flanc de Moab, des villes de ses frontières, « la gloire du pays : Beth-Iesimoth, Baàl-Mûon et Kirialaïm. »

Tous ces passages s'appliquent à merveille à la position de Soueïmeh, dont le nom d'ailleurs se rapproche suffisamment du pluriel précédé de l'article Hiasmout (moenn). On conçoit d'ailleurs que toute la nation d'Israël ait dû occuper une immense étendue de terrain dans le Rhôr, et que le campement ait dû forcément embrasser une localité où se trouvait, comme à Soueïmeh, une source abondante d'eau potable.

Josèphe nous parle de Beth-Iesimoth, \\x<km& (Bell. jud., IV, vu. 6), et il raconte que Placidus, après l'horrible défaite qu'il (it subir aux Juifs dont les cadavres encombrèrent le lit du Jourdain et remplirent le lac Asphallite, s'empara d'Abila, de Julias, de Besimoth et de toutes les villes jusqu'au lac Asphaltite. Enfin , saint Jérôme et Eusèbe nous donnent les renseignements suivants : « Bethsimuth (Br,6a<Tuao'i8) hoc « est domus, sive locus Ismulti ( 'i<t8[/.o'j8) . Est autem usque « hodie vicus Isimuth contra Jéricho, decem ab ea millibus « distans, in meridiana plaga juxta mare Mortuum. » Ceci convient encore parfaitement à Soueïmeh.

Le livre d'Antonin le martyr ( Antonio de Plaisance) contient un chapitre que je ne puis me dispenser de reproduire ici, parce qu'il me semble se rattacher fort étroitement à la question qui nous occupe. Le voici :

« Et ibi prope est civitas , qiue vocatur Salamiada , ubi « remanserunt duac semis tribus liliorum Israël , priusquam « transirent Jordanem; in quo loco thermae sunt , quae ci vocantur thermae Moysis, ubi etiam leprosi mundantur. Et « iU est fons aquam habens dulcissimam , quae pro cathartico « bibitur , et multos sanat languores , non longe a mari «Salinarum, in quo Jordanes ingreditur, ad cujus littus « bitumen et sulfur colligitur. In quo mari mense Julio et « Augusto , et usque médium Septembrem tota die jacent « leprosi ; ad vesperum autem lavantur in ipsis thermis Moysis, « et aliquoties, quos vult, Dominus mundat. Nam in gene- « ralitate est aliqua primitia (Quid?). In quo mare nil inve- « nitur vivificatum ; nec ligna nec palea ibi natant , neque « homo natare potest, sed quidquid in illud projectum fuerit, « in profundum demergitur. De Jordane ad locum illum in « quo Moyses de corpore exivit, sunt millia octo, etc., etc. »

A coup sûr, la Salamiada d'Antonin ressemble singulièrement à la Soueïmeh moderne. Seulement, il est permis de souj^onner qu'il y a eu confusion dans l'esprit du narrateur entre les sources d'Ayn-Mousa et la source chaude de Soueïmeh. Quoi qu'il en soit, il est clair que les lépreux qui avaient passé la journée dans l'eau de la mer Morte cuvaient bien venir prendre le soir un bain d'eau douce à Soueïmeh, tandis qu'il leur eut été impossible de regagner les Ayoun-Mousa, à cause de la distance et de la difficulté de la route. Ce qui n'est pas moins curieux, c'est l'assurance avec laquelle Antonin raconte que rien ne peut surnager dans la mer Morte. D'autres disent, au contraire, que rien n'y peut

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être immergé 4. Lequel des deux avis adopter? Ni l'un ni l'autre, voilà la réalité. Ceci nous donne un échantillon de toutes les belles histoires inventées sur le compte de la mer Morte , et dont il est toujours prudent de rabattre les trois quarts et demi.

Josèphe nous parle d'une Samega (Ant. jud., XIII , ix , d) ou Sa m ée a (Bell, jud., I, n, 6) , que Jean Hyrcan prit en même temps que Medaba et tous les pays environnants : « MrMGw piv

« oùv xai 2a;j.aiav dt[/.a ratç ir^r,<yiov oùtoç aipel (allas Socfuyav.) »

S'agit-il encore là de Soueïmeh ? c'est possible ; mais il n'est pas permis de l'affirmer.

Il était plus de onze heures lorsque l'abbé , Salzmann et Mauss sont rentrés de leur excursion à el-Azhemieh. L'abbé, pendant que les deux autres s'escrimaient sur les dolmens , a fourragé et ramassé force plantes intéressantes. Mais ce qui le charme surtout, c'est d'avoir retrouvé la vraie rose de Jéricho, c'est-à-dire la composée, malheureusement desséchée, qu'à mon premier voyage j'avais recueillie dans l'Ouad-ez- Zouera. Il en a fait une ample provision, et cette fois nous en pourrons faire largesse à qui voudra. Il est certain que, pour la faculté ressuscitante, la prétendue rose de Jéricho (Anastalxca Hierichontica) est à cent piques de cette herbe singulière. Fût-elle desséchée depuis cinquante ans, il suffirait de la tremper une fois dans l'eau , pour qu'elle s'épanouît à l'instant même, et à vue d'œil. Je doute qu'il y ait au monde une substance végétale douée d'une puissance hygrométrique plus complète.

