DEUXIÈME JOURNÉE
De Birch à Naplouse
e vous assure, cher ami, qu'il faut souvent un certain rt de volonté pour écrire régulièrement chaque soir : ournal de son voyage. Aujourd'hui, par exemple, ês la nuit sans sommeil que je vous ai décrite séance ante, — après douze heures passées depuis à cheval, une selle turque, — je préfèrerais de beaucoup fu- * ma chibouque sur la terrasse, — ou respirer le par- . des orangers de Naplouse, — ou, mieux encore, ndormir sur les coussins qui m'’attendent.
hWreh est-il le Beéroth des Gabaonites, comme le fe- ‘nt supposer son nom et sa situation et comme le veut inson, ou bien est-il, comme on l’a cru pendant longps, le Micmas de l’Ecriture? Je pencherais plutôt T la première opinion. Suivant la légende, c’est là, dans une maison dont on me montre encore un pan
Deutér. XXIV, 6.
dér, XXV, 10.
de mur — que Marie et Joseph s'aperçurent de l'absence de Jésus, au retour de leur pèlerinage à Jérusalem". De nos jours, Bireh est d'ordinaire la première station des voyageurs qui vont à Naplouse et à Nazareth. La voie antique que nous suivons est celle que Jésus a parcourie mainte fois en allant à Jérusalem; c'était et c'est encore la route des pêlerins de Galilée.
Quoique nous soyons partis au point du jour, l’ardeux” du soleil ne tarde pas à devenir extrême; cette chaleur” insupportable, ma mauvaise nuit, mon mauvais cheval, renouvellent ma mauvaise humeur d'hier. Les mêmes démons viennent me hanter et m'attrister et je ne par— viens à les chasser que par le même moyen. Mais comme je dors presque sur mon cheval, je laisse passer, sans les graver dans ma mémoire, et les noms des lieux que nous traversons et bien des traits du paysage.
Vous rappelez-vous un fort joli tableau de notre amk Léon Berthoud? Il représente Don Quichotte et son écuyer” parcourant côte à côte, par une journée d'août, les che— mins escarpés de je ne sais plus quelle Sierra. Quelle vérité dans cette peinture! Quels nuages de poussière { Quelle sécheresse dans l'atmosphère! Comme on y sent la lourdeur de cet implacable soleil de la canicule, qui pulvérise les rochers de calcaire, qui fait fondre Sancho sous son pourpoint de laine et achève de brüler, sous l'armet de Mambrin, le cerveau du malheureux chevalier |
J'ai souvent pensé à ce tableau, je vous assure, en
“ Luc II, 44.
parcourant avec Hhañnah les environs de Jérusalem, en remontant silencieusement avec lui, au pas trébuchant de ma Rossinante, les lits desséchés des torrents ou les longs chemins de montagne. J'y ai pensé ce. matin
surtout, dans les défilés de Benjamin. Je ne me trouyais: L . | pas, il est vrai, grande ressemblance avec Don Quithotte,.…:
mais Jean me rappelait Sancho d’une manière désespérante. Il me répétait sur tous les tons que la route
de Naplouse était un coupe-gorge et que nous étions
perdus, si nous ne parvenions pas à rejoindre les Anglais qui nous avaient devancés. Je compris alors que, s’il m'avait encouragé à voyager seul, c’est qu’il avait craint qu’en me joignant à quelque caravane, je n’eusse plus besoin de ses services ; mais, à présent que nous étions tn route et qu'il avait pris la responsabilité de l’entreprise, elle commençait à lui peser.
Environ jusqu’à Béthel, nous suivons un plateau assez ini. Béthel, qui se trouve à notre droite, est situé au bord le Ce plateau et domine une petite vallée. On a signalé Want moi l'espèce de désappointement que l’on éprouve en voyant le site insignifiant, éhe unimpressive situation, d@ l'antique et vénérable sanctuaire de Jacob: C'est un Paysage sans pittoresque et sans physionomie, — ce nest pas même un paysage, c'est un point que rien
ne désigne à l’attention du passant. Les sanctuaires du Paganisme se distinguent par un caractère de grandeur de mystère, qui agit puissamment sur l'esprit et qui explique la vénération dont ils ont été l’objet. Mais
ii, — de même qu'à Silo où nous passerons tout à
l'heure, — l'imagination n’a pas de prise; on reconnaît
que ce n'est pas la nature, mais Fhistoire seule, qui a fait de ce lieu pour les Israélites un Beth-el, c'est-à-dire une maison de Dieu.
Peu après, nous rentrons pour un moment dans œs passages de Benjamin -qui servent de porte à la Judée ; mais bientôt la nature change, le pays prend un aspect que je ne lui ai pas encore vu en Palestine : la culture devient plus riche et moins rare. Nous sommes dus le beau pays d'Ephraïim, bien différent de celui de Juda. Ce ne sont plus ici des montagnes entrecoupées de vallées, mais plutôt des vallées séparées par des montagnes. Cette distinction, jen conviens, n'est pa= très-rigoureusement géographique, mais je ne me pique pas de géographie et je voudrais rendre seulement l'impression que font les lieux. On ne se sent pus à la montagne, comme c'est le cas dans toute la Judée > on jouit de se retrouver dans le bon pays; c'est à peua près ce qu'on éprouve en Suisse, en passant des sévè— res plateaux du Jura aux belles et douces vallées de l'Argovie.
