LES PAI.AIS
A Florence même, la série est complète pour les xv* et xvi* siècles. Ce sont d’abord, le Pitli de Brunellesco, le palais Riccardi de Michelozzo. le Palais Strozzi de B. da Majano. Ce sont des mo-
LA TOSCANE
numents d'un grand effet et composés pour l'ordinaire ainsi : Le palais Slrozzi a un énorme rezde-chaussée. avec petites lucarnes grillées, qui s'élève à lO m ,30. Vient, à ce qui est à la hauteur d'un troisième étage de nos maisons, le premier étage habitable, lequel a 9 m ,35 de hauteur de plafond, soit encore trois étages de maintenant. A la hauteur de 20 mètres au-dessus du sol — ce qui est le maximum permis sur rue à Paris, commence le deuxième étage d'habitation, qui n'est que de 7 m .$2 de hauteur. Puis vient l'entablement et la corniche qui atteint à 31".31 d élévation totale. En somme, pour deux étages habitables, la hauteur d'une maison de dix étages de nos jours. Les fenêtres sont petites et peu élevées : les bossages d'un relief vigoureux. On ne peut nier l'effet d'une telle masse de pierre, encore que Ton sache que ce n'est qu'un placage. Pour la commodité de l'habitation, il n'en faut guère parler : il n'y avait pas de cabinets et point de water-closets, si rudimentaires les supposàt-on. En outre, les cuisines étaient dissimulées et sans ampleur.
J'aime l'aspect farouche du palais Strozzi; mais a-t-il le caractère moderne d'une construction palatiale? cette conception du palais vaut-elle pour nous? a-t-elle gardé une valeur d'exemple et de démonstration, car c'est bien de cela qu’il s’agit?
Pas le moins du monde, — rien ne se prête moins à la généralisation, rien n'est plus florentin que ces palais, et je les en loue.
Ils sont peu commodes à habiter, mais ils étaient à proprement parler des forteresses. Au moyen âge, dans les luttes incessantes que sc livraient les partis, les nobles avaient appris qu'il fallait pouvoir se défendre chez soi, y rassembler ses partisans, y soutenir au besoin un siège. De là le caractère que monlrent les demeures de ce temps et que les architectes du xv tt siècle conservent sous une forme décorative nouvelle. Les places fortes (jue sont les palais Strozzi, Pitti et Riccardi, sont un legs du passé; ils appartiennent à un état bien délini de la civilisation florentine et n'ont aucune raison d'être dans une forme sociale différente.
C'est là ce que l'époque néo-classique, avec le peu de sens historique qu'elle possède, n'a pas senti. Elle a pris aux palais-forteresses de Florence les bossages qui y sont à leur place et les a mis dans des monuments modernes où ils n'ont
rien à faire, où l'on ne peut les comprendre. Car le néo-classicisme a cru à l'unité de l'esthétique, ce qui lui a fait commettre, comme nous le verrons, plus d'un contre-sens.
A coté de ces monuments vénérables d'un temps qui n'est plus et ne reviendra pas, il est un autre modèle de palais, appelé à une fortune plus grande, c'est le palais Ruccellaï. construit par
Léon Baltista Alberti. Ici l'on voit revivre les ordres
romains, sous forme de pilastres engagés; les bossages sont très modérés. C'est élégant et froid.
mais non sans grâce. Il n'y a aucune saillie puis-
LA TOSCANE
*ante dans cette façade, plate à en devenir monolone. Le sentiment du relief fait défaut pendant plus d’un siècle. Il ne reviendra qu'à l’époque baroque, et sous quelle forme!