4. Josèphe [Dell, jud., IV, vin, 4), par exemple, nous raconte que Vespasien, lorsqu'il vint visiter la mer Morte, pendant qu'il était à Jéricho, y fit jeter des hommes qui ne savaient pas nager; ils avaient les mains liées derrière le dos, et il arriva à tous de surnager, comme s'ils étaient repoussés de bas en haut par un souffle vigoureux, xaftcnrip 0™ irvtuparc;

âv« ptaÇcuivcu;.

Nous nous sommes dépêchés de déjeuner, afin de gagner le gué du Jourdain , où nous devons passer la nuit , et il était une heure après midi lorsque nous avons été en mesure de monter à cheval. Il nous a fallu deux heures et un quart de marche pour arrivera la Makhàdet-el-Rhôranieh. A mi-route à peu près , mais à un kilomètre plus près de Soueïraeh que du gué , nous avons traversé remplacement d'une localité antique, où les ruines les plus remarquables sont une grande enceinte carrée , dont il ne reste d'ailleurs que des arasements, et un canal aqueduc semblable à celui de Soueïmeh. Le nom de cette ruine est Tell-el-Edjlab , « la colline des clameurs, « des murmures. » D'où peut venir ce nom? je l'ignore. Au Tell-el-Edjlab, nous sommes assez près de Tell-er-Rameh que nous laissons sur notre droite.

Er-Rameh, c'est la Betharamphta devenue Julias ou Livias. J'ai déjà cité les passages bibliques qui concernent Beth-Haram, ainsi que les phrases de Josèphe relatives à la fondation de la Livias qui prit sa place. Il ne me reste ici qu'à rappeler ce que saint Jérôme et Eusèbe disent de cette localité historique : « Bclharam civitas tribus Cad juxta Jordancin, quae a Syris « dicitur Bethramtha et (ah Herode in honorcm Augusli) « Libias cognominata est. » Eusèbe l'appelle Br^Opa^ôà 7rapà 'Accupioiç. Ils ajoutent immédiatement tous les deux : « Beth- « nemra, urbs tribus Gad juxta Libiadem trans Jordanem, « (tc^giov AtêiaXo;). » Quant au nom de Tell-el-Edjlab, j'ignore absolument avec quelle localité antique il serait possible de ndentifier. L'Abila de Josèphe, rAbel-IIesethim de

l'Ecriture, devait être par là. Serait-ce elle? je n'en sais rien. J'en doute pourtant, car il n'y a pas soixante stades du Tellel-Edjlab au Jourdain.

Enfin, malgré la chaleur dont nous souffrons véritablement, nous arrivons à trois heures et un quart au gué du Jourdain.

que nous traversons immédiatement, sans mésaventure. C'est sur la rive opposée, et tout à fait au bord de la rivière, que nous donnons Tordre de planter nos tentes ; il serait difficile , en effet, de trouver dans le monde entier un plus délicieux endroit de campement. Ni le bois ni l'eau ne nous manqueront ici. Pendant qu'on décharge nos botes de somme et qu'on dresse nos tentes , tous mes amis prennent un bain dans le fleuve sacré. J'ai les reins encore un peu trop endoloris par suite de mon lumbago, pour me permettre cet exercice agréable. Je me contente donc de regarder faire les autres, en prenant un modeste bain de pieds. Décidément, les effets de lumière à travers cette belle foret de tamariscs et de peupliers sont saisissants; joignez au charme de cette nature vierge l'animation que lui donne tout le petit monde que nous traînons avec nous, et je défie d'imaginer un site plus ravissant. L'eau du reste a monté de plus d'un pied depuis notre premier passage, et je m'en suis désagréablement aperçu en passant sur la rive droite.

Nous étions à peine installés depuis une heure, qu'une bande énorme de chameaux, appartenant à un campement voisin de Beni-Sakhar, est arrivée avec grand bruit pour s'abreuver. Je ne sais comment un de nos jeunes hommes a effrayé quelques-unes de ces pauvres bètes; un noir qui les conduisait a menacé, frappé même l'Adouân; à cette vue, tous nos amis, qui à pied, qui à cheval , se sont jetés dans la rivière et se sont élancés à la poursuite du nègre et de ses chameaux, qui s'enfuyaient grand train. Tout a bientôt disparu dans les fourrés inextricables de la rive gauche, puis nous avons entendu retentir un coup de feu qui, heureusement, n'a fait de mal à personne. On s'est expliqué, on a fait la paix, on s'est embrassé, et chacun est retourné à ses affaires. Quel diable de pays! J'ai vu le moment où on allait se massacrer,

parce que des brutes de chameaux avaient pris peur sans raison. Au moment où nos gens se niaient à l'envi sur la rive gauche, quelques enfants, trop jeunes pour prendre part à la fête, dansaient et poussaient des cris de joie, parce qu'il allait y avoir bataille. Aimable naturel!