C'est surtout en arrivant dans la grande vallée où s € trouve le puits de Jacob, qu'on s'aperçoit de ce chacm — gement. Cette plaine n’a pas d'arbres, il est vrai, € les montagnes qui la bordent sont encore nues et r©æœ— cheuses, mais le fond de la vallée est couvert de champ < cultivés et de prairies de la verdure la plus fraiche et MB = plus éclatante. Encore quelques jours et les blés sero == blancs pour la moisson. Ce coin de pays, siriantet = fertile, attira déjà les regards des patriarches. On l'æ x>pelle encore le val du campement (Ouddi-el-Mokhn «æ }.
Ce fut là qu'Abraham dressa d’abord ses tentes et éleva un autel à l'Eternel‘. Ce fut là que plus tard Jacob vint s'établir à son retour de Paddan-Aram*, et c'est de cette portion, vrai joyau de la Palestine, qu'il avantagea son fils de prédilection”.
EL.” Ecriture rend témoignage à l’opulence et à la beauté de Ces lieux et, en général, de cette terre de Joseph sur laquxelle ont ruisselé les bénédictions de Jacob et de Moïse : «Joseph est un rameau fertile près d'une fonhaine‘... Son pays est béni par l'Eternel de ce qu’il y a de plus exquis aux cieux, .… de ce qu’il y a de plus exquis sur la terre et de son abondance...»
Cette contrée en effet n’a pas cette austère nudité, cette gravité, si l’on peut ainsi dire, qui donne à la Judée sa physionomie propre et qui cadre si bien avec le caractre de son peuple et avec la religion des Juifs. Dans les pâturages rocheux de Juda, sur les coupoles monones de ses montagnes, le paysage n’a d’autre beauté que sa grandeur; il élève la pensée du poëte, sans intéresSer le regard du peintre; l'absence de détails, l’uniformnité des teintes empêchent les yeux de s'amuser à la ere; ils se portent d'eux-mêmes vers ces grands hori- 2012 S célestes que rien n’y dérobe à la vue, vers ce voile
Gen. XH,6et7.
Gen. XXXIII, 18. Devant la ville, c'est-à-dire à l'est, comme e L’expliquerai tout à l'heure.
* Gen. XLVIII, 22. Comparez Jean IV, 5.
* Gen. XLIX, 22. | * Deutér. XXXIIL, 13 et suivants.
de lumière sous lequel le Seigneur cache les rayons de sa gloire.
Ici, au contraire, on comprend que les religions de la nature aient trouvé plus facilement accès. La portion de Joseph est un de ces pays brillants et plantureux, où la terre exerce sur l'homme une séduction presque irrésistible. Cette influence se fit sentir de bonne heure et sur les mœurs et sur la religion elle-même. Les habitants de ce pays-là étaient fort enclins à la débauche, le prophète Osée s'élève contre leurs orgies*; du temps d’Esaïe, qui leur adresse les mêmes reproches, les tvrognes d’Ephraïm paraissent avoir eu une réputation proverbiale*. Nous voyons aussi que, — longtemps déj avant les Samaritains, — la religion même de Jéhovah devint dans le royaume d'Ephraïm une sorte de pagt nisme, par le culte symbolique des veaux d’or de Jéroboam. C'est d'ici aussi, c’est de Sichem que nous vient le seul essai de poésie profane que nous connaissions chez les Hébreux, je veux dire l’apologue des arbres', — à moins que nous ne voulions compter comme tel le Cantique des cantiques, qui du reste emprunte à cette partie de la Palestine la plupart de ses images et qui, suivant Ewald, aurait été composé aussi dans le royaume d'Ephraïm. Quant à l’apologue de Jotham, — du temp: que les arbres parlaient, — on y remarque une puissan C4
{ Voyez Ps. CIV, 2.
? Par exemple Osée VII, 4 et 5. Et ailleurs (II, 1) : «Is regai dent à d'autres dieux et aiment les flacons de vin. »
5 Esaie XX VIII, 1, 3.
# Juges IX, 8 et suivants.
de personnification, une sorte de panthéisme poétique qui ne se retrouve point dans les autres monuments de la littérature des Hébreux.
Mais nous arrivons à ce puits de Jacob, où, pour la première fois, le grand principe d’un culte nouveau fut Snoncé par Jésus, en opposition au semi-paganisme des Samaritains et au théisme formaliste des Juifs : « Dieu est esprit et il faut que ceux qui l’adorent l'adorent en >sprit et en vérité. » C'est sans contredit un des sites les lus intéressants qu'il y ait dans toute la Terre-Sainte, aon-seulement à cause de la grandeur de la scène qui > y est passée, non-seulement à cause de l'importance les paroles que le Fils de l'Homme y a fait entendre, mais aussi parce quil n'est pas de site qui soit mieux circonscrit et plus aisément reconnaissable. L'Evangile est sobre de tableaux, il nous en présente peu qui soient aussi complétement dessinés que celui de l'entretien de Jésus avec la Samaritaine*. C’est ici, c’est sur la margelle de ce puits que Jésus s’est assis à l’heure de midi, lassé du chemin, et a demandé à boire à cette femme de Sy- Char. Voilà cette source dont il disait : «Tous ceux qui boivent de cette eau auront de nouveau soif, mais celui rui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais O1f.» Ces pierres, cette plaine, ces montagnes ont été srmoins de cette conversation. Ces beaux champs de blé ui s'étendent devant moi sont ceux que montrait Jésus
ses disciples : «Ne dites-vous pas, vous, qu'il y a enre quatre mois jusqu'à ce qu'on moissonne ?.. Levez
Jean IV.
