QUATRIÈME JOURNÉE
De DBjennin à Nasrareth
J'ai prolongé hier la soirée jusque près de minuit, causant et jouant avec les enfants de mon hôte. Encore quelques soirées pareilles et j'aurai fait bien des progrès dans l’arabe. Je m'endors enfin, malgré les battements d’aile des pigeons et leur roucoulement insupportable.
Ce-matin, je pars de bonne heure. La splendeur du ciel est adoucie par un voile de petits nuages qui laisse passer les rayons du soleil, mais en émousse l'éclat. Près de Djennin, la plaine d’Esdraélon est bien cultivée; en sortant du village, on trouve de beaux jardins entourés de grandes haies de cactus. On reconnaît encore dans le nom actuel de Djennîn le mot hébreu Gannim, qui signifie Jardins, et l’on peut avec toute vraisemblance considérer ce lieu comme l’Aîn-Gannim de la tribu d'Issachar, cité deux fois dans le livre de Josué‘. Un peu plus loin je trouve deux moulins à eau, avec des aqueducs tout modernes et en très-bon état ; — rien ne frappt plus en Palestine que de trouver quelque chose de neuf, de bien entretenu, ou quelque apparence d'industrie.
* Josué XIX, 21; XXI, 29.
Plus loin sont des prairies et de beaux champs de blé. Mais, en avançant un peu plus dans la plaine, on n’aperçoit presque aucune trace de culture : la fertilité naturelle du sol se dépense en productions inutiles ; l'adonis élargit au-delà des dimensions ordinaires sa superbe corolle éclatante, l’artichaut sauvage foisonne. Des troupeaux de gazelles passent en courant, des vols de cigognes viennent s’abattre près de nous ; de grands aigles et de grands vautours blancs, aux ailes noires, planent à quelques pieds au-dessus de nos têtes.
On a cru retrouver dans le hameau de Zerin l'emplacement-et le nom même de la ville de Jezréel. Il est situé sur un tertre isolé, au pied du mont Gilboa, au fond de cette grande campagne. Situation magnifique, presque digne de celle de Memphis, — admirable ville de plaine, comme Samarie était une admirable ville de montagne, et qui devait faire prendre en grande pitié aux rois d Israël la physionomie austère de Jérusalem ! On croit voir le char d’Achab rouler au large dans cette plaine vraiment royale.
Entre Gilboa et le petit Hermon, on aperçoit les montagnes bleues de Galaad fermant l'horizon du côté de l'est. Aprés qu’on a passé l'Hermon, on a près de soi le Thabor, à la courbe gracieuse et régulière. Il paraît d'abord tout à fait isolé, mais on voit bientôt qu'il se rattache par la base à la chaîne des monts de Galilée.
Cette belle et fertile plaine d'Esdraélon, où s’amollis- Salt Issachar comme un âne ossu entre les barres des étables, — car il avait vu que le repos était bon et que
le pays était beau‘, — constitue comme un large fossé, séparant d'une manière bien tranchée les deux régions montagneuses de la Palestine, celle de la Samarie et de la Judée au sud, celle de la Galilée au nord. L’Esdraélon lui-même et la plaine d’Acre, qui y fait suite, n’appartiennent géographiquement ni à l’une ni à l’autre. C'est une grande route naturelle, la seule qui fasse communiquer les côtes de la Méditerranée avec les bords du Jourdain; aussi a-t-elle été de tout temps foulée par les caravanes et par les armées étrangères ; Issachar, qui l'habitat, a tendu l'épaule pour recevoir sa charge et est devenu corvéable*.
Les montagnes de Galilée sont devant nous et descendent en pente rapide jusqu’à la plaine. Elles se présentent d'ici comme une terrasse, à profil peu découpé, et paraissent le rebord d’un plateau.
Après une petite heure de marche, par un ravin assez étroit, nous arrivons au haut de la montée, près d'un grand verger clos de haies de cactus. À côté est une fontaine, d’où s'échappe un joli filet d’eau qui se précipite dans le ravin. À quelques centaines de pas, à notre gatche, nous apercevons Nazareth.
Cette petite ville ou ce village, — car Nazareth nà pas de murs, — est dans une situation charmante. Trois gorges de montagnes se réunissent ici et forment al carrefour une vallée plus étendue ou, si l'on veut, un petit plateau, entouré de collines rocheuses et cou-