Notre soirée a été adorable; rien ne saurait se comparer à l'aspect de nos feux de bivouac , au milieu de cette végétation luxuriante et tourmentée. De bonne heure nous avons gagné nos couchettes, et nous avons passé une excellente nuit, bien que nous fussions dans l'endroit le plus mal famé de toute la Syrie. Il y a bien eu par-ci par-là un peu de remueménage occasionné par l'arrivée de quelques petites bandes qui se transportaient d'une rive sur l'autre; mais nous étions sur nos gardes , et si ces voyageurs attardés avaient des intentions peu honnêtes, ils ont jugé prudent de les rengaîneret de faire les bons apôtres.

Ce gué du Jourdain est vis-à-vis de Jéricho ; il est le seul pratiqué habituellement et de temps immémorial ; il y a donc gros à parier que c'est bien ici que le peuple d'Israël, sous les ordres de Josué, a effectué son passage sur la terre de Kenâan. C'est une probabilité, mais je me garderais bien de la donner comme une certitude.

16 novembre.

L'abbé a déguerpi aussitôt que le jour a commencé à poindre, et il est allé faire de la botanique et de la géologie dans les alentours de notre camp. A son retour, il m'a remis quelques beaux coléoptères recueillis par lui dans les falaises crayeuses auxquelles est adossé le fourré qui borde le Jour-

dain. Il m'a de plus fait voir quelques coquilles fluviatiles extraites par lui d'une couche de ces falaises, située à un certain nombre de mètres (quinze peut-être) au-dessus du niveau actuel de la rivière. Ce sont des cyrènes et des mélanopsides tout à fait semblables à celles qui vivent actuellement dans les eaux du fleuve, et qui présentent tous les caractères des subfossiles. Cela m'a donné le désir de visiter ce gisement curieux , et nous sommes allés, l'abbé, Gélis, Louis et moi, faire une chasse entomologique et conchyliologique au point indiqué. Pour y arriver, nous avons dû traverser un large espace qui a été ravagé par un incendie. Rien de plus friable que la roche de ces falaises; c'est de la craie pour ainsi dire à demi agrégée, et qui s'enlève sous la main avec une extrême facilité. Nous n'avons malheureusement pas trouvé grand'chose, et nous nous sommes rabattus sur la chasse aux cannes. Je m'explique : pensant qu'il serait agréable à quelques-uns de mes amis d'avoir des cannes faites de bâtons cueillis sur les bords du Jourdain, nous avons fait un véritable fagot de beaux brins choisis de tamarisc et de peuplier.

Pendant que nous nous livrions à cette recherche, Salzmann est retourné sur la rive gauche avec son appareil et son album; et pendant que la lumière travaille, lui de son côté fait un croquis, comme il sait si bien les faire, du site que la photographie ne rendra probablement que d'une façon très-médiocre.

L'heure du déjeuner est arrivée, et nous nous sommes mis à table avec l'intention de partir immédiatement après le repas pour l*Ayn-es-Soullhàn, où nous allons coucher aujourd'hui; au moment où nous venions de monter à cheval, tous nos bagages étant à peu près chargés , est arrivé de l'autre côté du Jourdain un beau cavalier, suivi d'un grand coquin

de nègre. Il est venu tout droit à moi, et après nf avoir salué, il m'a annoncé la visite de son père qui le suit. Son père, c'est le cheikh le plus puissant des Adouân , le cheikh Ediâb (vil*' g^'1)» 'u** & nomme Aly. Qablan et Abd-el-Aziz grimacent un peu , attendu que cette visite ne les charme pas le moins du inonde, et ils me prient de mettre pied à terre et d'attendre patiemment un si grand personnage. Voila un retard qui me contrarie, et encore s'il ne s'agissait que d'un retard! Mais je connais assez les Arabes pour prévoir qu'il y a sous cette politesse un désir véhément de m'extorquer un bakhchich de plus. Que faire? Me résigner, c'est le plus prudeut, et je me résigne. Il est alors midi, et sans s'occuper plus de nous tous que si nous n'existions pas, le nègre étend un tapis à terre pour son maître Aly; il en étend un second pour lui-même en arrière du premier, et tous les deux, après avoir fait leurs ablutions dans le Jourdain, se mettent h réciter leur prière. Je déclare qu'à la vue de cette piété simple et digne, s'isolant ainsi au milieu d'une foule d'étrangers, j'ai senti toute ma mauvaise humeur se dissiper. J'ai admiré et respecté profondément ces deux hommes. Leur namaz était à peine terminée, que nous avons vu entrer dans la rivière et se diriger vers nous une quinzaine de cavaliers de très-bonne façon . la lance ou le fusil à l'épaule. A leur tète marche un magnifique vieillard à barbe grise, à l'œil vif et perçant et au nez en bec d'aigle; c'est Ediâb en personne. Franchement, il a parfaitement le physique de son emploi, et à première vue je comprends tout l'ascendant qu'une pareille créature doit prendre sur ses frères de tribu. Au reste, Ediâb est de la plus antique noblesse parmi les Arabes , et tous les Adouân se pressent à l'envi pour lui baiser la main, qu'il leur tend avec une dignité qui n'a rien absolument de théâtral. Je Oie suis immédiatement approché de lui pour le saluer, en lui