360 SAMARIF ET GALILÉE.
les yeux, vous dis-je, et regardez les campagnes, elle & sont déjà blanches pour la moisson!» Voilà, au-dessu = de nous, ce sommet du Garizim, auquel se rapportm * ces paroles : «L'heure vient, où ce ne sera ni sur cell æ montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Pére. - L'heure vient — et la voici — où les vrais adorateur = adoreront le Père en esprit et en vérité. »
Le puits de Jacob est dans une admirable situation, #Æ point de jonction de l’étroite vallée de Sichem et de lZæ grande vallée de Mokhna. Maïs il appartient plutôt # celle-ci ; c’est celle-ci qui constitue le tableau, car c'est du côté de l’est ou du nord-est que se tournent les re— gards. En contemplant cette possession magnifique que Jacob « conquit par l'arc et l'épée sur les Amorrhéens e# qu'il donna à Joseph son fils, » j'ai derrière moi le Ga— rizim , au sommet duquel on voit encore les ruines dræ . temple des Samaritains, — à ma gauche, l’Hébal et, atæ pied, à peu de distance de moi, le tombeau de Joseph‘ -
C'est ici, à l’entrée de la vallée de Sichem, que ls Israélites, dans leur marche conquérante à travers le
‘ Les cartes indiquent très-diversement la situation du puits de Jacob. J'ai sous les yeux en ce moment celles que Raumer Pæ— læstina) et Stanley /Sinai and Palestine) ont jointes à leurs excellents ouvrages. D'après celle de Raumer , le puits se trouveæ— rait dans la vallée même de Sichem et à peu près à égale distance de l'Hébal et du Garizim. D’après la carte de Stanley, il sera € presque au pied de l'Hébal. Robinson et Van de Velde le placerat avec raison au pied du Garizim, mais Van de Velde le met un pet plus au sud que Robinson. On voit quelle incertitude et que arbitraire ont régné jusqu’à ces derniers temps dans la géographie de la Palestine, même pour des sites si connus et si souvent visités.
pays de Canaan, s’arrêtèrent pour renouveler alliance avec l'Eternel. L’arche, entourée des sacrificateurs, était dans la vallée, le peuple entier couvrait les pentes des deux x montagnes voisines ; six tribus, placées sur le mont Garizim, répétaient à haute voix les bénédictions contenues dans la Loi pour ceux qui craignent l'Eternel ; les six autres tribus, groupées vis-à-vis des premières sur ls flancs de l'Hébal, prononçaient les malédictions. Et toua € le peuple répondait : Amen! *
Ces deux montagnes se ressemblent assez, et rien n'indix ue au premier abord quel motif a fait choisir l’une pour les malédictions ét l’autre pour les bénédictions. Tovates deux sont de ce côté-ci escarpées, nues et roche uses; peut-être même les rochers qui servent de base au Garizim ont-ils un aspect encore plus hérissé que ceux de VHébal. Plus loin, vers le fond de la vallée, toutes dexax sont également vertes et riantes. Il est vrai que le Garrizim est mieux boisé. Cependant, si la plus belle part la a été donnée, c’est tout simplement, je crois, parce qu ” il est à droite, c’est-à-dire au sud.
On sait que le peuple ne s'oriente pas comme les géoga phes, en fixant d'abord le côté du nord. La manière A 1lus aisée de s'orienter, c’est de commencer par déérminer lorient. C'est ce que faisaient les Hébreux.
* Josué VIII, 33-35. Comparez Deutér. XXVII, 12-26. Il n'est pas RCïle de se représenter nettement cette scène dans tous ses dé- Qils; mais, dans ses traits généraux, elle n'a pas dû être fort différente de la description que j'en donne. Je la place à l'entrée de là vallée, — un peu plus loin toutefois que le puits de Jacob, —
parce que c'est là que les deux montagnes se rapprochent le plus.
Pour trouver les points cardinaux, ils se plaçaient en face du soleil levant. Ils appelaient donc ce côté le devant (ep); derrière eux était l'occident" ; — ce que nous appelons le nord était /a gauche * et le midi n'avait pas d’autre nom que /a droite *.
Or, chez les Hébreux comme chez les Grecs, la droite était le côté honorable, — le bon côté. On le voit par de nombreux exemples de l’Ecriture, entre autres par le nom de Benjanun (fils de la droite), qui, dans Genèse XXXV, 18, est le contraire de Benont (fils de ma douleur).
L'approche de Naplouse s'annonce par des vergers d'oliviers, gros, grands et vieux, d’une singulière beauté. Plus près de la ville, derrière elle et au-dessus, du côté du midi, se trouvent d'autres vergers contenant une quantité d'arbres de toute espèce : orangers, citronniers rosiers, etc. ; ce ne sont point ici des arbustes, mais € grands arbres de la plus belle venue. En tout autre pay = ce serait charmant ; dans une contrée aussi nue quel # Palestine, c'est une délicieuse surprise, une véritabl € fête des yeux. On comprend parfaitement ici que Jothacs ait pris parmi les arbres les personnages de son ingés nieux apologue. Cette fable n'a pu être imaginée et pro noncée que dans ces lieux; elle ne fût jamais venue
{ Par exemple Esaie IX. 11. Voyez ce passage dans le tx 6€ hébreu : « La Syrie par devant et les Philistins par derrière. » 3 Gen. XIV, 15.