Léon Battista Alberti, dont on fait un des grands hommes de son temps, est l’auteur du palais Mucellaï. qui ne révèle, à vrai dire, aucun génie, de Sant' Andrea, de Mantouc, que nous avons analysé et où apparaît déjà l’ordre colossal, de l’extérieur de San Francesco à Rimini, et enfin il donna le dessin de la façade de Santa Maria Novclla où se montrent pour la première fois les ailerons, ou volutes, qui raccordent l'étage supérieur au rezde-chaussée et que Burckhardt qualifie de « risqués ». On sait le lamentable succès qu'eurent les ailerons dans la suite des temps. Nous les avons vus sur toutes les églises baroques et jésuites; ils sont un des éléments actifs de leur laideur. Que notre gratitude ne s’égare pas et remonte tout droit à Léon Battista Alberti, homme universel, auteur responsable de ces méfaits.
Florence vous montrera à ce moment une suite intéressante de palais de la première et de la haute Renaissance et aussi de l’époque baroque. Burckhardt les indique tous, y compris une œuvre authentique de Raphafd, le palais Pandoltini. Mais il faut, en les regardant, libérer son esprit, oublier le ton lyrique que l'on prend en parlant de la Renaissance et juger ces monuments
l’architecture de la RENAISSANCE 213
h leur valeur relative. Historiquement ils succèdent à un style qui a donné des chefs-d'œuvre dans l’architecture religieuse et des œuvres fort belles dans la civile. La Renaissance marque sans conteste un recul dans le domaine qui avait été jusqu’alors le domaine royal de l'architecture. Dans la construction civile, les palais italiens sont le point de départ de l'ère architecturale la plus médiocre que le monde ait vue, la moderne.
En voici assez pour l'instant sur l'architecture. Comme on le voit, le mot de Renaissance n'est que trop juslilié. C'est dans les magasins de l'antiquité que l'on va chercher les éléments d’un nouveau style. Nous en suivrons le développement à Rome, où nous allons nous rendre maintenant pour la seconde fois. Car ce sont là les étapes essentielles d'un voyage en Italie. Une fois qu'on les a faites dans l’ordre que nous indiquons, on peut aller au hasard à travers les petites villes, suivant les commodités de lieux et de temps.
Partout les choses nouvelles que l'on verra viendront se ranger dans des séries déjà connues.
Nous ne quitterons pas Florence sans ajouter un mot sur des travaux dont notre cadre ne nous a point permis de parler. Les travaux de marqueterie de bois — tarsia — sont intéressants:
LA TOSCANE
les faïences «les xv® et xvi* siècles comptent des chefs-d'œuvre; il y a des miniatures importantes et des petits bronzes délicieux. Les vitraux, par contre, sont tardifs et de peu de valeur.
En Toscane enfin, on sera dans un milieu excellent pour l'étude de ce peuple très mal connu, les Etrusques. Le Musée de Florence, fort bien aménagé, renferme des pièces admirables et une foule de documents où se révèle un sens plastique profond et ingénu, réaliste et érotique. On verra par ailleurs des tombeaux étrusques à Cliiusi, Ürvicto, Pérouse, etc. Cet art est attirant et vaudrait une étude approfondie. J'ose à peine y engager mes lecteurs et leur recommander le livre de M. Martha, les Etrusques, car le directeur du Musée de Florence, l'érudit M. Milani, a découvert que ce que l'on avait écrit jusqu'ici sur le sujet était sans valeur et a trouvé la clef qui nous ouvrira l'accès de ce monde mvstérieux. Il m'a annoncé qu'il allait publier le résultat de ses travaux de vingt ans et établir sur des bases solides la jusqu'ici chancelante archéologie étrusque.
En attendant ses surprenantes révélations, jouissons en ignorants des bronzes et statues funéraires de Florence.
SIENNE
SIENNE
Quittant Florence, arrêtons-nous, sur le chemin de Rome, à Sienne. Nous parcourons maintenant une série de villes qui nous présentent comme un tableau en raccourci du développement de l'art. Florence nous a montré l'effort de trois siècles. La variété des études auxquelles elle oblige nous a retenus plus de deux mois. Avant d'aller voir à Rome l'épanouissement suprême de l'art italien, reposons-nous huit jours à Sienne, qui renferme en ses églises et dans ses palais, les séduisants témoins d’un labeur artistique original. Elle nous offrira une vue abrégée sur le moyen âge, le xv' 1 et le xvf siècle.