offrant la main, qu'il a serrée très-poliment : — J'espérais que tu m'honorerais de ta visite, me dit-il, et j'aurais été heureux de remplir envers toi les devoirs de l'hospitalité. — Mon intention, lui ai-je répondu, était assurément de visiter ta tente et de te porter les hommages que je te devais comme au maître de la contrée que je viens de parcourir ; mais je suis devenu assez souffrant pour avoir un désir extrême de rentrer à Jérusalem ; j'avais donc chargé les cheikhs Abd-el- Aziz et Qablan de te porter mon salut d'ami ; mais puisque te voilà venu près de moi, je te remercie de cette marque d'amitié, dont je suis on ne peut plus reconnaissant. — Vastu mieux maintenant? es-tu content? — Oui, je me sens mieux, quoique très-fatigué, et j'emporte le meilleur souvenir de l'accueil reçu de tous les hommes de ta tribu, que j'ai emmenés avec moi ou rencontrés sur mon chemin. — Bien! si tu es content, je suis content; je t'ai apporté un souvenir vivant de ton passage dans notre pays, accepte-le. — Aye! pensai-je, voilà le bakhchich qui va poindre; et je ne me trompais pas. Je donne à deviner en cent, en mille, le joli cadeau que m'offre Ediàb : un des cavaliers de sa suite tire de dessous son habayah un animal qui a un collier de drap rouge au cou et une chaîne de fer. C'est une très-jolie petite panthère de lait, qui fait des grimaces affreuse^ et s'ébouriffe en soufflant comme un chat fâché, dès qu'une créature humaine quelconque approche la main de sa petite personne. Diable! voilà un drôle de cadeau; qu'est-ce que je vais faire de cela, mon Dieu? Ce sera pour le Jardin des Plantes, si pendant la traversée du retour il ne devient pas plus sage de jeter cet être aimable par-dessus bord. Allons, il faut faire bonne mine à mauvais jeu; je me confonds en remerciements, comme si j'étais le plus satisfait du monde d'avoir cette vilaine bête à traîner partout avec moi. Naturellement, je i. 42

dois donner un premier bakhchich à celui qui a voiture la panthère dans sa poche, et je lui tends, avec douleur, je Ta voue, une pièce de vingt francs.

J'ai alors appelé Scharir, à qui j'ai confié le sort du quadrupède, et qui ne m'a pas eu l'air d'être flatté outre mesure de sa mission. Peu m'importe! notre petit Xemr a été immédiatement nommé Arthur par de Behr; va pour Arthur! et ce nom lui est attribué à l'unanimité, sans réclamation. Scharir place Arthur sur sa selle ; nous montons tous à cheval, et nous voilà partis! J'aurais autant aimé que Ediàb et toute sa cavalerie s'arrêtassent au Jourdain; mais tous ces gentilshommes du désert tiennent à m'honorer de leur compagnie jusqu'au prochain campement, et nous nous mettons en marche. Une fois sortis des monticules de craie et entrés dans la plaine de Jéricho, nous inclinons un peu au nord pour nous diriger sar l'Ayn-es-Soulthàn, qui, on le sait, est à une distance assez considérable du Bordj de Riha. Les bienséances voudraient que je restasse auprès d' Ediàb; mais, par ma foi, les bienséances iront se promener. Il fait une chaleur étouffante, j'ai hâte d'être arrivé au gite, où d'ailleurs je veu\ étudier le site de la Jéricho primitive; j'allonge donc le pas le plus que je puis, et en moins de deux heures j'arrive à la bienheureuse fontaine, à cent mètres en aval de laquelle nous incitons pied à terre, contre un fourré des plus épais et des plus épineux, de neubq, de zokkoum, et de Solanum Mclongena. Tout cela est émaillé de fleurs, et toutes les fleurs sont couvertes de myriades de grosses guêpes qui forment une espèce de nuage au-dessus d'elles. Nos tentes sont rapidement installées, et Antoun nous sert des limonades dont nous avions grand besoin, puis, après la limonade, le tchibouk; un quart d'heure après moi, toute la bande des Adouàn, le cheikh Ediâb en tête, est arrivée à son tour;

AIN-ES-SOULTHAN. 334

tout cela s'est assis à terre et a pris le café avec moi. J'avais hâte d'être débarrassé de tant d'honneurs, et j'ai offert à Ediâb mon revolver, auquel il ne comprend rien du tout, et qu'il refuse. Il aime mieux un fusil à deux coups. Mais il ne comprend pas mieux le système Lefaucheux; il ne saurait d'ailleurs où trouver des cartouches ; je suis donc forcé d'emprunter son fusil à mon ami Botros pour en faire hommage au grand chef. Celui-là, étant un fusil des plus ordinaires, a été accepté sur-le-champ, et transmis par Ediâb à son (ils Aly. Grand bien leur fasse! Ceci fini, comme ces messieurs ne tenaient pas plus à ma société que moi à la leur, ils se sont empressés de remonter à cheval, après force poignées de main et souhaits de toute nature. Bon voyage! Enfin, nous voilà seuls et libres de nos mouvements.

