JAFFA
27 octobre.
Le matin venu, la mer était beaucoup plus douce; vers dix heures nous avons aperçu la terre , et à onze heures et demie nous mouillions devant Jafla. La mer y était trèsgrosse, mais comme nous avons vu sortir, de ce qu'on appelle le port, des mahones qui venaient au-devant de nous, nous avons compris, avec un vrai bonheur, qu'il nous serait possible de prendre terre en ce point. L'une des barques arabes qui nous a accostés portait notre excellent vice-consul à Jaffa, M. Philibert, mon vieil ami Bofros-Roque, Scharir, le brave chef de mes moukres du premier voyage, et Antounel-Ouardy, drogman avec lequel j'avais traité à Paris môme, quelques semaines avant mon départ. Celui-ci avait pris les devants et était venu m'attendre à Jaffa; j'eus d'abord de la peine à le reconnaître, parce qu'il avait changé complètement de costume et adopté une tenue qui le faisait ressembler beaucoup plus à un Arabe du désert qu'à un habitant de Beyrouth. Mon ami Mohammed-es- Safedy, qui supporte très-difficilement la mer, était resté sur le qyai. Une fois nos bagages descendus à bord des mahones, nous avons pris congé de notre excellent commandant, et nous nous sommes rapidement éloignés du Meïnam, avec beaucoup moins de regrets cette fois que la première, car nous étions à peu près les seuls passagers qu'il eût apportés en Syrie.
Il faut être entré à Jafla par la houle pour savoir comment on échappe, sans miracle de la providence, a une noyade probable. On doit franchir une rangée de rochers contre
lesquels la lame déferle avec fureur, et pour cela faire, il y a une petite passe, un peu plus large qu'une porte cochère. Appuyez d'un mètre à droite, ou d'un mètre à gauche, et vous êtes perdu! Il est vrai que les matelots arabes sont d'adroits coquins, et qu'il est plus que rare qu'ils manquent leur coup. Une fois ce barrage franchi, on se trouve dans un petit bassin fort calme, et tout danger est passé. Mais là aussi pour débarquer on est obligé de se hisser sur les épaules de deux matelots qui ont de l'eau jusqu'au* genoux, les barques ne pouvant arriver à quai.
Enfin nous voilà en Syrie, et sans encombre, grâce à Dieu! La première figure que j'aperçois à terre, c'est celle de Mohammed, qui se jette dans mes bras; la seconde est celle d'un petit moine franciscain, le plus aimable comme le plus prévenant des hommes, le frère Liévin. Il a été envoyé au-devant de moi par le Révérendissime , avec une bonne et affectueuse lettre qui m'annonce que je suis attendu avec impatience à Jérusalem. Nous montons nous reposer un instant chez M. Philibert, qui me remet aussi une lettre du docteur Gaillardot. Celui-ci, qui souffre de la fièvre, m'annonce que, dès qu'il se sentira mieux, il viendra me rejoindre, et qu'il espère pouvoir faire avec moi l'exploration de PÀmmonitide.
M. Philibert et sa très-aimable femme voudraient nous retenir pour la soirée à Jaffa ; mais nous n'avons déjà perdu que trop de journées en Egypte, et comme nos chevaux sont prêts, nous résistons aux instances de ces excellents amis, et nous nous décidons à partir immédiatement pour Ramleh.
Il était près de trois heures quand nous avons enfourché nos montures. Les rues et le bazar de Jaffa sont remplis de boue; toute la nuit dernière il a fait un orage affreux,