MIRAGE
nous empressons tous d'y descendre. Vous jugez si nous avons trinqué joyeusement à la santé de Mariette d'abord, puis à la France, et pour le bouquet, au vice-roi Ismaïl- Pacha !
Revenons maintenant au monolithe dans lequel nous étions installés. Son poids calculé est de soixante mille kilogrammes; une bagatelle! Il est en granit noir, et du fini le plus admirable. Au dedans comme au dehors, il est poli comme une glace. Tous les sarcophages de la tombe d'Apis avaient été violés et dépouillés bien des siècles avant que Mariette n'en refît la découverte , et les couvercles sont restés absolument dans la même position où les spoliateurs les ont laissés. Il n'y a pas de danger qu'on les dérange jamais, et ils ne bougeront plus jusqu'à la fin du monde.
Nous sommes ravis de la surprise qui nous a été ménagée, et nous remercions avec effusion notre savant amphitryon en regagnant sa maison , où le dîner nous attend sous la véranda, bien que la nuit soit un peu fraîche, et qu'une rosée des plus abondantes commence à humecter le sable du désert.
Nous n'avions jamais rien vu, ni les uns ni les autres, de plus original que cette buverie que nous venions d'accomplir gaiement au fond d'un cercueil. Une fois rentrés, une illusion des plus étranges nous frappe au plus haut point. La lune éclaire de la lumière la plus vive le terrain qui nous entoure, et nous sommes surpris, au delà de toute expression, de ce que les collines de sable, entassées les unes sur les autres, et dans lesquelles nous avons erré pendant la journée, ont entièrement disparu. Nous avons devant les yeux une nappe d'eau dont rien ne ride la surface, et qui reflète la lumière de la lune comme ferait la mer. C'est un mirage des plus curieux , et il faut faire appel à toute notre
raison pour être convaincus que nous sommes au milieu des sables de Sakkarah , et que la maison où nous prenons gîte n'est pas un navire voguant tranquillement sur la mer la plus calme.
Il n'y a pas de spectacle si beau que la faim ne fasse déserter, et nous mourons de faim. Il est de fait que nous avons bien gagné notre dîner, auquel nous feisons grand honneur. Quel artiste que le cuisinier de Son Altesse !
Il est temps de se coucher enfin, après une journée si bien remplie, et pour cela faire, il ne manque que des lits. Chacun de nous s'ingénie et se fabrique , comme il le peut , une couche de fantaisie ; les matelas de Mariette et les coussins du yacht du vice-roi , beaux coussins de soie écarlate , ma foi, sont le fonds du mobilier disponible. Tout cela s'installe à terre, ou sur des planches supportées par des tréteaux, et enfin , après deux heures de fou rire provoqué par les bouffonneries étourdissantes de Mariette, de de Behr et de Duru, qtà sont bien les plus gais compagnons que j'aie jamais rencontrés, malgré la chaleur qui nous étouffe et les moustiques qui nous dévorent, la fatigue finit par avoir raison de nous tous, et nous nous endormons d'un sommeil de plomb.
J'ai un oubli à réparer. Le matin, s'était embarqué avec nous M. Vassali , un fort aimable homme, qui est un des aides officiels de Mariette dans l'accomplissement de sa belle mission. Pendant la journée il avait disparu, et c'est lui qui avait tout préparé pour nous faire les honneurs de la tombe d'Apis.
GHIZEH. 61
Blercredi 21 octobre.
Le lendemain matin , au petit jour , nous étions tous sur pied et nous nous livrions, à qui mieux mieux, aux ablutions les plus abondantes, seules capables d'adoucir un peu la cuisson provoquée sur toutes nos personnes par les piqûres des moustiques. Le désert avait repris sa véritable physionomie; seulement, la rosée dont il était imprégné lui avait donné une teinte un peu foncée que les premiers rayons du soleil dissipèrent en un clin d'œil. Il n'y a pas, effectivement, de rosée qui tienne devant une chaleur pareille. En cinq minutes, tout ce qui nous environne a passé du. brun au blanc. Les deux cents ouvriers de Mariette ont, comme ils le font d'habitude, passé la nuit sur le sable, à petite distance de la maison, et, dès que le jour a paru, tout ce petit monde s'est étiré, s'est secoué, et s'est remis à brailler et à bavarder comme de vrais Arabes.