L'agha du Bordj vient d'arriver avec mes pierres d'Aaraqel-Emyr. Nouveau bakhchich, cela va sans dire, et qui paraît fortement du goût des bachi-bozouq. Je n'en suis pas moins ravi d'être rentré en possession de mes reliques ammonitiques.

Aussitôt nos visiteurs en route, nous nous sommes dispersés. L'abbé, qui meurt d'envie de monter à la montagne de la Quarantaine, le Djebel -Qorontol des Arabes, est parti avec un homme de Rilia, qui doit lui servir de guide. Mauss, Salzmann et de Behr vont explorer le flanc de la sainte montagne dans laquelle sont percées de vastes grottes qui ont servi jadis de demeure à de nombreux anachorètes. Gélis est allé lever le plan du pâté de monticules qui a servi d'assiette à la Jéricho détruite par Josué, et je le suis, à mon tour, sur ce curieux terrain.

Plusieurs mamelons juxtaposés constituent ce pâté qui ressemble assez à un de ces tells sur lesquels étaient bâties les villes antiques de l'Egypte. Ici comme là, le sol est jonché

d'innombrables débris de poterie dont je fais une ample provision, bien assuré que je suis que tous ces tessons appartiennent à l'antiquité la plus reculée. Habib, le frère de Qablan, m'accompagne, et m'aide du mieux qu'il peut à remplir mes poches et mon mouchoir de beaux échantillons de cette céramique kenàanéenne. Le tell le plus élevé, celui qui domine tous les autres, comme une véritable acropole, présente des arasements de gros murs bâtis en pierres brutes, et offrant une largeur de près de deux mètres. Ce sont sans doute les bases des murailles que Josué a renversées. Au bas même de ce tell, et sur le côté oriental, coule dans un bassin de grosses pierres de taille la source magnifique qui s'appelle aujourd'hui Ayn-es-Soulthàn, et qui n'est autre que la fontaine purifiée par le prophète Elisée. Une sorte de canal, revêtu également de grosses pierres de taille, s'enfonce immédiatement sous le fourré et emporte les eaux abondantes de cette source, qui fertilisait jadis et fertilise encore aujourd'hui une grande partie de la plaine de Jéricho.

Passons maintenant aux témoignages bibliques relatifs à cette ville illustre. La première fois qu'il en est fait mention, c'est dans le livre des Nombres (xxji) : « 1. Les enfants « d'Israël partirent et campèrent dans les champs de Moab, « en deçà du Jourdain de Jéricho. » La même expression se retrouve au chap. xxvi, vers. 3 et 03; xxxi, 12; xxxm, 48; xxxiv, 15; xxxv, 1; xxxvi, 13, etc., etc. Le mont Nebo était en face de Jéricho (Deutéronome, xxxn. Z|9; xxxiv, 1). Cette ville avait le surnom de ville des Palmiers (Deutéron., xxxiv, 3, et Paralip., II, xxvm, 15).

Dans le livre de Josué (n), nous lisons l'aventure des deux espions envoyés par Josué et de Rabab la prostituée. Ce récit nous apprend que Jéricho avait une porte que l'on fermait la nuit (verset 5), et que les murailles étaient assez

larges pour servir d'assiette à des habitations; peut-être faut-il mieux entendre ce passage en admettant simplement que ces habitations s'appuyaient contre la muraille, comme cela a encore lieu en certains endroits, par exemple à Sanour.

C'est bien en face de Jéricho que le peuple d'Israël passa le Jourdain (Josué, m, 16). et par conséquent l'hypothèse émise plus haut, que ce passage eut lieu au gué usité de nos jours, est tout à fait plausible. Il vint camper à proximité de la ville. (Josué, iv.) « 19. Le peuple monta hors du Jourdain le dix du premier mois; ils campèrent à Gilgal, à l'extrémité de l'orient de Jéricho. — 2. Et les douze pierres qu'ils avaient tirées du Jourdain, Josué les dressa à Gilgal. » Vient ensuite le récit de la destruction de la ville (chap. vi) : I. Jéricho était fermée et close à cause des enfants d'Israël; nul n'en sortait, et personne n'y entrait. 2. L'Eternel dit à Josué : Vois, je livre en ta main Jéricho et son roi (rrabo), ainsi que les hommes vaillants de sa troupe. 3. Vous ferez le tour de la ville, (vous) tous hommes de guerre, en tournant autour de la ville; ainsi tu feras six jours. 4. Sept cohenim porteront sept cornes de béliers devant l'arche; le septième jour, vous ferez sept fois le tour de la ville, et les cohenim sonneront de la corne. 5. Alors, quand le son de la corne se prolongera, lorsque vous entendrez le retentissement de la trompe, tout le peuple jettera un grand cri de joie; la muraille de la ville croulera dans sa fondation, et le peuple la franchira, chacun devant soi. » Les ordres de Jéhovah furent ponctuellement exécutés. « 15. Le septième jour, ils se levèrent à la pointe du jour, et firent le tour de la ville de cette manière sept fois. Ce jour-là seulement, ils firent le tour de la ville sept fois. 16. La septième fois , les cohenim sonnèrent du cor. Josué dit au peuple : Poussez des cris, car l'Éternel vous a livré la ville. 20. Le