4 Gen. XLIX,, 14-15.
2 Ibid.
s de buissons. Nazareth s'appuie à la plus large la plus haute de ces collines et s’y étale en amiéâtre. Ses maisons blanches et les vergers qui Jurent, lui donnent un air de propreté et d’élé- >. C'est un site amical, comme on dit en allel, et je connais peu de villes qui m'’aient inspiré atage le désir d’y habiter. Nous n'avons ici ni la sté de Jérusalem, ni la grandeur moins sévère de m et de Jezréel: ce sont de plus humbles propor- , Sans rien pourtant de resserré, c'est bien la ville ils de l’homme |
zareth éveille tout un ordre de souvenirs qui n’apennent qu'à elle. Le Sauveur s’y présente à nous dans ce qu'il a de plus humain. Au bord de la mer de ‘lade, nous songeons à sa mission de docteur, nous ns le Maitre entouré de ses disciples , le Prophète jant en œuvres et en paroles, suivi d'une grande ‘avide d'instruction, de consolation et de guérison; Jérusalem, tout nous rappelle ses souffrances, sa , Sa résurrection, son ascension; nous l’y voyons ficateur et victime, manifesté Fils de Dieu avec puis- 2... Mais, à Nazareth, nous le retrouvons homme ne nous. C'est ici qu'il a grandi au sein de sa fa- ; 1] a joué, enfant, dans ces prairies ; jeune homme, travaillé à son travail de chaque jour dans l'atelier harpentier. Pas de sentier qu'il n’ait parcouru, de ne qu'il n'ait gravie, de sommet sur lequel il n'ait ! Il n’est dans cet étroit horizon pas un des traits de aysage, pas un contour de ces montagnes qu'il n'ait abituellement sous les yeux, qui ne se soit gravé dans
sa fraiche mémoire d'enfant, associé au souvenir de ses premières impressions, du premier éveil de son intelligence, de ses premières aspirations vers son Pére |
Je ne vais voir que pour acquit de conscience l’église et la grotte de l'Annonciation; car je ne crois plus aux grottes , la légende en a trop abusé. Aprés avoir donné un instant de repos à mon cheval, j'ai hâte de le faire seller de nouveau, pour parcourir librement et dans toutes les directions, sans moine, sans moukre et sans cicerone, ce petit coin de terrain où Jésus a passé la plus grande partie de sa vie. Tout en le parcourant, je parviens à m'y égarer ; ce n’est pas que j'aie perdu de vue la ville, mais je me suis tellement enfoncé dans les rocailles et les broussailles que je ne sais comment en sortir. Pendant que je laisse errer mon cheval à l'aventure , lui abandonnant la responsabilité de l'affaire et le soin de me tirer de là, — un jeune homme, vêtu à l'européenne, s'approche de moi au grand galop, comme pour voler à mon secours. Il avait appris que des voyageurs anglais, — peut-être ceux que j'ai quittés à Djennin, — venaient d’être dépouillés et dispersés par les Bédouins, et, en me voyant errer seul et sans direction déterminée , il n'avait pas douté que je ne fusse un débris de la caravane. Je m’empressai de le rassurer el nous liâmes conversation, en anglais d'abord, puis en allemand; car il m’apprit qu'il se nommait Huber et qu'il était un des missionnaires allemands établis à Nazareth par l’évêque protestant de Jérusalem.
Pendant que nous nous en retournons ensemble, al pas lent de nos chevaux, il m’instruit de l’état actuel de
Nazareth. Cette petite ville s'agrandit et prospère. Les chrétiens y forment la majorité de la population : grecs et latins y sont en nombre à peu près égal; les grecs y ont une église, mais pas de couvent. Les latins ont un couvent de franciscains et une maison de religieuses, qui se consacrent à l'éducation des enfants arabes ; elles portent le nom de dames de Nazareth. Cet endroit est aussi de toute la Palestine celui où les missions protestantes ont obtenu le plus de succés ; il en existe encore à Naplouse, à Saint-Jean d’Acre et ailleurs.
M. Huber est accompagné des petites filles arabes de son école ; elles se répandent dans la prairie et s’'amusent à cueillir des bouquets d'immortelles. On trouve ici une espèce d'immortelle rouge, que je n'ai pas encore vue ailleurs, et un grand nombre de fleurs de toutes sortes. J'ai été frappé, comme tous les voyageurs, de l'aspect fleuri de cette vallée. Si le nom de Nazareth signifie fleur, comme on l'admet quelquefois sur l’autorité de saint Jérôme, c’est peut-être à cette particularité qu'il se rapporte, peut-être aussi à la forme du vallon. « Nazareth est une rose, dit Quaresmius qui la visita au commencement du XVII° siècle: elle a la même forme arrondie et est entourée de montagnes comme une rose l'est de ses feuilles. » Cette comparaison se présentera, je crois, d'elle-même à chacun à la vue de Nazareth, surtout si on la contemple du haut de la route qui conduit à Kefr-Kenna. Comme , cependant, le mot «23, peu usité du reste dans la Bible, ne s’y rencontre que dans le sens de rejeton, je serais tenté d'abandonner l'interprétation de saint Jérôme et d'attribuer le nom de la
ville aux buissons qui couvrent ses collines et qui sont aussi un des principaux traits du paysage.
J'ai pris mes quartiers au couvent latin, où j'ai été fort bien accueilli et où je trouve, en rentrant, bon souper et bon gîte. Quelque amateur que l’on soit de la couleur locale et lors même qu’on n’en est encore qu’à son quitriéme jour de voyage, on est toujours bien aise de retrouver la civilisation. Elle est représentée ici par des moines italiens et espagnols. En Europe, ce ne serait guêre, — mais tout est relatif. J'ai d’ailleurs le plaisir de rencontrer ici, à ma grande surprise, mes anciens amis de la caravane française. On me sert avec eux au réfectoire. Aprés le repas, on dit les grâces, puis on fait la prière du soir, consistant en un pater et un credo, auxquels je m’associe de tout mon cœur. Quant à l’ave qui vient ensuite, il m'aurait paru de trop partout ailleurs, — mais 2... comment ne pas faire mention de ‘cette humble jeune fille de Nazareth que tous les âges nommeront bienheureuse, de cette servante du Seigneur qu a trouvé grâce devant lui et dont la foi a concouru à réalisation de ce mystère suprême de notre salut: La parole a été faite chair ! Comment ne pas répéter, en bénissant le Seigneur, les paroles qui jadis ont retenti dans ces lieux :
Je vous salue, Marie, pleine de grâce ; le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre les femmes !°
‘ Luc I, 28.