# Par exemple 1 Sam. XXII, 19.
l'esprit d'un habitant de Jérusalem ou n'eût pas eu grand à-propos dans ce pays-là; l'olivier, la vigne et l’épine s’y trouvent, à la vérité; mais, à part quelques misérables figuiers et quelques rares amandiers, je ne sais trop quels sujets pourraient les appeler au trône, ou quels prétendants pourraient le leur disputer. Ici, au contraire, ce n’est pas un mince honneur que de régner sur ce peuple innombrable de citronniers, de myrtes, d’abricotiers, de pêchers, de grenadiers, d'arbres fruitiers de toute sorte, au feuillage éclatant, aux fleurs odorantes et aux fruits exquis.
La position de la moderne Naplouse et celle de l’ancienne Sichem paraissent n'être pas absolument identiques. Si la Sichem ou le Sychar de l'Evangile avait été Situé sur l'emplacement de la ville actuelle, on ne serait pas venu de si loin puiser de l’eau au puits de Jacob; ‘ar on à plus près, et dans la ville même, des fontaines
bondantes. La ville ancienne, qui existait encore du temps e Jésus, doit donc avoir été située à l'entrée du vallon, >uxt près du puits de Jacob; on en voit encore des restes ans les plantations d'oliviers que l’on traverse avant l’a rriver à la ville moderne. Celle-ci (la Ville neuve, Nea Po dis, Naplouse) est construite un peu plus avant dans la vallée. Saint Jérôme les distingue et les identifie tour à tour, contradiction apparente qu’il résout lui-même, en nous apprenant ailleurs que Sichem est devenu un faubourg de Naplouse. Je m’étais demandé d’abord si le Sychar de saint Jeañ ne serait point quelque localité du Voisinage, distincte de Sichem et située quelque autre Part dans la vallée de Mokhna, sur les flancs du Garizim,
zar ds pour les chrétiens et pour les juifs. Ici, ils sont 1ez eux et en profitent. Partout à mon passage, les homes me lancent des regards sinistres et font à haute voix >S réflexions que je ne comprends pas, mais qui pauissent n'avoir rien de bienveillant; les mendiants mêes ne daignent pas me demander l’aumône et les petits ifants, loin de m'interpeller du titre honorable de adji, courent après moi en vociférant: Nazari ! Nazaril Vazaréen.) Dans leur bouche, ce mot est une injure. ais je ne sais quel titre approcherait de celui-là et son- >rait mieux à l'oreille. C’est le nom sous lequel on dé- Snait ici Jésus lui-même et ses premiers disciples*. Ce 3m, d'origine palestinienne, est resté jusqu'à ce jour le ‘ul en usage parmi les Arabes ; tandis que celui de 1rétien, inventé par les Grecs d’Antioche?, a passé dans langue des peuples européens.
IL n’y a pas d'hôtel à Naplouse. Aujourd'hui, comme 1 temps de Jésus, les voyageurs s'arrêtent auprés de lelque fontaine , à l'ombre de quelque olivier, et en- >ient leurs gens à la ville pour y acheter des vivres*. est ce que font nos Anglais, que nous venons enfin ‘atteindre au grand contentement de Hhannah. Ils nous Ssent nous enfoncer dans les rues populeuses de Nalouse et s'en vont dresser leurs tentes près d’une des Ortes de la ville.
Pour moi, qui n’ai pas de tente, Hhannah me conduit
* Actes XXIV, 5. * Actes XI, 26.
Jean IV, 8.
dans une rue écartée, chez un chrétien, grec ou latin ; qui nous offre une chambre haute. C’est moins originæ | que notre gite d'hier, mais on y dormira mieux. Tous respire l’aisance et même une propreté relative, que récrée et qui délasse. Le principal ornement de la chan bre est une petite carte de Suède, tournée à rebours Cette curiosité exotique, débris d’un atlas russe, «=! suspendue à la muraille et fait vis-à-vis à une image de“ la Vierge. |
Pendant qu'on étend des lits sur le carreau et qu Jean va au marché acheter des provisions, je profite d = la dernière heure du jour pour visiter la synagogue de & Samaritains et monter sur le Garizim.
Je n’ai pas besoin de vous rappeler l’origine des Sæ— maritains et de leur religion. Nous voyons dans le ire des Rois‘ qu'après la déportation des dix tribus, leroë des Assyriens repeupla la Samarie au moyen de colons, pris dans diverses provinces de son empire, et que ce peuple nouveau se fit une religion à sa maniére, en alliant au culte de ses anciens dieux le culte de Jéhovah, qu'il regardait comme le dieu de sa nouvelle patrie- Après le retour de la captivité de Babylone, les Samari-— tains cherchèrent à se rapprocher des Juifs et à s'associer à eux pour la reconstruction du temple; mais ils furent repoussés par le puritanisme de ceux-ci. N'ayant pu réussir à se rattacher à la nationalité juive, ils S€ donnèrent pour les héritiers d'Israël, et l’on vit 5€
‘ 2 Rois XVII. 24-41.