« peuple poussa un cri ; ils sonnèrent de la trompe , et lorsa que le peuple entendit le son de la trompe, le peuple « poussa un grand cri; la muraille s'écroula, le peuple esca- « lada la ville, chacun devant soi, et ils conquirent la ville. « 21. Ils mirent en interdit tout ce qui se trouvait dans la « ville, hommes, femmes, jeunes, vieux, jusqu'aux bœufs, « aux agneaux, aux ânes, au fll de l'épée. La prostituée « Rahab seule et ceux qui s'étaient réfugiés chez elle furent « épargnés. 2ft. Et ils consumèrent par le feu la ville et tout « ce qui y était... 26. Josué fit alors un serment en disant : « Maudit soit devant l'Éternel l'homme qui se lèvera et rebâ- « tira la ville de Jéricho ! Que pour son aîné , il jette les fon- « déments, et que pour son plus jeune fils, il en rétablisse « les portes. »

Il est parlé des eaux de Jéricho dans le chapitre xvi, 1 : « Et le sort tomba pour les enfants de Joseph, depuis le Jour- « dain de Jéricho, depuis les eaux de Jéricho, à l'orient; le « désert qui s'élève de Jéricho vers la montagne de Bethel. » Ces eaux de Jéricho ne peuvent être que le torrent de Kerith, grossi par les ruisseaux que forme la fontaine d'Elisée. Jéricho était à la tribu de Benjamin (Josué, xviu, 21) : « Les « villes de la tribu de Benjamin, par familles, furent : Jéri- « cho, Beth-Hadjlah et Aamek-Kesis. »

Dans le onzième livre de Samuel, il est dit que, lorsque les envoyés de David auprès du roi d'Ammon eurent été rasés et bafoués, le roi d'Israël leur fit dire de rester à Jéricho jusqu'à ce que leur barbe fût repoussée. Jéricho n'avait donc pas été entièrement détruite, ou du moins une ville du même nom avait déjà pris la place de la ville détruite par Josué quelques siècles auparavant (Samuel, II, x, 5, et Parai i p., I, xix, 5). Et cependant c'est à une époque postérieure que la reconstruction de Jéricho est rapportée dans le livre des

Rois (I, xvi, 34) : « Dans son temps (d'Akhab, fils d'Omri, « roi d'Israël, et d'Assa, roi de Juda), lliel, de Bethel, bâtit « Jéricho. Au prix d'Abiram, son fils aîné, il en posa les a fondements; et au prix de Segoub, son plus jeune fils, il « en posa les portes, selon la parole de Jéhovah qu'il avait « proférée par Josué, fils de Noun. »

C'est au bord du Jourdain, devant Jéricho, qu'Élie fut enlevé au ciel par un chariot et des chevaux de feu , devant

Elisée son disciple (Rois, 11, n, 1 et suivants). Après cet événement, Elisée s'était fixé à Jéricho (Rois, II, n, 18), et c'est à cette époque qu'il purifia les eaux de la fontaine à laquelle son nom fut donné depuis lors. Voici le récit biblique de ce fait (Rois, II, n, 19) : « Les gens de la \ille dirent k « Elisée : Voici, maintenant le séjour de la ville est bon, « comme mon seigneur le voit, mais les eaux sont mauvaises « et la terre stérile. 20. Il dit : Apportez-moi un vase neuf et « mettez-y du sel, et ils le (lui) apportèrent. 21. 11 se rendit « à la source de l'eau et y jeta du sel, et il dit : Ainsi a dit « Jéhovah : J'ai rendu ces eaux saines, il n'en proviendra « plus ni mort ni stérilité. 22. Les eaux devinrent saines, « jusqu'à ce jour, selon la parole qu'Elisée avait proférée. »

Le roi Sédécias, qui fuyait de Jérusalem au moment où les Chaldéens venaient de forcer la ville, fut poursuivi par eux et fait prisonnier dans la plaine de Jéricho (Rois, 11, xxiv, 5). « L'armée des Chaldéens poursuivit le roi; ils l'at- « teignirent dans la plaine de Jéricho, et toute son armée se « dispersa d'auprès de lui. » Ce verset est textuellement reproduit dans Jérémie (xwix, 5, et m, 8).

Parmi les Juifs qui rentrèrent après la captivité de Babylone, conduits par Zorobabel, il y avait des habitants de Jéricho (Esdras, n, 34) : « Les fils de Jéricho, trois cent « quarante-cinq. » I^e même chiffre est répété dans Néhémie

(vu, 36). Ils concoururent à la remise en état des murs de Jérusalem (Xéhémie, m, 2). « Et près d'elle (la porte des « brebis) bâtirent les hommes de Jéricho, etc., etc. » Noire- Seigneur Jésus-Christ est venu à Jéricho (saint Matthieu, \x, 29; saint Marc, x, &6; saint Luc, xviu. 33. et xix, 1).