Chevauchant trois collines d'araile brune, dans un paysage dont les lignes accidentées s'en vont par plans élagés jusqu'aux montagnes pâles à l'horizon, gothique dans les palais qui bordent ses
rues étroites. Sienne, isolée du monde, nous fut
un lieu de repos, une halte. Elle n’abritait point
d'étrangers alors que nous y séjournâmes, au
commencement de février. Elle n'a ni industrie
ni commerce. Les voitures v sont rares ; seuls, les
chars retentissants de la campagne troublent son repos aux jours de marché. Les passants sont peu
LA TOSCANE
nombreux; les boutiques petites, les quartiers neufs écartés, et l'on n'est pas oblige de les traverser. Les rues dallées, sans trottoir, montent et descendent ; ici, avec la surprise d"un escalier menant à une place en amphithéâtre que termine une maison de ville d’une magnifique architecture moyen âge ; là, avec l’étonnement de deux églises superposées et d'un degré haut, que surmonte une large porte gothique aux encadrements sculptés ; plus loin c'est une arche sous laquelle plonge en tournant une route qui va aux quartiers bas : ou bien, serrée entre les angles à bossages de deux massifs palais aux fenêtres en ogive et dont les fins créneaux denlellenllc ciel, une échappée à travers l'ombre sur la campagne lointaine, que barre, voisine, la silhouette brusque il’un cyprès ; puis, se croisant et passant les unes sous les autres, un enchevêtrement de ruelles et d allées qu'enserre la masse rouge des remparts.
Notre chambre à l'hôtel fut pour beaucoup dans les impressions délicieuses que nous a laissées Sienne. — Au second étage d un palais, elle tourne le dos à la rue et regarde, par sa fenêtre unique, le couchant. Douze mètres de longueur, six de largeur, cinq de hauteur, la font vaste: elle a une petite cheminée où quelques souches de vigne brûlent en pétillant cl près de laquelle nous écrivons. On se promène, on fume, on travaille, on se baigne et on dort à l'aise dans cette pièce hospitalière. Mais elle vaut surtout par la vue qu elle
SIKNNK
offre. Elle domine un grouillement de petites maisons, qui devant nous descendent en pente raide vers le fond d'une vallée, où, tout de suite, ce sont dos arbres, des prés, des champs. A gauche les loils se groupent, taches brunes et rouillées, pour grimper à l'assaut de la cathédrale plantée au sommet d’une colline, qu elle couronne de ses arêtes en découpures vives entre lesquelles fuse un campanile aigu. Somptueuse dans sa robe étalée de marbre, elle règne protectrice sur les quartiers pauvres où, au soir venu, quelques cheminées à peine fument. A droite, construite à pic sur une avancée de terrain en promontoire, une massive église noie dans l'ombre sa masse inarticulée, tan-
dis que la ligne de son toit se prolile en noir sur le couchant lumineux. Entre ces deux escarpements où se dressent, face l'une à l'autre, la cathédrale et San Domenico, c’est, dans une échancrure profonde, la fuite des quartiers bas vers la campagne toute voisine dont les plans successifs s'étalent, où se distinguent encore cà et là des
habitations disséminées, un bouquet d'arbres, quelques haies roussies par l'hiver, jusqu'aux collines plus élevées derrière lesquelles pointent les montagnes neigeuses de Toscane.
Et sur la ville endormie, montait à la nuit une lune gelée, ronde et hallucinante, en face de nous.