* La Samaritaine appelle Jacob notre père (Jean IV, 19), mais les Juifs appellent les Samaritains des étrangers (Luc XVII, I8)
ouveler entre eux et les Juifs la même inimitié qui it existé jadis entre Ephraïm et Juda. Un prêtre ?, nommé Manassé, fils du souverain sacrificateur adah et gendre de Samballat, ayant été excommunié * Néhémie‘, passa aux Samaritains et leur apporta les its de la race d’Aaron et les traditions du sacerdoce. nballat fit construire sur le mont Garizim un temple al de celui de Jérusalem. Les Samaritains renoncét, paraît-il, à ce qu’ils avaient encore conservé de olitrie de leurs pères et prétendirent, comme les fs, au titre exclusif de vrais adorateurs* de Jéhovah. fut de ce moment que la haine entre les Samaritains es Juifs devint irréconciliable. Sans mentionner ici témoignages que nous en a laissés le Talmud, il fit de rappeler ceux que l’on trouve dans l'Evangile. marquez, par exemple, dans le IV° chapitre de saint nce petit mot : «Il fallait (ta, oportebat) qu'il passât * la Samarie”. » Nous savons que, quand il ne le fal- * pas absolument , les Juifs faisaient un grand détour 1r éviter de passer par ce pays. Rappelez-vous aussi name la femme samaritaine est étonnée, en entendant Juif lui adresser la parole. Enfin, nous voyons dans même évangile que le nom de Samaritain était pour Juifs la plus mortelle injure : « Tu es un Samaritain tu as un démon, » disaient les Juifs à Jésus”.
Néhémie XIII, 28.
Jean IV, 23.
Jean IV, 4.
Jean IV, 9.
-Jean VIII, 48.
Quant aux différences dogmatiques qui séparaient ces deux peuples et distinguaient ces deux religions, voici quelle était la principale et peut-être la seule : les Samaritains ne reconnaissaient comme livres saints que ceux de Moïse et rejetaient les autres écrits admis dans le &non des Juifs. Ils ont, de nos jours encore, un vieil exemplaire du Pentateuque, dont ils font remonter l'origine aux premiers temps de l’histoire d'Israël; ce Pentateuque est en hébreu, mais, au lieu d’être écrit en lettres chaldaïques comme le sont les manuscrits des Juifs, il l’est en caractères samaritains, caractères probablement plus anciens et dont les Samaritains avaient conservé l'usage, pour écrire tant l’hébreu que leur propre langue -
Il existe encore à Naplouse une centaine de Samari— tains, seuls restes de leur peuple , seuls sectateurs d& leur religion. Cette nation réduite à quelques familles » cette religion restreinte à quelques individus et se maim—
tenant toujours la même, sont un des phénomènes histæ — riques les plus intéressants qu'il y ait. Je me fis conduir € à leur synagogue. C’est une chambre assez petite et qu € rien ne distingue. On ne me permit toutefois d'y entre Æ=° qu'après que j'eus laissé mes souliers à la porte. On all quérir le prêtre. C’est un homme de quarante ans em— viron, de la figure la plus noble et la plus imposante. EL déploya devant moi avec solennité le rouleau de parchemin sur lequel est écrit le Pentateuque et me défendat expressément de le toucher. J'avais suivi jadis un cours de langue samaritaine à l’université de Berlin, et le docteur Petermann, — s'il vit encore, comme je l’espère, — vous certifierait même, au besoin, que j'étais un de ses
meilleurs élèves. Il est vrai qu'il n’en avait que trois. J'avoue que depuis ce temps-là j'ai beaucoup oublié cette langue, n'ayant guère eu l’occasion d’en faire usage. Je me rappelai cependant l'alphabet: c'était tout ce qu'il m'en fallait, puisque le texte était hébreu. Je me mis à déchiffrer quelques lignes à demi-voix. — Hayôdéah attd leschôn hakkôdesch ? (sais-tu la langue sainte ?) me demanda le prêtre en hébreu. Sur ma réponse affirmative, il lia conversation et nous eûmes un entretien de quelques moments. Vous voyez que les Samaritains, aussi bien que les Juifs, appellent l'hébreu la langue sainte. Le mien parlait fort bon hébreu : sa prononciation était ‘elle des Juifs sephardim et entièrement conforme à la Ononciation en usage dans les écoles chrétiennes. Il 2e dit que le nombre des Samaritains s'élevait actuelle- 1e nt à prés de cent cinquante, mais d'autres habitants œ Naplouse m'ont assuré que ce chiffre était encore très- <zagéré. Quant au manuscrit qu'on me fit voir, il est 7 A demment moderne. Le prêtre me garantit cependant Le c'était bien le véritable. Quelques voyageurs assu- > t qu'ils en ont deux et qu’ils ne montrent pas le plus r'écieux. | Une question souvent agitée inter doctos est celle de Qrigine des Samaritains. Ce peuple doit-il être considéré. OGrnme composé essentiellement de colons étrangers, et êS restes de la tribu d'Ephraïm, non transportés en As- Yrie, ne seraient-ils entrés dans la formation de cette da tion nouvelle que pour une proportion minime et à Peu près inappréciable ? Ou bien doit-on supposer, au tOntraire, que le fond essentiel de cette race est israélite
et que les colons assyriens ne sont là qu’un élément secondaire ? Cette dernière hypothèse a pour elle la langue des Samaritains, qui n’est qu'un dialecte de l’hébreu, altéré par l'introduction d’un assez grand nombre de mots étrangers. Cependant, le récit du livre des Rois favorise évidemment la premiére supposition. Je dois dire aussi qu'en voyant le grand-prêtre samaritain, je fus frappé de sa figure, qui ne me rappelait en aucune façon le type juif ou arabe. Son nez aquilin, son beau visage, plein et vermeil, présentait dans toute sa pureté le type des races indo-germaniques.
