‹ Voyage idéal en ItalieChapitre 67 sur 99 · LA DÉCORATION · texte numérisé non relu

LA DÉCORATION

I)c même l'ornement, d'une élégance si fine

parfois, sort à peine de la plaque de marbre. Les monuments romains auraient pourtant pu apprendre à la Renaissance ce qu’est le haut

relief de la décoration. Les modèles ne manquaient nas à ces hommes qui, en composant, avaient toujours un œil fixé sur les œuvres antiques; mais ils n'ont pas su en tirer la moelle substantielle. Leur interprétation de l'antique est pâle, effacée. Lorsqu'il y a un motif plus vigoureux, il est purement et simplement copié (corniche célèbre du palais Strozzi).

Puisque nous en sommes à la décoration, épuisons le sujet, qui touche du reste aux principes ! mêmes de l'architecture.

Nous avons dit la sobriété de la première et de haute Renaissance au point de vue décoratif. Cela ii'est pas absolu ; dans bien des monuments, même de Bramante, la décoration est riche, trop riche.

Mais, qu elle soit sobre, qu'elle soit abondante, elle a un caractère, celui d'être sans raison, de ne pas faire corps avec l'édifice.

illustrons cette thèse avec le chœur de Santa- Maria delle Grazie de Bramante, à Milan. Sur les faces extérieures du transept et du chœur, ce sont,

en terre cuite, des médaillons, des rinceaux, îles

pilastres ornés, des guirlandes. En soi, chacun de ces motifs est gracieux et d’une élégance achevée. Mais pourquoi sont-ils réunis ici ? Suivant quelle loi se groupent-ils, quelle est leur raison d’être architectonique ? 11 est impossible de le dire. Il pourrait y avoir plus d'ornements ; il pourrait y en avoir moins, car ils ne sont pas commandés

KOME

nécessairemcnl parla structure intime de l'édifice. Devant ces grandes masses de murs pleins, il était urgent d'amuser l'œil, de le distraire : les

formes architecturales n'étaient pas d'une beauté telle qu elles pussent se suffire à elles-mêmes. Aussi la Renaissance comprit la nécessité de cacher l'onranisme sous des ornements variés. Ce sont les niches et les médaillons, les pilastres et les cartouches; si l'un ne suffit pas. on en mettra deux et trois. Nous avons ainsi le type de la décoration appliquée sur l'architecture.arbitraire, sans rime et sans raison, qui va devenir bientôt surabondante, caron est obligé de multiplier les motifs pour faire croire à la richesse; c'est le système décoratif de la Renaissance, qui deviendra par une suite logique, celui de l'école baroque, puis le notre.

Si les premiers maîtres gardent encore une mesure, si, jusqu'à Rramante et Raphaël, la décoration se tient dans des limites acceptables, l'honneur en revient au <?oiit individuel et non au svs-

tème, qui est mauvais et ne pouvait conduire

qu'au pire.

Analysez la façade de la Chancellerie. Cherchez * *

le rôle que jouent dans l'édifice les pilastres. Ce membre fut inventé pour une fonction précise. Où la colonne n'était pas de mise, le pilastre au droit d un mur la remplaçait, portait une charge, et jouait dans l'organisme de la construction le rôle nécessaire qui lui était dévolu de par sa

nature. Ici. au contraire, les pilastres ne portent manifestement rien. Us vont, de slvlobate à corniche, ne recevant aucune charge spéciale. Suppriniez-les; la façade tiendra sans eux. comme avec eux. Ils y sont ajoutés; leur fonction n'est plus architectonique, elle n'est que décorative. On voit combien ils ont dévié de leur destination première.

Cela posé, allons plus loin. Bramante a mis deux pilastres de relief faible entre chaque fenêtre. Il aurait pu en mettre trois ou n'en mettre qu'un. Ce sont des raisons de î?oùt et non des nécessités de construction qui ont déterminé son choix. Nous lui savons gré de sa discrétion. C'était un homme d'un sentiment très raffiné. Mais qu'arrivera-t-il avec ses successeurs, et ne voit-on pas le danger qu'il y a à pervertir le caractère essentiel des membres architecturaux? Du moment que ces formes, dont le rôle était si précisément défini. perdent leur ancienne raison d'être et que, d'organiques. elles deviennent décoratives, qui fixera la règle nouvelle de leur maniement ? Personne, car il n'y a plus de loi, laquelle ressortait de la nature de ces membres et de leur fonction dans l'édifice. Seul, le goût individuel décidera, et l'on verra bientôt les membres se multiplier, colonnes et pilastres se dresser à l'aventure pour soutenir rien, s'enfler, comme s'ils avaient vraimentquelque chose à faire, comme s'ils travaillaient réellement. On pourrait faire la même analyse sur

272 ROME

d'autres éléments de construction, sur le fronton, par exemple, nécessaire à la façade d'un temple grec en coupe de la toiture dont il donne l’angle, tandis qu'il devient un motif purement ornemental sur les façades de la Renaissance, où il n'a rien à exprimer. Aussi est-il indifféremment droit ou arrondi, et bientôt on arrivera à ce contre-sens entré dans la langue courante, le fronton brisé. L'effort sans raison, l'emploi arbitraire des formes plastiques, voilà le grand mal dont souffre l'architecture moderne; nous le devons à la Renaissance.

Réfléchissez à l'histoire des formes architectoniques depuis ce temps, à travers l'école baroque et le rococo jusqu’à nous, et jugez.

Songez en comparaison à ce que furent les styles grec et gothique. Admirez chez eux, pourtant si différents, la logique absolue de leur développement. Voyez la décoration exprimer en beauté les nécessités organiques de la construction, au point qu’il est impossible de l’isoler de l'architecture. Pinacles, gables, dais, arcs et encadrements, meneaux des fenêtres, profils des bases et des corniches, tout a une forme nécessaire fixée par sa destination dans l’édifice gothique. De même, le diamètre de la colonne, son renflement, ses cannelures, la tension du chapiteau, la largeur de l’abaque, la composition de l’entablement, architrave, frise et corniche, l’angle du fronton enfin, sont donnés par le rôle que ces éléments

l'architecture de la renaissance

architecturaux jouent dans l'économie du monument grec.

Il faut reconnaître ici le vice constitutionnel de

l'architecture de la Renaissance, laquelle na pu

éviter les défauts inhérents aux styles dérivés.

Dans les stvlcs secondaires même, elle ne tient

pas une place de premier rang, et les Romains ont atteint à des réalisations infiniment supérieures à celles de la Renaissance, qui n'a rien à opposer ni au Panthéon, ni aux fragments du Forum, ni au Colisée.

Page 1