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LES TOITS PLATS

Parmi les principes que la Renaissance fait triompher, il en est un sur lequel il faut attirer l’attention. Elle ramène dans l'architecture la ligne horizontale; cela l'entraîne à abaisser les toits, qui bientôt deviennent invisibles derrière la corniche ou la balustrade surmontant la façade. Léonard de Vinci a écrit quelque part: « Il ne faut pas que l'on puisse voir les toits. »

J'admets le toit plat, si le climat le permet. En Italie, ou du moins en certaines parties de l'Italie, le froid n'est pas intense, et il pleut relativement peu.

Mais cette disposition nouvelle parut la seule noble, la seule bonne en soi. Avec les architectes du xvii* siècle, dont on peut dire beaucoup de bien, mais qui n'étaient doués à aucun degré du sens

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historique et croyaient à l'unité de l'esthétique comme à un dogme, les toits plats furent adoptés en France. Ce qui était une forme à la rigueur possible en Italie, ne Tétait plus dans un climat septentrional où il faut faire du feu en hiver dans les appartements, par conséquent avoir des cheminées, et où il pleut assez fréquemment pour que Ton soit obligé de protéger l'édifice contre la pluie. Or les toits plats n'admettent pas les cheminées et ne défendent pas de la pluie. Les maîtres gothiques, qui tenaient compte des exigences du climat, l’avaient bien compris. Ils avaient élevé leurs charpentes assez pour que la pente raide empêchât Tenu de séjourner sur les combles, et ces toitures aigues s’ornaient de cheminées monumentales dont la verticalité ajoutait à l’élan de l'édifice; ainsi ont-ils fait sortir de formes nécessaires, une nouvelle beauté architectonique.

Au xvT siècle encore, les châteaux Renaissance,

en Normandie et sur les bords de la Loire, des-

sinent dans les brumes légères du ciel français, la fierté élancée de leurs combles.

Avec les néo-classiques du xviT siècle, on en vint aux terrasses à balustrades ; mais Ton ne changea pas le climat, qui resta ce qu’il était, malgré le progrès des lumières et les découvertes des humanistes. L'on arriva à cette absurdité: il pleut et, sous un toit plat, nous sommes à la merci d’un engorgement des tuyaux par lesquels

I l’architecture de la renaissance 273

la pluie doit s'écouler. Que des feuilles en recouvrent l'orifice supérieur, le dessus de nos palais se transforme en lac ; avec quelles menaces d'infiltration, de dégâts pour tout l’édifice, il est facile de le prévoir! La partie est du Louvre est ainsi arrangée, pour la gloire de la colonnade et d'une balustrade, de telle manière qu'un rien suffirait pour transformer cette énorme surface en vaste étang. Et parfois en hiver l'on y pourrait patiner!

En outre, il continue, malgré la Renaissance, à faire froid quatre ou cinq mois par an. Du feu est nécessaire dans les appartements, donc, des cheminées. On n’avait pas songé à cela. On sent bien que l'on ne peut construire une grande cheminée verticale sur un toit à terrasse, dont l’horizontalité serait ainsi rompue. Alors que faire? Il faut avoir des cheminées, et l’on voit d’hésitants tuyaux de poêle crever les nobles combles de nos palais et mettre la note ridicule de leurs maigres chapeaux de fer-blanc dans l’harmonie imposante des archi- I lectures classiques. On l'admire sur la place de ! la Concorde, où les palais de Mansard. supérieurs du reste à la plupart des œuvres italiennes, montrent, au-dessus de leur balustrade, une inattendue végétation de cheminées en tôle, formant le couronnement le plus bizarre aux lignes si élégantes de l’entablement et du portique.

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Im course aux chefs-d'œuvre

Un voyageur éclairé et bénévole, élevé comme nous dans l’admiration de la Renaissance, arrive en Italie et veut trouver les un, deux ou trois monuments types et chefs-d'œuvre de cette époque. Il a de la lecture, du respect et du goût. Il a entendu des hommes éminents et grands érudits parler « des chefs-d’œuvre impérissables de la Renaissance ». Il a lu des passages enthousiastes comme celui-ci : « Les monuments qui, de 1500 à 1520, devaient s'élever à Rome sous la direction de Bramante et de Raphaël, sont d'une grandeur et d’une perfection dont il serait difficile de sc* faire une idée. Le critique capable de reconnaître dans les monuments de la Grèce et du moyen îige l’organismequi leur est propre, avouera que l’idéal poursuivi par ces maîtres, par un Fra Giocondo et par un Léonard de Vinci, est tout aussi légitime ( Cicerone , éd. franç., p. 83). »

Notre voyageur, qui a de la méthode, se reporte aux tables du même livre et à la notice consacrée à Fra Giocondo, dont le nom lui est moins familier. Quelle n’est pas sa surprise de trouver que Fra Giocondo s’est borné, à Rome, à consolider les parties de Saint-Pierre élevées par Bramante et qu’en Italie il n’y a de lui que le seul Palais del Consiglio, à Vérone. Le reste de son œuvre est à l'étranger, c’est-à-dire en France. Avec ténacité.

il suit son homme en France et découvre qu’on n'a pas de preuves de sa coopération au château de (iaillon. qui lui était attribué, et que. du même coup, on lui refuse la paternité du Palais del Consiglio, à Vérone. Sans aller plus loin, notre voyageur pense qu’il aura de la peine à juger de l'idéal de ce maître en Italie.