On retrouvera à Sienne, pour chaque époque déjà étudiée, des œuvres importantes. La cathédrale
LA TOSCANE
est architecturalement supérieure à celle de Florence. quand même on ne peut s'y habituer aux alternances de marbres noir cl blanc, par couches horizontales, qui brisent le rythme vertical tic l'édifice. La façade est peu plaisante, encore qu'elle ait de- fortes fiscurcs de Jean de Fisc. À l'intérieur
il v a une chaire de Nicolas et Jean de Pise. laquelle, pleine de vie et de mouvement, est bien différente de celle du baptistère de Pise ; on y admire un beau nègre dans le cortège des rois mages. El c'est le pavé célèbre où s’étalent des graffiti splendidement décoratifs ; c'est l'autel Piccolomini, où des Prophètes attribués à Michel- Ange nous laissèrent sans émotion ; et la chapelle Saint-Jean, qui héberge un bronze de Donatello, dont il est encore une plaque tombale dans le transept : des fonts baptismaux, œuvre possible de Jacopo délia Quercia et de petites fresques charmantes de Pinturicchio, entre lesquelles une séduisante Xatiritr nous retint ; puis la décoration sculptée, d'une Henaissance abondante, du portail de la chapelle par Marinna. Ce sont encore les stalles en marqueterie du chœur, des œuvres décoratives en bronze de Hiccio, maître en son art, le tabernacle en bronze de Vccchieta et les deux anges élégants qui le flanquent, par Francesco di Ciorgio. — Vraiment la cathédrale de Sienne sc présente unique par les richesses que des siècles y ont entassées.
En outre, la Librcria, qui s'ouvre dans le bas
SIENNE
coté de gauche, vous retiendra longuement. Car l’on y voit d’abord les fresques notables de Pinturicchio, récit facile et sans boursoufllures de la vie d’Æneas Silvius Piccolomini, pape Pie II, et ces fresques aimables peuvent être regardées sans torsion du cou, sans cassure de la nuque, sans mal de tète final ; et puis il y a, au centre de la pièce, un admirable chef-d’œuvre antique qui vous fera revivre d'un seul coup les émotions autrefois ressenties à Naples et à Home, les Trois Grâces , aux lignes graciles et pleines — le jet de ces jeunes corps comme d’une plante ! — qui s'enlacent si noblement en un groupe rythmé. C'est une heure délicieuse à passer, en vagabondage de notre plan méthodique à la conquête ordonnée de l'art italien.
Les Trois Grâces furent trouvées à Home en 1460 et envoyées par Pie II à Sienne, où Haphaël en fit de libres dessins.
Comme on le verra en courant Jes églises et les musées, il y a un art siennois qui ne se laisse pas réduire à son puissant rival, l'art florentin.
Il est intéressant de noter ici la part que les villes ont prise dans la culture de cette époque et l'influence que la formation politique de l'Italie du moyen âge a exercée sur le caractère des arts plastiques. Sienne, qui n'est pas séparée de Florence par plus de quatre-vingts kilomètres, fut longtemps ville indépendante et eut un art original.
LA TOSCANK
Tous les manuels en donnent les caractéristiques. On aura au Musée et à l'œuvre du Dôme les peintres antérieurs à (iiollo et ses contemporains. Dcccio (lin xiiI e ) est le premier ; le caractère de ses figures, une lois aperçu, ne se laisse pas oublier ; le visage est d’un ovale assez plein, le nez long et busqué; les yeux fins, étroits, la chevelure délicieusement ondée, ramenée en arrière en boucles au-dessus d'un fil, au milieu duquel pend une pierre précieuse, telles sont les caractéristiques de Duccio, dont quelques-unes resteront pour un siècle dans l’art siennois, — la forme des veux et la coiffure.
Au temps de Giotto, St mont: di Martino [1285 (?)- 1344] fut ici son rival. Il vint en France et peignit au Palais des Papes à Avignon des fresques que l'on a saccagées pendant la Révolution ; les soldats, à l'heure actuelle, se chargent de ce qui reste. De ce Simone il est. aux Offices, une Vierge délicate et maniérée sur un fond ouvré d'or, à laquelle un Ange étincelant annonce la prochaine naissance du Christ : entre eux fleurit un surnaturel lys. A Sienne, il fil une fresque impressionnanteau Palais public, Guidoriccio se rendant sur son cheval de guerre, de son camp représenté à droite, à une ville — Sienne — plantée sur une colline. Au même Palais, une Ma<fotn\ entourée de plusieurs saints.