A l'aube, les cheikhs de Sakkarah ont amené des chevaux pour nous, et des chameaux pour nos bagages, c'est-àdire pour les bagages du vice -roi, qui sont devenus momentanément les nôtres. Les chameaux sont bientôt chargés et ils partent les premiers pour les pyramides de Ghi2eh, auprès desquelles doit nous attendre notre déjeuner.
A sept heures nous montions à cheval , après avoir dévoré avec délices les dattes fraîches que Mme Cabis avait en provision pour elle, et qu'elle a livrées généreusement à notre
gourmandise. En Egypte, les dattes de Sakkarah ont une immense réputation, et je déclare hautement qu'elle n'est pas usurpée.
La monture qui m'est destinée est une très-jolie bête,
je n'en disconviens pas, mais elle est ornée d'une selle arabe, et je n'ai pas fait un kilomètre sur son dos, que je me sens craquer de partout; je suis disloqué comme dans un casse- noisette, et si M. Cabis, qui a pitié de moi, ne m'offrait pas son cheval sellé à l'anglaise, en échange de ma monture au harnachement de laquelle il est habitué, je ne sais pas, en vérité, en combien de morceaux j'arriverais h Ghizeh au bout des trois heures de marche que nous avons à fournir.
Nous longeons, en la traversant, la plus grande partie de la nécropole de Memphis, qui est parsemée, à toute vue, de pyramides, lesquelles, soit dit par parenthèse, sont toutes des tombes royales, et il y en a soixante-sept dans cette nécropole ! Nous passons au pied de celle de Sesourerira , roi de la cinquième dynastie (éléphantine), qui a régné à peu près vers l'an 3500 avant l'ère chrétienne. C'est, on en conviendra, une assez jolie antiquité, quoiqu'elle soit certainement postérieure de plusieurs siècles à celle des grandes pyramides. La vue de ce monument est extrêmement intéressante, en ce qu'elle nous apprend comment se bâtissaient ces étranges édifices. L'état de dégradation dans lequel se trouve cette tombe démontre jusqu'à l'évidence que l'on construisait d'abord une petite pyramide servant de noyau, et sur laquelle venaient s'appliquer des enveloppes successives, exactement comme se succèdent les pelures d'un oignon.
Un peu plus loin, nous voyons en passant le tombeau d'Ounnas, le dernier roi de la même dynastie. Ce monument, auquel les fellahs ont donné le nom de Mastabeh1,
i. On n'est pas d'accord sur le vrai sons de ce mot. Suivant Freytag, les uns y voient un hospice, une hôtellerie, d'autres un lieu où se réunissent des mendiants, d'autres enfin des ateliers quelconques avoisinant un temple. Le lecteur peut choisir, nfais je ne me charge pas de diriger son choix. Il s'écrit indifféremment jU,l?.,a.* ou juJz***-
GHIZËH. 63
a été très-fructueusement fouillé par Mariette. Celui-lh n'a pas la forme d'une pyramide; c'est un immense parallélipipède. Au reste, parmi ces tombes royales, il y a d'autres formes encore, tout à fait distinctes, dans le groupe de Sakkarah. Ainsi une des pyramides de ce groupe est bien terminée à son sommet par un massif à arêtes rectilignes ; mais en descendant vers le sol ces arêtes s'infléchissent, suivant une courbure parfaitement caractérisée. Une autre encore est composée de massifs superposés , à arêtes verticales. Pendant le dernier tiers de notre course, nous longeons l'inondation en eiTarouchant des myriades de petits crapauds qui, k la lettre, couvrent le sol sur lequel nous cheminons. Nous apercevons au milieu de l'eau le village d'Abousir, qui tient évidemment la place de l'un des grands quartiers de Memphis; son nom, d'ailleurs, conserve encore la trace du nom d'Osiris. Enfin, après trois bonnes heures de marche, nous arrivons au pied du plateau qui sert d'assiette aux grandes pyramides de Ghizeh , c'est-k-dire aux tombeaux de Chéops, de Chephren et de Mycerinus. Une fois arrivés à un petit bouquet d'arbres qui a eu la bizarre, mais aimable idée de pousser en pareil lieu, nous avons laissé nos montures, et gagné k pied le sommet du plateau, saluant avec respect, en passant, le sphinx colossal que les
Egyptiens ont taillé dans une vraie montagne. Comme nous y reviendrons après notre pèlerinage aux Pyramides, nous ne nous y arrêtons pas.
