‹ Voyage militaire dans l'Empire Othoman, ou, Description de ses frontières et de ses principales défenses, soit naturelles, soit artificielles, avec cinq cartes géographiques (volume 2)Chapitre 10 sur 66 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De l'Élide et de l'île de Zante.

L'Élide est située au nord de la Messénie et à l'ouest de l'Arcadie. Resserrée d'abord par les différentes branches du mont Lycée dans les petites vallées de la Triphylie, qui furent jadis habitées par trois peuples différents, les Epéens, les Myniens et les Éléens, elle s'élargit ensuite au-delà de l'Alphée , et présente une grande plaine arrosée par le Pénée, où était autrefois la ville d'Elis et où l'on voit aujourd'hui celle de Gastouni.

Le chemin d'Arcadia à Gastouni traverse vers son embouchure la petite rivière de Cyparissia , descendue des montagnes qui lient la péninsule Messénienne au mont Lycée; et côtoyant le golfe Gyparissien, il descend vers le village d'Argagliano dans la sinueuse valfée de la Néda, qui séparait autrefois la Messénie de l'Élide.

La Néda a sa principale source au mont Lycée et vient du village de Paulitza, bâti sur les ruines de Phygalée au pied du mont Cotylius, sur le sommet duquel on voit encore le péristyle du temple d'Apollon , qui fut, comme le Parthénon d'Athènes, l'ouvrage d'Ictinus , et dont les bas-reliefs ont été transportés de nos jours en Angleterre. La Néda est une rivière très-

torrentueuse : on la passe près de son embouchure vers le village de Chilia-Modia ; et après avoir traversé les collines boisées qui bordent ses rives, on entre dans la riante Triphylie. Ici sont des champs semés alternativement de maïs et de blé , là des prairies naturelles ou artificielles, sur tous les coteaux des vignes ou des oliviers: mais le terrain devient marécageux vers les ruines de Samicum aux approches de l'Anigrus, dont le cours est ralenti par la violence des vents de mer, qui ont couvert de flaques d'eau* tout le littoral du golfe Cyparissien ; et voilà pourquoi l'ancienne route s'élevait directement au nord vers le mont Mynthée, au pied duquel était Scillonte, résidence de Xénophon. La route nouvelle côtoie le rivage en suivant une chaussée élevée sur le lac Caïapha , traverse vers le village de Sinitza la rivière qui vient de Scillonte et va, le long d'une lagune, qui borde la mer, passer l'Alphée à une lieue de son embouchure.

L'Alphée, après être descendu du plateau de l'Àrcadie dans la plaine de Mégalo polis, se dirige vers le nord et s'enfonce dans une gorge profonde, où il reçoit le Gorthynius vers Gariténa, le Ladon vers le village de Pyri, l'Erymanthe vers celui d'Aspro-Spitia; et d'où il sort vers les ruines d'Olympie, pour reprendre sa première direction vers l'ouest et aller se jeter par deux bouches dans la mer entre le village d'Agoulinîtza et la petite yille de Pyrgos. L'Alphée est le plus grand fleuve de la Morée par la longueur de son cours et le volume de. ses eaux : il peut être comparé au Var devant Nice : on le guée en été, et on le passe sur un bac en hiver.

On peut de ce gué, en remontant le fleuve sur sa

DANS LEMPIRE OTHOMàN. 67

rive droite, aller en quatre heures voir les ruines d'Olympie au lieu d'Àndidalo, entre le village de Phloca et celui de Miraca; mais on y va plus directement encore par l'ancienne route de Scillonte, dont on rencontre à chaque pas des vestiges. Les ruines d'Olympie sont dispersées dans un vallon solitaire, très-agréablement coupé par des collines boisées dont la plus élevée paraît être le mont Cronion et la plus petite le mont Saturne. Un ruisseau qui ne tarit jamais et qui paraît être la Cladée, répand dans ce vallon le mouvement et la vie. Au pied du mont Cronion sont les restes d'un théâtre et sur les flancs du mont Saturne ceux d'un stade, dont les gradins sont encore apparents. Le terrain applani de l'hippodrome bordait l'Alphée, et le long du fleuve vers son confluent avec la Cladée était l'Altis, jardin bordé de belles allées de platanes et orné vers son centre de deux rangs de statues et de trophées, au milieu desquels s'élevait majestueusement le temple de Jupiter Olympien, parallélogramme de a3o pieds grecs de long, de 95 de large et de 68 pieds de haut, couvert de dalles de marbre en guise de tuiles, et environné sur ses deux côtés d'un péristyle, et sur ses deux faces, d'un fronton, au sommet duquel était une victoire de bronze doré et à chaque angle un grand vase du même métal.

