CHAPITRE II
De TÉpire et de Corfou.
Le chemin de TÉpire se dirige au nord en sortant de la baie de Caravanseraï; et laissant à droite le mont Callidrome , qui sépare TAcarnanie de TÉpire et le golfe Ambracique de la vallée de TAchéloûs, il côtoie le pourtour oriental de ce golfe et va par les villages d'Agrapidia , de Vlica , d'Armyros et de Cataphrico à celui de Coprina, situé au fond d'une baie où commence la côte septentrionale du golfe, et d'où Ton s'élève par le village de Comboti à la ville d'Aria, située au fond d'un coude que fait la rivière de ce nom, avant de descendre dans le golfe Ambracique.
La rivière d'Arta , que les uns prennent pour TInacchus Amphilochique , d'autres pour TAracthus ou TAréthon, descend comme l'Achéloûs des pluç hautes sommités du mont Pinde; et après être sortie d'un ravin profond creusé sur le revers occidental de la chaîne
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grecque, elle se détourne au sud vers le pied des montagnes qui bordent le plateau d'Yanina , et coule presque en ligne droite entre deux chaînes de montagnes; d'où elle sort vers la ville d'Arta pour aller se jeter dans le golfe Ambracique entre la baie de Coprina et celle de Salagora. La plaine, qu'elle arrose vers son embouchure et qui borde le pourtour septentrional du golfe, est une des plus fertiles de la Grèce, autant par la richesse que par la variété de ses productions, et elle est toute parsemée de petits villages qui s'élèvent, au milieu de cette plaine basse et marécageuse, comme des îles au milieu de la mer. On lui a donné le nom de Khazi9 pour indiquer sa fertilité : il paraît que c'est l'ancienne Amphilochie.
Arta, ou, comme on dit vulgairement FArta, en donnant à la ville et à la rivière le même nom1, est située à quatre lieues au-dessus du golfe Ambracique sur la rive gauche du fleuve, qui l'environne vers le nord et l'ouest sur la moitié de son pourtour, et elle est environnée vers l'est sur l'autre moitié par une colline, sur laquelle on a bâti une citadelle, qui n'est dominée d'aucun côté ; en sorte que rien ne serait plus aisé que de défendre cette ville, si elle était mieux fortifiée du côté du fleuve, où elle n'est fermée que d'un simple mur percé de meurtrières. L'Arta est aujourd'hui le principal entrepôt du commerce de l'Epire, et elle est peuplée de sept à huit mille habitants , les deux tiers Grecs , et l'autre tiers, mêlé de Turks et de Juifs.
1. Pour être mieux entendu, je désignerai- ordinairement la rivière sous le nom d'Àréthon.
2gO VOYAGE MILITAIRE
La plupart des voyageurs croient que cette ville a été bâtie sur l'emplacement d'Ambracie; mais leur opinion n'est fondée que sur de simples conjectures. Scylax dit bien qu'Ambracie était située à 8p stades du golfe Ambracique , et Tite-Live qu'elle avait à l'est des collines sur lesquelles s'élevait sa citadelle 9 et à l'ouest des plaines ouvertes et le fleuve Aréthon; mais comment concilier Tite-Live avec les écrivains grecs, qui disent que l'Aréthon avait sa source au mont Tymphée, tandis que la rivière d'Arta vient du mont Pinde x. Quoi qu'il en soit, l'Arta est le point où se divisent les routes de la Thessalie, de la Macédoine et de l'Épire.
Trois routes conduisent en Thessalie : la première remonte le fleuve sur sa rive gauche jusqu'à l'affluent qui vient de Radovich , et s'élève avec les eaux de cet affluent jusqu'au bourg de Théodouria; d'où elle descend dans la vallée de l'Achéloûs vers le village de Djiorgia, pour aller traverser la chaîne grecque vers celui de Pertoli et descendre avec un affluent du Pénée dans la plaine de Tricala.
Une autre côtoie le fleuve jusqu'à l'affluent qui vient du bourg de Calaritès, remonte cet affluent jusqu'à ses sources et descend dans la vallée de l'Achéloûs vers le village de Cotari, pour aller traverser la chaîne grecque vers le bourg de Clinovo , et descendre avec un affluent du Pénée dans la vallée de Stagous.
i. L'auteur du Voyage de la Grèce croit que l'Arta est bâtie sur l'emplacement d'Argithéa, l'ancienne capitale des Athamanes.