Dans le xiv c siècle. Sienne se maintint à la hauteur de sa rivale, avec les Lokenzktti, Vanni..
SIENAE
Taddeo di Bartoi.o. desquels on verra les œuvres au Musée et au Palais public.
Mais au xv c ' siècle, elle ne se renouvelle pas: elle fait de l'archaïsme ; ses tableaux de piété sont riches et mièvres : ses Vierges d’une délicatesse excessive; ses saints anémiés. On a toujours
I envie de vieillir ces œuvres de cinquante ans.
A la fin du siècle une nouvelle école fleurit avec des grands artistes étrangers. — lin Lombard, entre autres, s'v fixe, dont le nom nous attirait à Sienne, Sodoma (1477-1540). peintre fort célèbre, mais moins connu que ses illustres contemporains.
| Sienne et ses environs (monte Oliveto Maggiore)
! permettent de l'étudier.
L 'Extase tir saint? Catherin? à San Domenico me paraît excellente, mais j’avouerai que, monté à tort par des louanges qui me faisaient espérer un rival de Raphaël et de Léonard, j’eus dans l'ensemble une déception. On voit dans son œuvre, sans les qualités décisives de Raphaël, les traces à d’une facilité un peu lâchée, une gesticulation sans raison, une tendance au doucereux et. avec de soudaines beautés de formes, un manque souvent grave d'émotion et de caractère.
A l’oratoire de Saint-Bernardin, on a, à côté des fresques de Sodoma, celles de peintres qui ont subi son influence et qui ont atteint parfois à la même hauteur. Bkccafcmi (1486-1551) et Giroi.amo del Pacchia (1477-1535) sont à noter.
LA TOSCANK
Sienne eut aussi une sculpture originale. Lu Toscane compte plus d'un tombeau de faire siennois. Mais de Tino di Camaino, chef de l'école (“ 1339). il n’est point (l'œuvre dans sa ville natale.
On y verra, par contre, les fragments mutilés de la fontaine Gaja, d'un des plus puissants tailleurs de pierre italiens, Jacopo délia (Juercia. Il est à jamais regrettable que de si nobles figures
aient eu à souffrir de rinsoucianee des hommes el de l'inclémence des temps. Elles gisent maintenant, plus qu'à moitié défaites, comme en un cimetière, à l'Œuvre du Dôme où leur manque même la lumière indispensable (voir p. 153).
Les maîtres du xv° siècle, Fkderic.iu (7* 1490). Giovanni dj Tcrixo(t1454). Veccuietta (1412-1480) Fisancesco di Giorgio( 1139-1502). Cozzarelli (f 1458- 1515) nous ont laissé des œuvres fines, travaillées et intéressantes. Le bronze est leur matière favorite.
L'on rendra visite à la maison de sainte Catherine, à moitié chemin dans le bas quartier occupé aujourd'hui encore par des teinturiers. Bien qu’elle ait perdu toute trace de sa forme première, que des chapelles baroques et horribles l'avilissent et qu'un seul oratoire y ait une grâce un peu fine, bien qu elle n’ait conservé aucun souvenir de la fille de foulon que fut sainte Catherine, elle vaut de s’y rendre pour le charme de sa petite cour,
SIENNE
de sa loggia et de son escalier en brique rouge, •l une couleur et d’un dessin exquis. C’est, je crois bien, l'œuvre architecturale la plus intime et. dans sa simplicité, la plus attirante de la Renaissance italienne. On la doit à Balthazar Peruzzi, que nous retrouverons à Rome.