Que dirai-je des Pyramides? Ce que cent autres ont beaucoup mieux dit que je ne le jxmrrais faire. C'est là un ensemble de monuments que l'on n'oublie pas, et que l'on reverrait indéfiniment, chaque fois avec une admiration plus vivement sentie. Les années passent sur elles, comme la rosée de la nuit, et n'y laissent guère plus de traces. Il n'y avait que la
main des hommes qui pût entamer ces masses écrasantes , et elle n'a pas failli à sa besogne de prédilection. Tout ce qu'elle pouvait jeter bas, elle Ta jeté bas. C'est bien! c'est son rôle. Mais elle s'est lassée à cette œuvre infernale, et , dans des milliers d'années, les races futures verront les Pyramides telles que je les ai vues et revues.
Nous avons d'abord escaladé les assises qui nous séparent de l'entrée, de cette entrée si bizarre, avec ses grands blocs aboutés en toit qui la protègent, et son plan incliné, qui descend au grand couloir en pente si rapide, par lequel on pénètre dans l'intérieur du sépulcre. Là encore, les faiseurs d'inscriptions modernes ont fait rage. Je ne dirai rien du texte hiéroglyphique gravé, à grande peine, à droite de l'entrée. C'est, comme on dit en France, de l'ouvrage pour le roi de Prusse! Ce qui est plus amusant encore, c'est la carte de visite, rédigée en grec, de M. l'architecte Alexandre Soutzo. Voici comment elle débute : Zyitô to <juvray[/.a oaov al Ilupa(z.t&£ç ! 'AXeÇav^poç Zovt^o, âpy itextcov ypr.crroç, etc. , etc. A la
bonne heure, en voilà un qui ne se donne pas de coups de pied dans les os des jambes ! Quelle belle et grande idée que celle de faire de la politique à la porte du tombeau de Chéops! Mais laissons ces niaiseries pour ce qu'elles valent.
L'abbé et Gélis se décident à escalader la pyramide et se mettent en route, avec l'aide de quelques Arabes qui les tirent et les poussent. Grand bien leur fasse! Je sais ce que vaut cet exercice, et je m'en prive. C'était bon, pour moi, il y a vingt-cinq ans! Aujourd'hui, merci! Disons tout de suite que cette ascension, supportée bravement par l'abbé, qui est bâti d'acier et qui a un estomac d'autruche, a cruellement fatigué son compagnon, et lui a donné cette espèce de mal de mer que la plupart de ceux qui se décident à monter là-haut éprouvent inévitablement.
GHIZEH. 65
Quand, un peu plus tard, mes compagnons se sont enfournés dans le ventre de la montagne de pierre, je les ai laissés faire encore, pour la même raison, et je suis allé m'asseoir, en les attendant, au bord d'une de ces fosses immenses taillées dans le roc, devant la face occidentale de la pyramide, et qui, très -probablement, ont servi à brasser le mortier destiné à la bâtisse. J'ai visité la chaussée en basalte, décrite] par Hérodote, et le plan incliné, également en basalte, placé au nord du monument et qui a évidemment servi au charroi des blocs amenés pour entrer dans la construction.
Quant aux petites pyramides qui entourent la grande , et qui ont très-certainement servi à la sépulture de personnages appartenant à la famille royale, elles. sont dans un état de dégradation complet, sauf celle qui est la plus rapprochée du sphinx , et dont le parement extérieur est encore fort présentable.
Notre visite achevée, nous nous rendons au temple d'Armakhis, que Mariette a découvert; c'est là que notre déjeuner nous attend, et non, comme nous le présumions, sous les deux ou trois arbres dont j'ai déjà parlé et qui forment le seul et unique bouquet de verdure existant sur le plateau funéraire.