Je prends un guide pour me conduire au Gariim. C'est un musulman, mais il écorche aussi quelques mots d'hébreu qu'il entremêle continuellement de yess, sf. Ces deux monosyllabes sont les seuls mots européens qu'il connaisse. Pour celui-ci, c’est un Arabe véritable el qui ne le cède en rudesse à aucun de ses concitoyens de Naplouse. Loin de se piquer de l’obséquiosité assez habituelle aux gens qui veulent mériter un bakchiche, il traite mon cheval et son cavalier avec une brutalité impertinente, qui m'arrache à plusieurs reprises, — j l'avoue avec regret, — des exclamations qui n’eussenl jamais dû se faire entendre sur la montagne des bénédictions. Nous montons au Garizim tout droit, en sortan! de la ville, à travers les vergers embaumés. On a comparé Naplouse à Heidelberg; c'est d'ici surtout qu’elle lui res semble, — autant du moins qu'une ville d'Orient peu rappeler une ville du Nord. La crète de la montagne forme un plateau, incliné d'est en ouest et où se trouvent quel
S champs de blé, alternant avec des pâturages piert. Nous remontons ce plateau jusqu’au sommet le > élevé. Il est à 800 pieds au-dessus de la vallée de ‘em et à 2,400 pieds au-dessus de la mer. On le rele généralement comme la plus haute sommité des tagnes d'Ephraïm. M. Van de Velde assure cepen- , Que la croupe de l’Hébal le dépasse de quelques S. Ce fait explique pourquoi c’est sur l'Hébal, et non le Garizim, que les Israélites élevèrent un autel à rnel'. L'Hébal était le point le plus élevé de la rée.
ir ce sommet, qui domine le puits de Jacob, est une inte spacieuse, circonscrite par quelques pans de et par de grands tas de pierres, dont plusieurs taillées en bossage. Ces ruines appartiennent sans le à divers édifices successifs ; il est probable que, s le nombre, se trouvent aussi des restes du temple é par Samballat et détruit par Jean Hyrcan. C’est re là le sanctuaire des Samaritains, C'est vers ce t qu'ils se tournent pour faire leurs prières. Le seul ment encore debout est un petit édifice cubique, nonté d’une coupole. Il contient une seule chambre, urant quatre pas en carré, et qui sert de synagogue Samaritains. Ceux-ci continuent à célébrer sur le t Garizim les solennités prescrites par la loi de se : la Pâque, la Pentecôte, la fête des Tabernacles, : Our des Expiations. Chose remarquable! Tandis
Deutér. XX VIT, 4. On sait que dans ce passage le Pentateuque iritain nomme le Garizim au lieu de l’Hébal.
que les Juifs sont depuis longtemps privés de leur temple et de leurs sacrifices, l'agneau pascal est encore immolé par les sectateurs hérétiques de Manassé, leur culte encore célébré par une branche cadette de la famille d’Aaron, par un sacerdoce quasi-légitime.
TROISIÈME JOURNÉE De Naplouse à Djennin
Ce matin, à mon lever, de petites vapeurs couraietl sur les hauteurs de l’Hébal. C'était une vraie matinée suisse. Je trouvai mon hôte, dans sa robe d’indienne blanche à points lilas, fumant son narguileh sur la terrasse. Je réglai avec lui, ce qui n’était pas très-facile. Ici les hôteliers sont trop délicats pour vous remettre l'addition. On leur donne ce qu’on veut, et l’on peut être sûr qu'ils ne seront jamais contents et demanderont etcore davantage.
En sortant de la ville, nous nous arrêtons devant E campement des Anglais, avec qui nous voyagerons à jourd’hui : car c’est surtout entre Naplouse et Nazarell que la route est dangereuse et qu’il importe de n'êtré pas seul. J'apprends d'eux qu'hier au soir, en montail au Garizim, une demi-heure avant moi, ils ont été atkqués; malgré leur nombre et leurs armes, ils ont di composer et payer rançon aux Arabes. C’est sans doué grâce à eux que je n'ai rencontré personne dans m4 course au Garizim : les voleurs se seront contentés de &æ succès et, pressés de diner après une longue journée de
nadan, ils seront retournés immédiatement à la ville S attendre une nouvelle capture.
*endant que nos Anglais s'occupent de leurs préparaet que mon cheval, errant dans les vergers, fait ses >ux aux grandes herbes de Naplouse, quelques léux s’approchent.et tendent vers moi leurs mains en- S, — triste spectacle au milieu de cette nature brile | *
. une petite distance de Naplouse, on nous montre au d de la route le tombeau de Josué. Nous y rencon- 1s une caravane de cinquante chameaux, qui nous ige à nous arrêter; car il faut lui faire place, vu le | de largeur du chemin.
rrivés près de Samarie, nous nous séparons de nos ages et de nos moukres, qui se dirigeront directement s Dennin, pendant que nous visiterons les ruines de la >. Samarie est située sur une colline au sommet alré, isolée dans une plaine. Cette plaine est entourée montagnes plus hautes, non point arrondies comme 23s de Judée, mais se renversant, pour ainsi dire, en ére et s'élevant par terrasses. C’est sur les gradins et amphithéâtre que, dans les prophéties d'Amos, rois étrangers sont invités à prendre place pour conpler le spectacle des crimes de Samarie ‘. Cette siion rappelle beaucoup celle de Jérusalem, mais Sale, assise sur la colline de la grasse vallée, comme Esaïe*, est plus belle et plus riante ; elle est plus
Amos III, 9, 10.