Le Palais public, situé au bas d’une place en amphithéâtre qu’il ferme, est une superbe construction du moyen âge. le plus bel édilicc de ce genre édifié en Italie. Les églises sont nombreuses, généralement laides, mais garnies de peintures et de tableaux; le musée est riche et plus riche la cathédrale. Les Palais montrent de pittoresques et gothiques architectures, plus rarement de lourdes façades Renaissance, avec pilastres, ordres, frontons et l'ennui d'une décoration banale. Presque tous ont des ornements magnifiques de fer forgé ou de bronze, que Sienne excella à fabriquer pendant deux siècles: des torchères, des anneaux, des lanternes, des porte-drapeaux, d une matière forte et patinée. Il est vraiment charmant de se promener dans ces rues qui grimpent sur les trois collines rapprochées: les vues sur la campagne sont soudaines et bien encadrées. L'on restera volontiers une semaine dans cette ville archaïque, dont les habitants, au dire de Baedcker, ont des manières agréables et insinuantes.
LA TOSCANE
SAN—GIMUîXANO
De Sienne, il faut aller passer une journée à San-Gimignano, petite ville qui. dans l'isolement de la campagne toscane, a été à peine touchée par les changements modernes et mérite encore son nom. San-Gimignano aux belles tours. — On y arrive en voiture de Pougibonsi. Une roule en lacets y mène et Ton ne voit la ville que lorsqu'on est près d’y entrer. Elle représente parfaitement h* nid d'aigles qu’étaient les petites cités italiennes au moyen âge, alors que, dans un pays troublé et sans cesse en proie aux guerres civiles, on ne pouvait garder son indépendance que par la sûreté d’une position fortifiée, difficile d’accès.
L'aspect de San-Gimignano, au plus haut de la colline, enserrée dans les remparts que bordent des plantations d'olivier où courent des murs ruinés, est saisissant. Elle hérisse vers le ciel les
tours rectangulaires des monuments publics et des anciennes demeures nobles, telles qu'on en voyait au moyeu âge dans toutes les villes de la Toscane, avant qu’une démocratie jalouse ne les eût fait raser. Celles de Florence disparurent au xni** siècle déjà. Les rues étroites et raides ne permettent guère la circulation que de chars attelés de grands bœufs magnifiques aux cornes immenses, qui donnent une des jolies notes pittoresques de ce pays.
ORVIETO
Nous vîmes la collégiale avec des fresques du xiv* et du xv* siècle; uuc chapelle deGhirlandajo, où est racontée l’histoire de sainte Fina. qui ne tint pas les promesses que les photographies nous avaient faites; dans le chœur, un tableau de 1*. del Pollajuolo, un Gôzzoli, des sculptures florentines ; à Sanf Agostino, d’importantes fresquesde Rcnozzo Gozzoli, lesquelles sont animées et bien éclairées, mais qui ne purent me passionner ; puis le musée municipal. Ce sont les principales richesses de San-Gimignano. Mais c'est, en somme, San- Gimignano elle-même qui vaut d'être vue. On y arrive à travers un pays délicieux et, entre les murs rapprochés de ses rues, on respire comme «inc boufTée d'air du moven âge.
En quittant Sienne, nous descendons au sud vers Rome, à travers la belle vallée de la Chiana, que dessinent à gauche et à droite des collines et des montagnes où nichent de lointaines villes escarpées. On peut s'arrêter à Montepulciano, gagner de là l'artificiel le et Renaissance Pienza, voir Chiusi, l'étrusque; mais l’étape nécessaire, avant Rome, est Orvielo.
ORVIETO
Dans une extraordinaire contrée volcanique et tuffeuse, s'élève Orvieto, sur un rocher énorme surplombant le Paglia. Le progrès matériel de la civilisation a joint la ville au chemin de fer par un
0RV1ET0
funiculaire, partiellement en tunnel. Mais, si l'on voyage pour son agrément, il est préférable de suivre la roule qui monte en lacets autour du mamelon conique sur lequel s'édifie la ville. Orvieto, retenue par les assises formidables de scs murs, semble une gageure, plantée qu'elle est au point le plus inaccessible du pays. On s'arrête, en y grimpant, à des tombes étrusques bien conservées.