L'historien Josèphe parle souvent de Jéricho. « A l'époque « de l'été, dit-il , la plaine du Jourdain est brûlée, et à cause « de la trop grande ardeur de la température. Pair y esi « insalubre et même mortel. Elle est tout entière aride, à « l'exception des rives du Jourdain; c'est pour cela que les « palmiers voisins de ces rives sont plus lieaux et plus fer- « tiles, tandis que ceux qui en sont éloignés le sont beaucoup « moins. » (Bell, jud., IV, vin, 2). Au paragraphe suivant, l'historien des Juifs nous donne un renseignement des plus précieux (IV, vin. 3) : « Auprès de Jéricho il y a une source « abondante et qui arrose complètement les champs. Cette a source prend naissance auprès de l'ancienne ville, de celle « que Josué, fils de Noun, chef de l'armée des Hébreux, prit « la première, par le droit de la guerre, dans la terre de « Kcnàan1. » Le récit de la prise de Jéricho par Josué a. pour ainsi dire, été copié textuellement des Livres saints [>ar Josèphe (.1///. jud., V, i. Il et suiv.). Seulement, il nous dit (parag. /i) qu'après avoir passé le Jourdain, les Hébivux s'avancèrent de cinquante stades vers Jéricho, et campèrent il dix stades de celte ville. <i C'est là, ajoute-t-il , que Josuc « lit construire un autel a\ec les douze pierres ramassées dans «i le lit du Jourdain. » Dans la Guerre judaïque (I. viu, 6).

rxpà ty,v ^x).aiàv àvx€X6?vjaa tt'-mv. t.v tr.acû; c Navii »*î; , arparr-fô; Èopa;wv.

TfWTTv eïxi -pic Xavavatwv ^csi/.tt.tcv. Toute la suite de ce paragraphe est une description détaillée de la riche plaine de Jéricho, et nous y retrouvons le récit biblique relatif à la fontaine d'Elisée.

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en parlant du passage de Pompée par Jéricho , lorsqu'il marchait sur Jérusalem, il dit que cette plaine est des plus fertiles, qu'elle est plantée de très-beaux palmiers, et qu'elle donne le baume, que l'on obtient en pratiquant des incisions aux tiges de l'arbrisseau qui le produit. Il en reparle dans les Antiquités judaïques (XV, iv, 2).

Jéricho fut le chef-lieu d'une des toparchies de la Judée; (Bell, jud., III, iv, 5), et une convention juridique y fut établie par Gabinius (Ant. jud., XIV, v, 4). Après la défaite de Cestius par les Juifs, ceux-ci se hâtèrent d'organiser le pays, et les villes principales reçurent des chefs sur lesquels l'insurrection pouvait compter. Josèphe, fils de Simon, fut envoyé à Jéricho. Lorsque commença la grande guerre des Juifs, Vespasien vint à Jéricho, dont il s'empara facilement (Bell, jud., IV, vin, 2 .

Hérode affectionnait Jéricho, et il embellit cette ville de palais, d'un théâtre et d'un hippodrome. Dans le voisinage, il fonda diverses forteresses, et c'est à Jéricho qu'il vint mourir d'une mort affreuse, digne de son abominable vie. (Josèphe, passim.)

Eusèbe et saint Jérôme parlent ainsi de Jéricho : « Jeri- « cho urbs quam, Jordane transgresso, subvertit Jésus, rege « illius interfecto, proque exstruxit aliam (a^Ot; érepav YÎyetpev « 'o£a|/., /.. t. X.) Ozam de Bethel ex tribu Ephraïm, quam « Dominus noster atque Salvatorsua pra?sentia illustrare dig- « natus est. Sed et hacc eo tempore quo Jérusalem oppugna- « batur a Romanis, propter perfidiam civium capta atque « destructa est. Pro qua tertia acdificata est civitas, quse « usque hodie permanet, et ostenduntur utriusque urbis ves- « tigia usque in pnvsentem diem. (xal twv S'io Si twv rporepcov a etç £Ti vuv toc i'yvv) Gw^erat.) »

Ce passage est extrêmement important, ainsi qu'on va le i. 43

voir. Tout à l'heure Josèphe nous a dit que la fontaine d'Elisée coulait auprès de la ville détruite par Josué; la seconde ville, construite par Hiel de Bethel (et non pas Ozam; où Eusèbe et saint Jérôme ont-ils été prendre ce nom?), ne le fut certainement pas sur remplacement de la première, puisque les ruines de celle-ci étaient distinctes et séparées des ruines de celle-là, au temps d' Eusèbe et de saint Jérôme, tandis qu'à cette même époque était debout une troisième Jéricho, située évidemment encore sur un emplacement distinct. De tout cela nous sommes obligés de conclure, sauf meilleur avis, que la Jéricho détruite par Josué était sur le pâté de mamelons qui domine l'Ayn-es-Soulthàn; que la Jéricho de Hiel, devenue la Jéricho d'Hérode, c'est-à-dire celle dans laquelle a séjourné Notre-Seigneur Jésus-Christ, était au bas de la gorge qui, de Jéricho, monte à Jérusalem, c'està-dire à l'entrée même de la plaine; que la troisième Jéricho enfin, celle qui était florissante du temps d' Eusèbe et de saint Jérôme, n'est que la Riha des Arabes, c'est-à-dire qu'elle a été bâtie dans le voisinage du Bordj actuel , vers le point où se dirigent les aqueducs, de construction arabe, dont on retrouve quelques tronçons entre la fontaine d'Elisée et le Bordj, dans le large ravin qui sert de lit au Nahr-el-Kelt, le Kerith de l' Ecriture. Tout cela ne peut pas se démontrer mathématiquement, sans doute; mais tout cela est plus que probable.