Mis en goût, il passe à Léonard de Vinci. Sa siupeurarrive à son comble; non seulement Léonard n'a rien construit à Rome, mais encore il est impossible de trouver dans le Cicerone, qui le met si haut comme architecte. la moindre notice sur ses travaux. Quoi! ni à Milan, ni à Florence, ni ailleurs? — Nulle part. — Peut-être la fortune lui a-t-elle été contraire et a-t-elle ruiné des omvresjadis glorieuses qui justifieraient sa renommée d'architecte ? — Non. rien n'a été détruit ni

par le temps, ni par les hommes, qui ait été édifié par Léonard.

Dans une bibliothèque, notre touriste cherche l'apaisement de son âme, et finalement il découvre que le maître n’a pas été architecte, qu’il n’a jamais donné le plan détailléd’un monument qu’un autre aurait élevé sous ses ordres, qu'il s’est borné

à cravonner des édifices, à dessiner des mou-

tures et des colonnes, des coupoles et d'extraordinaires projets de villes sur deux niveaux, toute une partie des rues passant à six mètresau-dessous de l'autre, une suite de fantaisies ingénieuses, à moitié réelles, à moitié fantastiques, comme il en

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est éclos lant dans l'imagination géniale de Vinci, sans qu'elles puissent se prêter à une réalisation. — Voilà qui complique ma besogne, pense noltv chercheur. Et il se relance sur les autres maîtres.

Il a vu, dans un ouvrage fort estimé, que « les quatre plus grands architectes que l'art connaisse sont (en capitales) : Bramante, Léonard de Vinci, Raphaël, Michel-Ange 1 ». Léonard est supprimé pour carence d'œuvres.

Il fait le bilan de Raphaël. A Florence, un palais, agréable, sans plus; à Rome, la petite église San Egidio dcgli Orclici, coupole hémisphérique, surmontée d'une lanterne et portée sur un plan carré par quatre arcs qui ouvrent sur les bras de la croix; il n'y a pas là de quoi lever le nez; puis la chapelle Chigi, à Santa Maria del Popolo, riche et indifférente ; la Famésine élégante, mais qu'on ne saurait enfler au chef-d'œuvre. A Saint-Pierre, la collaboration de Raphaël est réduite à quelques travaux secondaires, une arcade de la voûte du transept sud. deux piliers de la nef élevés à douze mètres et la consolidation de l’œuvre commencée par Bramante. Reste la villa Madame, qui n'a jamais été construite telle que l'avait projetée Raphaël, et il découvre qu'elle n'existe vraiment que sur plans.

C'est curieux» se dit notre touriste, toutes les fois que je suis près de saisir l'œuvre décisive.

1 II. de Geymullcr. Hft/faello luxlùlelto.

vile m'échappe. Les chefs-d'œuvre de celle architecture ne sonl donc que sur le papier.

De Michel-Ange, il a vu sans joie la chapelle «les Médicis et, toujours sur plans, il a compris que le maître avait gâté profondément le Saint-Pierre «le Bramante; en outre la coupole s'orne de lucarnes ridicules ; il examine la porte Pia, déjà baroque, cl le palais Famèse qui ne donne pas cette note suprême qu'il attend.

Alors Bramante ! Voici venir les chefs-d’œuvre certains I — mais ce n’est pas Saint-Pierre, où il n'y a presque rien de ce grand homme. Faut-il aller voir les plans I — Ce sont des pierres dressées qu'il demande, non des dessins et des coupes. Ce n'est pas non plus Saint-Pierre in Montorio, ce petit temple sans ampleur ; ce n'est pas Saint-Laurent in Damaso, ni le Palazzo di Bramante, oh! non! ni le palais Giraud, ni

Santa Maria delle Grazie à Milan, ni le cloître de

Santa Maria délia Pace à Rome, ni Notre-Damed«'-Loretle? Serait-ce enfin la Chancellerie? En serait-il réduit à ce seul édifice? S'échauffera-t-il devant cette façade correcte ? Quoi, on lui répète qu'il est à l'àge d’or de l’architecture, que les œuvres de ce temps sont dignes de servir d'exemple aux siècles à venir; — en effet, elles ont été imitées à i'envi, — et lorsqu'il en arrive au fait, il s’acharne en vain à poursuivre d'insaisissables chefsd'œuvre.

Chemin faisant, dans cette course éperdue à la

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