H v a trois choses à voir ici, toutes trois à la cathédrale. La cathédrale, d'abord, fondée pour commémorer le miracle de la messe de Bolsènc
(1290), a une façade polychrome à trois pignons, richement décorée. Mais elle a été trop vantée et n'a pu modifier nos idées sur le gothique italien. Ensuite ce sont les bas-reliefs qui s’étalent sur les quatre piliers de la façade, .l'aimerais assez y voir deux écoles différentes: l'une, d'expression élégante et infiniment gracieuse, aurait fait la série de la Genèse, avec le récit charmant de la Création
de l'homme ; l'autre, plus terrible et plus agitée, le Jiif/emml dernier et la mêlée tragique des démons et des damnés. La première serait florentine et inlluencée par Andrea Pisano: pour la seconde, M. lîcymond (voir Bibliographie) voudrait la donner aux Pisans: mais il ressort de sa discus¬
sion même que ces sculptures sont du second quart du xiv" siècle, époque à laquelle l'école originale de Pise ne compte plus un représentant connu, Andrea et Ai no étant llorentins, suivant la classi¬
fication admise. Pour le Cicerone , le tout est sien-
ORVIETO
nois ; cela est peu vraisemblable. D'où qu'ils viennent, ces bas-reliefs sont une des créations les plus séduisantes de la statuaire italienne du moyen âge.
Enfin la cathédrale a une chapelle célèbre, le Cappella Auova. aux murs de laquelle furent peintes, par Luca Signorelli, les dernières grandes fresques du xv ,: siècle. Ce Luca Sîgxorei.li (1441- 1Ô23), Ombrien, élève de Piero délia Franccsca, nous n'en avions vu jusqu'alors que des tableaux, à Arezzo, à l'Académie de Florence et aux Offices, d'une peinture lourde, d’aspect assez rebutant, de personnages grossiers, de vierges populacières, qui n avaient pas justifié sa grande renommée. Mais c'est ici, dans ce vaste ensemble décoratif, qu'il le faut admirer. C’est le triomphe du nu, annoncé au début du siècle par Masaccio. Dans la Résurrection des morts . dans Y Enfer, c'est une mêlée de corps musclés et comme écorchés. Mais, avec tout le progrès anatomique que l'on voudra et que de longues études avaient préparé, je ne puis dire qu'il y ait plastiquement une supériorité sur Y A dam et P Eve ou sur les Néophytes attendant le baptême de la chapelle du Carminé. La liberté et la puissance de la composition, la décision qui s'v marque, font de ces fresques une des œuvres capitales du siècle. Et puis elles échappent au sort terrible de la plupart des peintures de ce temps : on peut les voir, la lumière est bonne, leur conservation excellente.
ORVIETO
Pour ce qui est du reste de la cathédrale, on n’y prendra pas grand agrément, sauf peut-être aux stalles en marqueterie du chœur (1421). En sortant, on entre à l’Œuvre du Dôme où se voient des tableaux de Simone di Martino et de Sûmorelli.
et quelques sculptures.
Nous sommes passés enfin à San Domenico où il v a un tombeau d'Arnolfo di Cambio, et nous
sommes rendus au jardin public, dit la Forteresse. De son extrémité on a une vue plongeante admirable sur la vallée du Tibre et les lointains de l'Ornbric. Près de là on nous montra un puits fort curieux dans lequel plongent deux chemins en vis parallèles, l’un pour la descente des ânes qui vont chercher l’eau, l’autre pour leur remontée.
On passera une journée charmante à Orvieto dont on aura tout ce qu’elle peut donner en quelques heures.
La route qui mène d’Orvieto à Rome est belle. On suit la vallée du Tibre, que bordent des montagnes dentelées, les cimes du Soracte, des collines où s'échafaudent des ruines de châteauxforts. Dans la vallée, on voit des troupeaux de bœufs, gardés par d’étranges bergers à cheval. Nous y sommes passés à la tin du jour; la lumière était chaude et l’atmosphère sereine ; des llaques de soleil brillaient entre les joncs sauvages; et soudain, dans le lointain, nous aperçûmes une coupole haute dans le ciel : c'était Saint-Pierre de Rome.