‹ Voyage militaire dans l'Empire Othoman, ou, Description de ses frontières et de ses principales défenses, soit naturelles, soit artificielles, avec cinq cartes géographiques (volume 2)Chapitre 41 sur 66 · I. aa · texte numérisé non relu

I. aa

La Mathia, que l'on traverse stir ces deux routes, vers le b&urg dïschmid ou vers Je village de Goura , est une rivière très-torrentueuse : elle descend, comme l'femus> des monts Gandaves et va se jeter dans la mer au sud d'Alessio* La vallée, qu'elle arrose, est très-fertile, et elle est habitée par les MéréditeS* peuplade chrétienne, armigère, dont le chef-lieti est au bourg d'Qrochté. Les Mérédites sont les meilleurs soldats chrétiens de l'Albanie, et ils ont conservé les ïfKEUfs et métne le vêtement des gt*erriet£ du moyenâige. Us portent, comme les anciens chevaliers, u&e tonique blanche descendant jusqu'aux genoux et assujettie sur les reins avec une ceinture, «et sûr cette tunique un oatnail ou capuchon brun, qui leur couvre la tête et les épaules.

On passe la Mathia vers son embouchure, quand •on vient directement de Durazzo^ et ion traverse ensuite, jusque vers Alessio, une grande plaine marécageuse sur une chaussée d'environ trois lieues de long, •qui paraît être un ouvrage des Romains,

Alessio, l'ancienne Lissas, est une petite ville de defex à trois mille habitants, moitié musulmans , moitié chrétiens, située sur la rive gauche du Brin, à une lieue de son embouchure,» et au pied d'un mamelon isolé, sur lequel est un vieux fort carré, qui renferme une ancienne église chrétienne changée en mosquée^ où l'on voit le tombeau de Sk&nder~Bey. Le Drm porte à Alessio des barques de cinquante ton- «eaux, et peut être comparé, pour le volume de ses «aux, à l'Hèbre sous Andrinople.

Le Drin naît comme le Génu&us sur le plateau des monts Candaves, au pied même de la chaque

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grecque, traverse le lac d'Gchrida et se dirige d'abord vers le nord; mats il se détourne ensuite vers l'we&t • à son confluent avec le Drin blanc , qui venant 4u mont Scardus et coulant vers le sud lui fait changer de direction ; et après avoir fait un grand coude yçrs ce point, il va se jeter dans la mer au fond d'un golfe trè*-ouvert , auquel il a donné son nom» La vallée, qu'il arrose en sortant du lac d'Ochiida, e$t trèsfertile : elle «tait jadis 00 mure seras le nom de Darda nie,. et elle renferme les deux bourgs de Dibfîa, qui paraissent être l'un ou l'autre sur l'emplacement de l'ancienne Deborus et qui sont habités tous les deux par une peuplade turke, très^guerrière. Les Dibriotes sont les fneilleures recrues que l'on enrôle pour Alger.

La route d'Aiessio à Scoudarî remonte le Drin sur sa rive gauche jusque vers le village de Zadrin ou «vers eelui de Zouppa ; d'où elle s élève par le yiljage de Boucherat à Scoudari, a travers la belle plaine qui s'<eteod -depuis le Dri* jusqu'au lac Labéatis et qui est traversée par la jDrîtoassa , torrent impétueuse, dont les fraux viennent se mêler avec celles de la Boîaqa à sa sortie Ai Iae.

La Boïana, ou du moins son principal affluent, nommé Moracoa, vient , comme le Drin blanc, du mont Scardus; #où elle descend au bourg de Podgorit&a, pour aller traverser le lac Labéatis .et se jeter, au sortir du lac, dans la mer, à travers une grande plaine qui borde 4e golfe du Drin et qui abonde en grains et en pâturages : c'est la partie la plus fertile de l'Albanie septentrionale ou supérieure.

L'Albanie supérieure est divisée qn deux: gr*a4e« terrasses: l'une maritime, se prolongeant depuis les

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bouches du Drin jusqu'au golfe de Cataro : (autre intérieure, s'étendant autour du lac Labéatis jusque sur le plateau de Podgoritza.

Scoudari , l'ancienne Scodrà 9 est située au sud de ce lac, et occupe entre le lac, la Boïana et le Drinassa plusieurs collines, sur une desquelles est un fort, qui lui sert de citadelle; mais ce fort, trop élevé, n'a que des feux fichants, et peut être battu des hauteurs voisines. Il faudrait couronner par des ouvrages de fortification toutes ces hauteurs et les lier ensemble. On pourrait alors aisément en défendre les approches, par une ligne de retranchements qui irait du lac à la Drinassa et qui les envelopperait toutes.