Nous nous sommes arrêtés en passant devant le sphinx , que les Arabes appellent « le père de la terreur » (J^I ^1). Quelle masse! Sa face et sa coiffure présentent encore des traces irrécusables de la peinture dont elles furent recouvertes il y a quelques milliers d'années. Comme, chaque fois que l'on examine de près un monument, on y trouve quelque nouvelle remarque à faire, 31 ariette s'aperçoit que sur la coiffure du sphinx il y a des traces d'usure semblables à celles que le frottement d'une corde à puits laisse d'ordi-
naire sur la margelle, et il ne lui en faut pas plus pour comprendre l'usage de ce large trou carré, et profond de plus d'un mètre, qui se voit sur le sommet de la tête. Il lui paraît établi désormais que, chaque année, aux époques de certaines solennités , des stolistes , ou décorateurs des simulacres divins, hissaient sur la tête d'Armakhis un disque à ailes, qui s'implantait dans le trou en question, lequel n'a rien de commun avec un puits qu'on y prétendait voir. Ce pauvre sphinx, qui avait été désensablé il y a quelques années, est de nouveau enterré jusqu'aux épaules , et le petit temple monolithe placé entre ses pattes de devant a disparu sous une avalanche de sable. Il ne reparaîtra certainement pas de sitôt.
Arrivés au -dessus du temple, nous nous y sommes laissés glisser et nous y sommes installés autour d'un bloc de granit qui notas a servi de table. Inutile de répéter les admirations de nos appétits et la reconnaissance de nos estomacs. Ce n'est tju'après avoir fait honneur, une fois de plus, au somptueux service du vice-roi, que nous commençons la visite de détail de l'étrange monument dans lequel nous nous trouvons. Il est tout entier construit en blocs énormes de granit noir ou rose, et d'albâtre oriental ; pas un ornement ! La ligne droite seule, dans toute sa pureté sévère, décore cet édifice, dont l'antiquité dépasse sans doute celle de tous les monuments existant aujourd'hui sur notre globe. C'est dans un puits, placé au-dessous d'une niche ouverte dans une des salles latérales, qu'a été repêchée la merveilleuse statue de Chcphren, avec des fragments de quelques autres statues du même roi. Rien, absolument, ne prouve que le temple ne soit pas antérieur au règne de Chephren, et j'avoue que, d'instinct, je suis porté à le croire. Ce qui est assez curieux, c'est que, dans les angles des salles, on voit des blocs faisant
GHIZEH. 67
retour sur la face adjacente à celle dont ils font partie intégrante, ce qui prouve que ce n'est qu'après avoir été mis en place que ces blocs ont été polis et achevés; comme appareil , je le déclare , je n'ai jamais rien vu de plus riche ni de plus grandiose.
A notre grand regret, notre promenade est finie, et il nous faut songer à regagner le Caire. Des barques nous attendent à quelque distance, et nous nous dirigeons vers elles, suivis d'une foule de fellahs qui nous font traverser les flaques d'eau que l'inondation a semées sur notre route , en s'emparant de nos personnes, qu'ils enlèvent comme des plumes et installent sur leurs épaules. Deux hommes se réunissent pour vous faire exécuter cette évolution, et ils y sont d'une adresse merveilleuse. La dernière fois qu'ils nous voiturent de la sorte, c'est pour nous déposer dans notre barque, où des nattes, fortement peuplées de vermine, nous attendent. A la guerre comme à la guerre ! nous nous y étendons comme si c'étaient des tapis de Perse, et nous effectuons sans encombre une traversée à travers champs , semblable à celle qui, de Bedrechin, nous a conduits à Sakkarah. A la première digue qui nous barre le passage, nous trouvons un troupeau d'ânes qui nous attendent et que nous enfourchons gaiement. Bientôt un bac nous transporte, hommes et betes, de l'autre côté d'un large canal, et à partir de là nous gagnons assez lestement Ghizeh, grosse bourgade au quai de laquelle notre bateau à vapeur est amarré et nous attend. Mais, comme il doit attendre aussi l'arrivée des chameaux chargés de tous les bagages qui nous ont servi à terre , nous faisons à Ghizeh une assez longue station, pendant laquelle je reçois la visite du moudyr, grand beau garçon qui se nomme Mourad-Bey. Je lui ai fait, à la turque, les honneurs du tchibouk et du café de Son Altesse, et comme c'est lui
qui a organisé nos moyens de transport, je lui fais mes remerciements, en lui promettant de dire au vice-roi tout le zèle qu'il a mis h exécuter les ordres reçus à notre endroit. Une fois tout réinstallé à bord, nous avons poussé au large, et comme nous avions le courant pour nous, en trèspeu de temps nous avons atteint le quai du Qasr-el-Nil, où nous sommes allés débarquer. Zéki-Bey nous attendait. Je lui ai dit notre vive satisfaction, et le désir bien naturel que j'avais de remercier en personne S. A. Ismaïl-Pacha. Il m'a donc promis de demander une nouvelle audience pour demain, et de venir de bon matin à l'hôtel m'annoncer lui-même l'heure à laquelle le vice-roi pourrait me recevoir. Des voitures commandées à l'avance nous attendaient au Qasr-el-Nil; nous avons déposé Mariette chez lui , et nous sommes revenus au plus vite k l'hôtel d'Orient. Notre soirée s'est fort agréablement passée; après le diner, nous avons fait une assez longue promenade à l'Esbekieh, et il était assez tard lorsque nous avons retrouvé nos lits.