Esaie XXVIII, 1.
forte aussi, puisqu'ici la montagne est entourée de lées de tous les côtés. Samarie est une île, Jérusa n'est qu’une presqu'ile, et l'on sait que l’isthme, qui côté du nord la rattache au plateau, lui a souvent été f et a fourni bien des fois un passage à ses ennemis.
Qui sait si cette analogie de situation ne fut p pour quelque chose dans la décision: d'Homri, lors choisit la montagne de Samarie pour #' bâtir sa nou capitale ? La ressemblance de Jérusalem avec sa riv — avec sa sœur, comme l'appelle Ezéchiel‘, — ne vait qu’à faire mieux ressortir les avantages de cell Mais ni l’une ni l’autre n'a pu éviter son châtim Toutes deux ont justifié la malédiction d’Amos : . heur à vous qui vous appuyez sur Sion, qui vous coi en la montagne de Samarie !* Samarie n’est plus q tas de pierres, comme on en fait quand on cultive vigne; ses pierres ont roulé dans la vallée, ses fo ments ont été découverts’. En effet, ces ruines en debout, que nous apercevons sur la montagne, ne pas celles de l’antique Samarie; ce sont celles de Sél qui lui succéda. Le nom même de la capitale d'Isr disparu , et le hameau qui la remplace aujourd'hui pelle Sebustieh, du nom de la ville romaine.
Nous arrivons à un joli ruisseau, coulant sous l'h au milieu d’arbustes verts. Devant nous s'élève la co de Samarie, sur laquelle se dresse comme un spectr pan de mur haut et étroit, reste d’une église chrétie
‘ Ezéch. XVI, 46.
? Amos VI, 1.
3 Michée I, 6.
PI us à gauche s'étend une ligne de colonnes brisées. C” est une vue des plus pittoresques.
Pendant que je parcours ces ruines, auxquelles ne se ræ &tache aucun grand souvenir, et que je compte ces col® xanes prolongées sur tout le sommet de la montagne, qua elques hommes qui travaillent dans les champs vienne nt m'offrir de petites médailles. J'achète toutes celles quæ € l’on m'apporte, espérant que dans le nombre il se tr Oœuvera quelque monnaie grecque ou asmonéenne. Mais elles sont toutes des empereurs romains.
La chaleur est très-modérée, la verdure dont nous
SO rames entourés pendant toute la journée repose à la foisles yeu et l'esprit. Sans doute la végétation n’est pas partout aussi puissante et aussi variée qu'elle l’est à Naplouse; mais partout au moins on voit des arbres, de grandes herbes, de l’eau, de la terre. Le sol n'est pas pierreux comme aux environs de Jérusalem ; les sentiers sont parfois même très-bons et très-unis. D'un bout à l’autre, la Samarie présente un contraste frappant avec la Judée. Je comprends certes que les Juifs n’aimassent PAS à y passer. Ce devait être pour eux un vrai crêve- CŒur de voir aux mains des Infidèles la plus belle partie de leur pays.
Plus fertile que la Judée, la Samarie est bien plus habitée ; nous trouvons sur notre chemin un assez grand NOmbre de villages. L'accueil qu’on nous y fait n’est Point hospitalier : partout où nous passons, les enfants nous crient des injures et font mine de nous jeter des pierres. Cependant nous ne sommes pas attaqués, Car nous sommes en nombre. De temps à autre, quel-
ques Bédouins, armés jusqu'aux dents, sortent de derrière les rochers; ils nous regardent passer avec une. uriosité qui n’est sans doute pas désintéressée, et semblent calculer le nombre de coups de feu que peuvent conte— nir nos revolvers. J'ai su le soir que nos moukres, moins heureux que nous, ont été attaqués en route; mais ils se sont défendus bravement et nos effets en ont été quittes pour quelques avaries.
De montagne en montagne nous passons tour à tour” Burka, Fendekümiyeh et Djéba — qui paraît être le Gi— beah de la montagne d’'Ephraïm où fut enterré Eléazar, fils d'Aaron; — nous nous trouvons ensuite dans unæ vallée, au bord d'un petit lac, bas et sans écoulement. — un dgâm, sans doute, qui se dessèche entièrement en été, mais qui en hiver doit être plus étendu qu’il neæ l’est maintenant, à en juger par les amas de roseaux qu font litière sur les champs. Tout près de là est Sanoûr = il est entouré d’une petite muraille et couronne, comme Gabaon, le sommet d’une colline ronde et régulière, pla — cée comme une tour à l'extrémité d’une chaîne de col lines peu élevées. Quelques voyageurs ont cru y recon— naître la Béthulie de Judith; mais d’autres identifiem € cette dernière ville avec Djennin, où nous coucherons ce soir, d'autres encore avec Kubâtiyeh, où nous allons arriver.