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La troisième route, la principale ligne de communication entre PÉpire et la Thessalie, remonte le fleuve jusqu'au pont de Driscos, vers le confluent de la rivière de Calantes et vers l'embranchement de la route dTanina, où elle entre dans un ravin profond au fond duquel coule le fleuve, que l'on côtoie, tantôt sur une rive, tantôt sur l'autre, jusqu'à ce qu'enfin les deux rives devenant trop abruptes, on est obligé d'entrer dans son lit, tout encombré de roches énormes, qui paraissent s'être détachées des montagnes voisines. On le passe ainsi et on le repasse plusieurs fois, tantôt à gué, et tantôt sur des ponts de bois informes, suspendus à des rochers. Enfin les montagnes s'écartent un peu sur la droite, et l'on monte vers le monastère de Saint-Athanase au bourg de Mezzovo, situé au fond du ravin , où se réunissent les deux principaux affluents du fleuve, dont l'un descend d'un pic élevé qui est au nord et qui paraît être le mont Lacmon, et dont l'autre vient des montagnes inférieures, qui sont à l'est et qui forment proprement le groupe du mont Pinde. Le bourg s'élève en amphithéâtre sur les deux rives du torrent, et paraît très-peuplé, parce que toutes les caravanes s'y arrêtent. On lui donne deux à trois mille habitants, employés pour la plupart à faciliter aux caravanes et aux voyageurs le passage du Pinde : c'est le grand passage de la chaîne grecque , comme le mont Cénis l'est de la chaîne alpine, quand on va de France en Italie.
On monte ensuite du bourg de Mezzovo par une rampe roide sur la crête nue du mont Pinde vers le khan de Zigos; d'où l'on descend avec le Pénée, qui naît sur le revers oriental de cette crête, au khan de Ma*
lacassis, situé au-dessous du village de ce nom; et Ton va ensuite en côtoyant la rive gauche du fleuve déboucher par la vallée de Stagous dans la plaine de Tricala : c'est la grande route de Thessalie.
Toute cette partie de la chaîne grecque, s'élevant d'un coté depuis la rivière de Calaritès jusqu'à la crête du mont Pinde , et s'abaissant de l'autre depuis la crête du mont Pinde jusqu'à la ville de Stagous, est habitée par des Grecs Valaques, d'origine et de mœurs différentes des autres Grecs : ils paraissent avoir plus d'activité et plus d'industrie, et ils sont en général très-hospitaliers.
Le Pinde peut être regardé comme le point dominant de la Grèce. C'est de ce groupe de monts, un des points les plus élevés de la chaîne grecque, que descendent l'Aréthon dans le golfe d'Âmbracie , l'Achéloûs dans celui de Patras, le Pénée et le Vénético, l'un des affluents de l'Haliacmon, dans le golfe Therméen, et l'Aoûs dans le golfe Adriatique.
Une branche du chemin s'élève directement du bourg de Mezzovo sur le mont Lacmon , une des cimes du mont Pinde; et traversant l'Aoûs vers ses sources, elle va passer la chaîne grecque au khan de Katara, pour descendre avec un affluent du Vénético dans la plaine de Grévéna : c'est le chemin de la Macédoine.
Une autre branche s'élève sur les montagnes de Zagori, qui bordent à l'est le plateau d'Yanina; et remontant la rivière de Dipotami jusqu'à ses sources , elle descend vers le village de Boboussa dans la vallée de l'Aoûs, d'où elle conduit, le long du fleuve, dans l'Albanie. Cette route tourne l'Epire à l'est.
Le canton de Zagori , qu'elle traverse , est composé
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d'une quarantaine de villages, situés au milieu des montagnes qui s'élèvent du plateau d'Yanina jusqu'au mont Pinde, et il est habité par une race d'hommes, actifs et aventureux, qui se répandent dans toute la Turkie et même jusqu'en Allemagne, pour s'y livrer au commerce et qui finissent toujours par rapporter dans leurs montagnes le fruit de leur industrie : les Zagoriotes sont les Genevois de la Turkie.
La route d'Yanina se détourne à l'ouest vers le confluent de la rivière de Dipotami , et s'élève par le village dTTanitza sur- le plateau d'Yanina vers le village de Barcamoudi : c'est l'embranchement de la route de Mezzovo. Une autre route monte du pont de Driscos plus directement encore sur ce plateau , et va par le village de Condouraki déboucher sur le lac d'Yanina, vers le monastère d'Hellopi et vers les ruines de Castritza : c'est l'embranchement de la route de Calaritès. Mais ces deux routes sont trop difficiles en hiver, et on leur préfère la route directe de l'Arta à Yanina, à travers les monts Cassiopées, la ligne de communication la plus suivie entre ces deux villes de l'Épire.
. Cette dernière route traverse le fleuve en sortant de l'Arta sur un pont de pierre, dont l'arche du milieu, bâtie en ogive, a 80 pieds d'élévation; et côtoyant le pied des montagnes, qui bordent la plaine au nord, elle conduit par le village de Marat et par celui de Khanapoulo au khan de Catchico-Bazaro, situé à l'entrée de ces montagnes sur un plateau gazonné, où se tient tous les ans une foire célèbre. Ce khan offre une bonne position de passage, parce, qu'il est au débouché des montagnes , à la tête de cette belle plaine de
Khazi, qui s'étend depuis la rivière d'Arta jusqu'à celle de la Lourcha et qui borde au nord le golfe Ambracique.