L'intérieur du temple était divisé en trois nefs par deux rangs de colonnes; et c'était dans la nef du milieu que l'on voyait la statue colossale de Jupiter, assis sur son trône, tenant de la main droite une victoire ailée, de la gauche un sceptre surmonté d'un aigle, ayant pour chaussure des brodequins richement brodés et pour vêtement un manteau, parsemé de fleurs de lys,

le tout brillant d'or, d'ivoire, d'ébène, de pierres précieuses, et l'ouvrage de Phidias.

Il ne reste plus de cet édifice et des autres monuments d'Olympie que des ruines. Les principales sont entre le mont Saturne et une autre petite hauteur, dans un vallon creusé entre deux rangées de collines, couvertes de bois : c'est du moins sur ce terrain que l'on a fait les plus riches fouilles. J'en fis faire moi-même, lors de mon passage à Olympie, et l'on en retira avec plusieurs fragments de statues de marbre un petit Hercule de bronze de 22 pouces de hqut, portant une coupe à la main : c'est l'Hercule desséchant les marais. On peut voir dans la carte de la Grèce un croquis du plan d'Olympie , levé sur les lieux. Rien n'égalerait la beauté pittoresque de la vallée d'Olympie, si elle était animée comme autrefois par une nombreuse population ; mais on n'y trouve plus aujourd'hui que des villages ruinés et tout autour une vaste solitude.

Il paraît qu'Olympie n'était qu'un simple Iêron ou lieu sacré, où le peuple affluait pendant les fêtes olympiques, tandis que Pise, située sur la rive opposée de l'Alphée, était, suivant quelques écrivains, une des principales villes de l'Élide; mais il fallait que cette ville, si elle a jamais existé en ce lieu, fût bien resserrée sur les bords du fleuve, puisque l'Alphée bat aujourd'hui de ce côté le pied des montagnes.

D'Olympie à Gastouni, il y a deux routes : l'une par la montagne en suivant l'ancien chemin d'Élis, l'autre par la plaine en suivant le littoral. La première côtoie le mont Pholoë; et laissant à droite le bourg de Lala, situé à la tête du vallon d'Olympie, elle franchit, vers le village de Stavro-Képhalo, une des branches du mont

dans l'empire othoman. 5g

Pholoë, pour descendre avec un cours d'eau dans la vallée du Pénée vers les ruines d'Élis. Le bourg de Lala, bâti sur up plateau du mont Pholoë, est habité par une peuplade de Turks armigères, et occupe un grand espace de terrain, parce que les maisons y sont isolées et environnées de jardins : quelques-unes même sont crénelées, et ressemblent de loin à des citadelles.

L'autre route côtoie le rivage de la mer, et s'élève du gué de l'Alpbée à la petite ville de Pyrgos, peuplée de cinq à six mille habitants, presque tous Grecs; d'où l'on va traverser les montagnes, qui projettent le cap Phéïa , pour déboucher enfin par le village de Ravlia dans la grande vallée du Pénée vers la ville de Gastouni.

Le Pénée Eléen descend du mont Erymanthe dans un vallon très-encaissé; d'où il sort vers les ruines d'Élis, pour aller se jeter à une lieue et demie de Gastouni au fond d'une baie demi-circulaire, qui est entre le cap Phéïa et le cap Chélonitès, le premier surmonté du fort Catacolo, et l'autre du fort Tornèsé, nommé Klémoutzi par les Grecs.

La ville de Gastouni est située sur un plateau qui borde la rive gauche du fleuve, et elle paraît occuper l'emplacement de l'ancienne Coryne; mais quoiqu'elle soit agréablement bâtie et peuplée de sept à huit mille habitants, elle est entièrement ouverte et ne pourrait faire aucune résistance. Cette ville est aujourd'hui la capitale de l'Élide, et elle a remplacé sous ce rapport l'ancienne Élis, dont on vent encore les ruines à trois lieues vers l'est , près du village de Calivia, au pied d'une montagne conique qui porte les ruines de sa citadelle, et d'où l'on jouit de la plus belle perspective : ce qui

ÔO VOYAGE MILITAIRE

a fait donner à ce lieu le nom de Kaloscopi ou Bellevue.