Il ne me reste plus qu'à rapporter ce que le Pèlerin de Bordeaux et Antonin le martyr nous disent de Jéricho, pour avoir énuinéré tous les témoignages qu'il m'a semblé nécessaire de réunir et qui concernent cette illustre localité. Commençons par le Pèlerin de Bordeaux, qui, on se le rappelle, écrivit son itinéraire en 333. « Descendentibus montem « in parte dextra, rétro monumentum, est arbor sicomori

« in quam Zachaeus ascendit, ut Christum videret. A civitate

a passus mille quingentos est fons Helisaù prophetae

« Supre eumdem vero fonteni est domus Rachab fornicariae, « ad quam exploratores introïerunt, et occultavit eos quando « Hiericho versa est, et sola evasit. Ibi fuit civitas Hiericho, « cujus muros gyraverunt, cum arca testamenti, filii Israël « et ceciderunt mûri. Ex eo non paret nisi locus ubi fuit arca « testamenti, et lapides xn quos filii Israël de Jordane leva- « verunt. Ibidem Jésus filius Nave circumcidit filios Israël, et « cireumcisiones eorum sepelivit. »

On le voit, ce premier témoignage est loin de me donner tort. Passons au second , et rappelons-nous que le pèlerinage d'Antonin le martyr a été écrit vers 570. Cap. xm. « De Jor- « dane usque ad Jéricho sunt millia sex. Jéricho in oculis « omnium videtur ut Paradisus. A terre môtu mûri diruti. « Domus Raab stat, quae est xenodochium et ipse cubiculus, « in quo exploratores deposuit, et est oratorium sanctac « Mariae. Lapides vero illi, quos levaverunt filii Israël de « Jordane, non longe a civitate positi sunt in basilica post « altare, etc., etc. »

Plus loin nous lisons encore :

Cap. xiv. « Atvero fons aquae, quam indulcavit Helisaeus « propheta, irrigat omnem Jéricho, etc., etc. »

Cap. xv. « Exeuntes de Jéricho venimus contra Hieroso- « lymam. Non longe a civitate Jéricho est illa arbor in quam « Zachœus ascendit, ut videret Dominum, et intra oratorium « inclusa est et per tectum desuper sicca videtur. Igitur a exeuntes de Jéricho, ab oriente contra occidentem venien- « tes, in sinistra manu intravimus fa villas Sodomae et Goa morrae, etc., etc. »

Bien encore dans ces différents passages qui ne s'accorde très-bien avec la triple hypothèse que j'ai été conduit à

émettre sur la situation respective des trois Jéricho qui se sont succédé dans la suite des siècles.

Enûn l'heure du diner est venue, et tous mes compagnons ont regagné le camp. Le pauvre abbé a dû renoncer à l'idée qu'il atteindrait les sommets de la Quarantaine. Il n'était pas au quart de la montée qu'il a compris l'inutilité d'aller plus loin. Les autres ont examiné les ruines connues des Arabes sous le nom de Tahouaïn-es-Soukkar, « les moulins à sucre, » les tronçons d'aqueduc et les piscines que l'on trouve à proximité immédiate du pied de la Quarantaine. Ils ont aussi examiné, d'un peu plus près, les grottes creusées dans le flanc de cette montagne, et qui, après avoir peut-être servi de retraite à des Esséniens, sont devenues très -certainement la demeure de pieux anachorètes chrétiens. Au total, la journée a été bonne. Nous sommes revenus sur la rive droite du Jourdain; demain, nous serons à Jérusalem, et j'ai pu à loisir étudier le site de la vraie Jéricho biblique. Jusqu'ici, on le voit , nos peines n'ont pas été perdues.

Le temps était si délicieusement serein que nous avons fait dresser notre table en plein air; mauvaise idée, car la rosée vient avec la nuit, et quand le repas est fini nous sommes à moitié gelés. Ce qui est aussi venu avec la nuit, c'est le réveil d'Arthur, la petite panthère que vous savez. Scharir, pendant que j'explorais les ruines de Jéricho, l'a attachée au pied de nia couchette, et la pauvre bète s'est tenue coi, jusqu'au moment où le soleil a commencé à disparaître. Alors elle s'est émouslillée vigoureusement et a commencé à siffler, comme sifflerait un moineau, s'il était gros comme un dindon. Il m'a fallu y regarder à plusieurs reprises pour être certain que le seul oiseau qui chantât dans ma tente fut l'infortuné Arthur. N'ayant pas de lait à lui offrir, nous lui avons donné de la viande crue à gueule que veux -tu? et, à force d'en

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