22 octobre.
Le lendemain matin , j'ai fait une tentative aussi infructueuse que la première pour trouver Burguières-Bey chez lui. Je l'ai encore croisé dans sa voiture, qu'il a quittée afin de monter dans la mienne. Il se rendait chez le vice-roi, pour lequel je l'ai chargé de tous mes remerciements. Lui parti, Duru, l'abbé et moi, nous nous sommes fait voiturer à la citadelle. La vue splendide dont on y jouit est proverbiale, et sa réputation est certes bien méritée. Nous y avons visité la mosquée de Méhémet-Ali, grand édiGce d'albâtre, d'un goût douteux, et qui d'ailleurs est déjà fort délabré. De
là , nous sommes allés à la mosquée de Touloun , qui fut le plus beau monument de l'architecture arabe. C'est aujourd'hui une sorte d'hospice destiné à donner asile à des mendiants. On a le cœur serré en voyant le triste état dans lequel est tombé cet édifice merveilleux, dont le mihrab est un véritable bijou, malheureusement détraqué de toutes parts. Cette intéressante promenade nous a menés jusqu'à l'heure du déjeuner, heure à laquelle Zéki-Bey est venu me prévenir que le vice-roi, pour me recevoir, avait renoncé à sa promenade habituelle du jeudi, et qu'il m'attendrait à quatre heures au Qasr-el-Nil. Burguières-Bey, qui avait allégué cette promenade, à laquelle il assiste toujours, afin de ne pas accepter mon modeste dîner d'hôtel , a reçu Y autorisation d'accepter. Je l'attendrai donc ce soir.
Après le déjeuner; auquel Mariette prenait part comme de raison, nous avons parcouru l'Esbekieh dans tous les sens, et il nous a conduits au jardin où le pauvre Kléber fut assassiné. Ce jardin a conservé exactement son tracé et sa physionomie; l'arbre au pied duquel Kléber fut frappé est toujours à sa place et se portant à merveille.
A trois heures et demie, j'ai couru au Qasr-el-Nil, où j'ai été reçu de la façon la plus gracieuse. Notre conversation, en tête à tête cette fois, a duré bien près de deux heures, et nous nous sommes quittés , le prince et moi , comme deux amis qui se connaîtraient depuis de longues années. 11 est véritablement impossible d'être plus aimable et plus gracieux qu'Ismaïl-Pacha. Au sortir du palais, j'ai été prendre Mariette, et nous sommes rentres à l'hôtel, attendant la venue de Burguières-Bey. A l'heure dite, celui-ci est arrivé et a prévenu Mariette que le vice-roi le recevrait le lendemain. D'où j'ai conclu que ma conversation avait produit un bon effet.
Après le dîner, nous avons fait un tour d'Esbekieh pour
70 VOYAGE ExN TERRE SAINTE.
tâcher de respirer un peu d'air frais, mais nous n'y avons guère réussi. Notre séjour au Caire était terminé, et avant de nous coucher, nous avons fait tous nos préparatifs de départ pour le lendemain matin.
23 octobre.