La plaine de Gastouni est une des plus étendues et des plus riches de la Morée, autant par la variété que par l'abondance de ses produits, en blé, vin, coton, soie et lin; mais elle est souvent ravagée par les Laliotes ou Turks de Lala, presque tous armigères, qui ont transporté dans la Grèce les mœurs pastorales des Turkmans de l'Asie-Mineure et qui se sont emparés des meilleures terres de l'Elide, pour y faire paître leurs troupeaux.

Cette plaine est environnée au nord par de petites collines nues, qui se relèvent vers l'ouest et vont projeter le cap Chélonitès, la pointe la plus occidentale de la Morée. Le cap Chélonitès a la forme d'un grand bastion , sur les flancs duquel sont d'un coté le port de Klémoutzi, de l'autre celui de Chiarenza, et dont l'angle saillant n'est séparé des îles de Zante et de Céphalénie que par un canal de trois à quatre lieues de large.

Cythère couvre au sud la Morée, et Zante et Céphalénie la couvrent à l'ouest et au nord. Ces deux îles devraient donc aussi appartenir à la Morée, dont elles complètent le système défensif.

L'ile de Zante, l'ancienne Zacynthe, située au sud de celle de Céphalénie, n'est guère plus grande que Cythère, puisqu'on ne lui dohne que dix-sept lieues de superficie; mais elle est plus fertile ou du moins mieux cultivée et plus productive. L'oranger, le citronnier, le myrte embellissent ses jardins, tandis que ses coteaux sont couronnés d'oliviers et de vignes, qui donnent un raisin à petits grains et sans pépin, res-

DANS L EMPIRE OTHOMAN. 6f

semblant à la groseille et connu sous le nom de raisin de Corinthe.

Elle est aussi mieux peuplée, et on y compte une population d'environ quarante mille habitants, répartis moitié dans la ville de Zante et moitié dans quarantesept villages ou hameaux.

La ville de Zante, l'ancienne Psophis, est située en amphithéâtre sur la côte orientale de l'île, vis-à-vis le cap Chélonitès, et au pied d'une colline, sur laquelle s'élève une vieille citadelle, consistant en une enceinte oblongue de 65o toises de développement, flanquée de tours rondes et de redans; mais parmi toutes ces fortifications, il n'y a guère de bien conservées que deux lunettes qui défendent la porte d'entrée et qui ont été construites sur un plan inférieur à celui de la citadelle. Il paraît qu'autrefois la citadelle seule était habitée ; mais aujourd'hui toute la population est descendue sur les bords de la mer, où elle occupe la plus jolie ville des îles Ioniennes, et la citadelle est devenue déserte.

Cette citadelle dans son état actuel de délabrement ne pourrait pas défendre la ville, ni moins encore l'île qui est accessible sur presque tout son pourtour, et plus particulièrement vers le sud- ouest, dans la baie de Kiéri, le point le plus favorable -à un débarquement.

L'île de Zante ne peut être maintenant défendue que par une flotte. Si on voulait cependant y organiser une défensive passagère, il faudrait l'adapter à la configuration et à la charpente du pays. L'île est traversée du nord au sud par une chaîne de montagnes qui borde la cote à l'ouest, et il y a vers l'est un

mont isolé qui fait pointe vers la Morée et sur lequel on avait aqtrefois élevé un temple à Diane Opitide, au lieu d'y élever un fort. C'est le mont Scopo ou le mont Elatus des anciens. Autour de ce mont est une grande plaine aride, qui paraît encore imprégnée des eaux, de la mer et qui s'ouvre vers la côte par deux issues, l'une vers la ville, l'autre vers le port Kiéri. II faudrait former deux camps retranchés vers ces issues, l'un au sud pour défendre l'accès du port Kiéri, l'autre au nord sous les murs mêmes de la citadelle , pour défendre la ville; mais il faudrait fraiser les parties faibles de cette citadelle pour la garantir d'un coup de main. On mettrait ainsi entre deux feux l'ennemi qui voudrait tenir la plaine, et il ne faudrait ensuite, pour le détruire en détail, que rassembler et organiser les habitants des campagnes, presque tous armigères. L'île pourrait être ainsi défendue par sa propre milice.

Zante n'a du reste quelque importance militaire que par rapport à la Morée, parce qu'elle peut servir de point de départ et de dépôt à une armée qui voudrait envahir cette péninsule.

Le cap Chélonitès est le point de la Morée le plus voisin de Zante; et il est pour cette raison un point militaire très-important, parce qu'il peut servir de tête de pont à une armée venant de cette île. Il faudrait donc relever sur ce cap le fort Tornésé ou lui en substituer un autre d'une plus grande capacité.

Page 1