La route d'Yanina se divise au khan de Catchico- Bazaro en deux branches : l'une se dirige au nord et s'élève par les villages de Coutnkadès et de Mougliana, vers le khan des Cinq-Puits, sur un plateau, qui est la clef de toutes les positions environnantes; d'où elle monte par le village "de Kyriaki sur la croupe des monts Cassiopées vers le khan de Saint-Dimitri , pour descendre par le village d'Ardos et par celui de Catchica sur le plateau d'Yanina.
L'autre, se. dirigeant plus à l'ouest, va par le village de Strévina rejoindre la Lourcha au pont de la Pachènà ; d'où en remontant cette rivière jusqu'à ses sources au pied du mont Tymphée, elle s élève vers le monastère de Saint-Elie sur la croupe des monts Cassiopées, pour descendre par le village de Rapchista et par le hameau de Bonila sur le plateau d'Yanina.
Le plateau d'Yanina, qui se prolonge du sud au nord et qui parait être l'ancienne Hellopie1, est environné de montagnes de tous côtés : au sud et à l'ouest sont les monts Cassiopées et les monts Olychiniens, liés entre eux par le mont Tymphée et s'abaissant les uns vers le golfe Ambracique, les autres vers la mer Ionienne; et au nord efk l'est sont les montagnes de Zagori, s'élevant comme par échelons jusqu'au mont Pinde et à la chaîne grecque. Au milieu est un lac, qui a quatre
1 . Voy. dans le Voyage de la Grèce la description de cette partie de TÉpire.
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ou cinq lieues du sud au nord sur une ou deux d'est en ouest et qui semble coupé en deux par une île. L'aspect du lac est triste et sombre, parce que les montagnes, dont il est environné à l'est, sont trèsélevées et rembrunissent le paysage; mais ses bords du coté de l'ouest sont plus riants et plus fertiles : c'est aussi de ce côté que l'on a bâti la ville d'Yanina , la capitale actuelle de l'Épire.
Cette ville s'appuie d'un côté aux collines qui bordent le lac à l'ouest et qui sont couronnées par un fort flanqué de quatre tours casematées, et elle s'incline de l'autre vers une presqu'île du lac, à l'extrémité de laquelle on voit deux autres petits forts, l'un occupant l'angle de la presqu'île, l'autre un îlot voisin. Le reste du pourtour n'est fermé que d'un simple mur crénelé; mais il y a sur le front de l'ouest ou sur celui de la campagne, à environ deux cents pas de l'enceinte, un retranchement lié des deux côtés au fort qui domine ce front, et qui enveloppe les parties les plus faibles de la ville. Ce retranchement au reste ne consiste que dans un simple fossé, dont les terres , jetées du côté de la ville, forment une espèce de parapet.
Yanina est peuplée de vingt à vingt-cinq mille habitants, les trois quarts Grecs, qui font un assez grand commerce par Ancône avec l'Italie et par Trieste avec l'Allemagne, et elle est le siège d'un pachalik, longtemps occupé par un homme aussi célèbre par ses cruautés que par son énergie et par son courage : c'est Ali- Pacha -Tépélèni, le Phalaris des temps modernes. Cet homme placé à la tête d'une province, où vivait une multitude de peuplades belliqueuses, de mœurs et de religion différentes, eut l'art de les divi-
ser entre elles pour les affaiblir les unes par les autres et les contenir toutes; mais enfin il succomba luimême aux embûches du gouvernement turk, et fut enseveli sous les ruines cTYanina.
Le lac d'Yanina communique par un marais couvert de roseaux avec un autre petit lac, d'un niveau inférieur et situé plus au nord vers le village de Lapchista ; mais aucun des deux n'a d'issue apparente : ce qui a fait soupçonner que leurs eaux s'écoulaient par des canaux souterrains et qu'elles allaient reparaître dans les rivières, qui descendent du plateau d'Yanina dans la mer Ionienne. ^
Yanina est le point dominant de l'Épire, et celui où se divisent les différentes routes de la Thessalie, de l'Albanie et du littoral Epiréen.
La route de la Thessalie se dirige à l'est, côtoie le pourtour méridional du lac jusqu'au village de Barcamoudi et traverse ensuite une longue chaussée flanquée par un vieux fort ruiné; d'où elle s'élève par le village d'Yanitza sur les montagnes, qui séparent le plateau d'Yanina de la rivière d'Arta, pour descendre sur les bords de cette rivière vers le khan de Kira et le confluent de la rivière de Dipotami : là elle rejoint la route de l'Arta, pour aller traverser la chaîne grecque au mont Pinde.
La route de l'Albanie se dirige au nord, et sort du plateau d'Yanina vers le lac de Lapchista et le village de Gardiki, situé au pied d'une butte, couronnée d'une vieille enceinte cyclopéenne, où l'on a cru reconnaître l'emplacement de Dodone l , et d'où l'on