A sept heures, nous étions en route pour nous rendre à l'arsenal , où nous devions prendre le bateau à vapeur chargé de nous conduire à Kafr-Zayat. Mariette et Dreyfus, l'un de nos bons amis du 3/einam, nous y attendaient, et c'est là que nous avons pris congé d'eux. Comme on n'est pas précisément exact en ce pays, nous n'avons quitté le quai que lorsque déjà il était neuf heures ; à quoi bon plus de ponctualité, puisque nous étions sûrs d'arriver, un peu plus tôt, un peu plus tard? Au-dessous comme au-dessus du Caire, la navigation du Nil est charmante. En une heure, nous sommes arrivés au barrage, qui ne barre rien du tout, si ce n'est la route. C'est une splendide conception, parfaitement bien exécutée, aux vannes et portes près, ce qui fait que le tas de millions qu'elle a coûté n'ont eu d'autre effet que d'entraver le passage des navires. Il faut accomplir une longue et pénible manœuvre, où Ton fait plus de bruit que de besogne, comme de coutume, pour franchir le barrage. Une fois de l'autre côté, on nous a servi, sur le pont, un déjeuner plus que médiocre, mais qui nous a coûté obligatoirement vingtcinq francs par tête. C'est comme cela qu'on entend les spéculations en ce bienheureux pays. Enfin nous sommes arrivés à Kafr-Zayat, et nous nous sommes arrêtés au point même où le train princier a piqué une tète dans le Nil, il y a deux ou trois ans. Là , nous avons retrouvé les wagons égyptiens
avec leurs locomotives asthmatiques, puis nous avons stationné trois bonnes heures en attendant l'arrivée du courrier des dépêches du Caire à Alexandrie. Dépêches ! que ce mot implique une bonne bouffonnerie ! Une fois en marche, nous avons encore perdu beaucoup plus de temps aux stations intermédiaires qu'à parcourir les intervalles qui les séparent. A Damanhour, de Behr, voyant qu'on ne se décidait pas à repartir, a entonné la scie des jambons de Mayence; il était arrivé au cinquante-neuvième jambon lorsque le train a repris son allure; il était temps, nous nous préparions à le massacrer. A sept heures seulement nous avons atteint Alexandrie.
24 octobre.
Le lendemain, nous avons employé notre journée à voir nos amis, et nous avons commencé nos préparatifs de départ pour Jaffa.
t'ô octobre.
Mon confrère et ami E. do Kougé est arrivé par le Péluse le dimanche matin, et sa venue a été une véritable cause de fête pour nous tous. Il va explorer l'Egypte, collationner les textes hiéroglyphiques connus, et recueillir les inédits. Voilà une belle et noble mission , qui ne pouvait être confiée à un plus digne. Certes sa moisson sera belle, après les magnifiques travaux de Mariette, et la science égyptologique va certainement faire, du coup, un vigoureux pas en avant.
26 octobre.
Enfin le jour du départ est arrivé, à notre grande joie, car nous commençons à être tous fort impatients de nous trouver sur le théâtre de notre véritable exploration. Dès sept heures du matin , le lundi 26 octobre, nous étions à bord du Mëinam, où nous attendait notre ami M. de Lescaille. A huit heures et un quart nous larguions nos amarres. Une fois sortis des passes, nous avons trouvé une mer un peu houleuse, mais au demeurant un fort bon temps. Nous roulions bien un peu plus fort que de raison , mais c'était trèssupportable. Avant quatre heures, nous avions franchi la zone salie par l'eau qu'a déversée la bouche de Rosette, et nous ne devions pas tarder à passer devant celle de Damiette. A la nuit, le roulis est devenu beaucoup plus fort, et nous apercevions au loin devant nous des masses de nuages que sillonnaient de fréquents éclairs. Ceci nous expliquait la houle dont nous ressentions les ennuyeux effets, et il était clair qu'il y avait un gros orage du côté de Jaffa. J'avoue que j'étais un peu inquiet en pensant que peut-être cet orage nous forcerait à aller jusqu'à Beyrouth. C'est qu'il n'est pas commode de débarquer à Jaffa; et bien souvent, en pareille saison, les navires des Messageries impériales ne peuvent y déposer ni passagers ni dépêches. A la grâce de Dieu !