Puisque, en tout cas, je suis bien près de la ville de Judith, c'est le cas de dire un mot des femmes de cette contrée. Leur costume diffère un peu de celui des fenmmes de Judée. Quelques-unes, il est vrai, portent la robe bigarrée, mais la plupart ont une tunique de toile
écrue (et non pas bleue comme en Judée), serrée à la axAle par une large ceinture à mille couleurs, pareille à Celles que portent les hommes. Leur coiffure est origa ale : c’est d’abord un bonnet d’une forme gracieuse ef dont la bordure, faisant bourrelet, est couverte de pièces d'argent imbriquées. Souvent aussi elles porterra t, au lieu de ce bonnet ou par-dessus, un mouchoir n@ A r ou de toute autre couleur, qui couvre la tête, des- Ce xx d sur les joues, se noue sous le nez de manière à ca- Cha ær la bouche et retombe carrément en tablier jusqu’au malieu de la poitrine; une pointe du même mouchoir S 2 baisse par derrière sur la nuque. Leur front est ceint d'axane écharpe en couleur, pliée en long. On dirait un di za dème. Leur visage, encadré entre la ligne droite de tæ bandeau et la ligne droite du voile qui couvre la bou- Ch &, y gagne je ne sais quelle expression de dureté, ou —— Comme on dit — de dignité.
Arrivés à Kubâtiyeh, nous nous engageons dans une £O ge étroite, resserrée entre des collines très-basses et qui doit nous conduire dans la plaine d'Esdraélon.
Xl est de bonne heure encore quand nous arrivons
da ns cette plaine. A l'extrémité de la gorge, au pied et au penchant de la dernière colline, est le bourg de Djennin, OÙ nous devons passer la nuit. Nos Anglais fixent leurs tentes à l’entrée, au pied d’un bouquet de palmiers. J’entre avec Jean dans le village ; un Copte nous y donne l'hospitalité. C’est un asile simple et primitif; cependant notre hôte paraît de meilleure condition que celui de Bireh. La maison a cette fois-ci une seconde pièce dans laquelle on nous loge : c'est toujours une grande voûte,
ouvrant sur la cour et ne recevant de jour que par porte et par une petite ouverture, pratiquée au-dessus pour donner passage aux pigeons : car c'est avec eux que nous partageons notre chambre. Quant à une cheminée, il n'en est jamais question dans les villages de Palestine : pour cuire le café, on allume dans la cour un feu d’épines, et le pain se fait dans de grands fours indépendants des maisons et situés dans la rue.
Je profite des dernières lueurs du soleil pour monter au sommet de la colline. Le coucher est d’une sérénité admirable. Le regard s'étend au loin et ne se lasse pas de contempler ce tableau qui le repose. À mes pieds, audelà de grands vergers de cactus, est la bourgade de Djennin avec ses terrasses blanches que dominent un minaret et quelques palmiers à taille élancée. Puis la grande plaine de Jezréel ou de Meguiddo, qui, à ma gauche, $e prolonge presque à perte de vue jusqu’à la ligne indécise des montagnes de Galilée. Cette plaine est le champ clos de la Palestine, c’est là que périt Josias' et qu se sont livrées les plus grandes batailles d'Israël. Aussi est-ce là que, dans l’Apocalypse, les démons assemblent tous les rois de l’univers « pour la bataille du grand jour du Dieu Tout-Puissant. »* C’est là aussi qu'était Jezréel, cette ville de Jézabel et d’Achab, dont les vestiges ont disparu et dont le nom seul rappelle encore les terribles jugements
De Dieu trouvé fidèle en toutes ses menaces.
‘ 2 Rois XXIIT, 29.
* Apoc. XVI, 14-16.
Devant moi, à peu de distance, je vois un autre monument de la justice de l'Eternel. C'est ce mont Gilboa, où périt Saül et qui semble porter encore la malédiction prononcée sur lui par David :
« Monts de Gilboa, que ni rosée ni pluie ne soient sur vous et sur vos champs élevés ! car c’est là qu'a été jeté le bouclier des héros, le bouclier de Saül ! »
Derrière cette montagne s'élève le petit Hermon, avec les villages de Sunem et de Naïn aux bienfaisants souvenirs , — au fond du passage on voit paraître la cime neigée du grand Hermon. |
Les enfants de mon hôte, qui m'ont vu m'éloigner, viennent me rejoindre et redescendent avec moi. Ce sont des Coptes, comme je l'ai dit, et l’un d'eux porte sur sa figure ce type, si aisément reconnaissable, que chacun a pu remarquer dans les copies des peintures et des basreliefs égyptiens. Il est curieux que ce type, qui s'est passablement altéré dans la masse du peuple copte, y reparaisse parfois dans toute sa pureté. Je l'ai souvent observé en Egypte, et toujours chez des enfants. Il semble qu’à mesure qu'ils grandissent, l'éducation et le milieu dans lequel ils vivent tendent à le dénaturer et à les confondre avec les Arabes.
En rentrant dans la cour, je trouve le souper préparé : Jean a sorti du sac les œufs et les oranges, qui font notre repas habituel, et notre hôte y ajoute quelques tasses d'un café exquis. Ensuite, pendant que je fume ma chibouque, étendu par terre et faisant de pénibles efforts pour écrire dans cette position gênante, les enfants s’approchent de nouveau, essayent de lier conversation avec
moi et vident mon sac pour examiner l'un après l'autre les objets qu'il contient. A chaque découverte qu'ils font, ce sont de grands étonnements, et ils s'échappent en courant pour en faire part à leur père.