La ville de Scoudari, dont le site a quelque ressemblance avec celui de Genève, est composée de plusieurs faubourgs , séparés les uns des autres par des jardins, et elle peut renfermer environ vingt mille habitants, parmi lesquels on compte trois à quatre mille chrétiens, presque tous du rit latin. Les Scoudariotes sont plus industrieux et plus riches que les autres Albanais, parce qu'ils sont favorisés par un beau territoire , et par le voisinage de la Boïana , navigable jusqu'à la mer pour des barques de 60 tonneaux.

Scoudari est le siège d'un pacha à trois queues, qui gouverne toute l'Albanie septentrionale, et elle estrle point central, d'où partent les principales routes de la Macédoine, de la Bosnie et de laDalmatie.

La route de Macédoine se dirige au sud-est, remonte le Drin jusque vers Stronga à sa sortie du lac Lychnidien ; et côtoyant ce lac sur sa rive occidentale depuis Stronga jusqu'au bourg de Starova, elle va franchir vers le village de Vinia les monts Candaves

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pour descendre vers Gortcha dans la vallée du Génusus , qu'elle remonte jusqu'au bourg de Dévol et même jusqu'à celui de Piatza, pour aller passer la chaîne grecque vers les sources de la Biclista, et descendre avec cette rivière en Macédoine : c'est la route de Ca&-< torie.

Une autre route se sépare de la première à Stronga, côtoie le lac Lychnidien sur sa rive orientale et va, par Ochrida et le monastère de Saint-Naoûm passer la chaîne grecque vers le bourg de Drénovo, pour descendre avec un affluent de l'Erigon en Macédoine ; c'est la route de Monastir.

Une troisième route s'élève directement d'Ochrida sur la chaîne grecque vers le bourg de Resna , et descend à Monastir avec un autre affluent de l'Erigon : c'est l'ancienne voie Egnatienne.

Ochrida est située vers le point d'intersection . des deux dernières routes, sur la rive orientale du lac Lychnidien , au pied d'un cône tronqué qui s'avance dans le lac, et dont le sommet aplati est couronné par une citadelle, flanquée de tours et de redans. Cette citadelle a quatre ou cinq cents toises de développement, et passe pour une place très-forte , parce que les approches en sont difficiles, et qu'elle n'est dominée d'aucun côté; mais on peut l'incendier avec quelques obus., attendu qu'elle est encombrée de maisons. On y compte quatre à cinq mille habitants, presque tous employés au transport des marchandises qui viennent de la Macédoine ou qui y vont , et elle est la résidence d'un pacha à deux queues , dépendant de celui de Monastir.

Le lac d'Ochrida, l'ancien lac Lychnidien, a sept

Kéues de long du sud au nord star trois ou quatre de large At Test à l'ouest, et il ocoape, comme le lac d'ifanina, un plateau élevé entre là chaîne grecque et une autre chaîne , qui en forme comme le dernier gradin ! c'est la chaîne des monts Gandaves.

Le Drin naît à six lieues au sud-est d'Ochrida, au pied du monastère de Saint*Naoùm 1 traverse le lac du Sttd au tiord dans toute ss^longueUr, et en sort à une lieue et demie d'Oehrida , vers le bourg de Stronga ' » Quelques voyageurs ont présumé que l'ancienne Lychnidus occupait l'emplacement de cette ville ; mais d'au* très ont cru en reconnaître les ruines à cinq lieues plus au sud 1 vers le monastère de Saint»Naoûm.

tJne autre route encore plus courte conduit de Seoudari en Macédoine; et remontant le Drin jusqu'à son confluent avec le Drin blanc, vers le village de Stana, elle s'élève par la ville de Prierend sur la chaîne grecque * pour descendre par Kalkandéré et avec un affluent de l'Àtius à Uscup : c'est la route directe de Constantinople , qui se réunit à Uscup avec celle de la Bosnie,

Deux routes conduisent de Seoudari dans la Bosnie , en se dirigeant au nord -est: l'une va passer le Drin blanc vers le bourg dlfaéovo ou vers celui de Pékia; d'où elle s'élève sur le mont Scardus pour descendre avec l'Ibàr à Mitrovitza : l'autre remonte le Zem , un des affluents de la Moracca jusqu'au bourg de Cléinenti , et va traverser le mont Scardus vers le bourg de Pla-

i. On regarde dans le pays la source de Saint-Naoiïm, une des plus belles de la Grèce, comme une décharge du lac de ÎVesba.

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va , pour descendre a vee la Rasoa à Nqvî - Jtozw ou avec le tim à Priépol.

Enfin trois autres routes conduisent de Scoudari dans la Dalmatie, en se dirigeant au nord, à travers le Cser* na-Gora ou Monte -Negrq, un des grapds eontrçfovts du mont Sea relus, et celui dont les différentes branche* vont emhrasser le golfe de C^taro.

La première côtoie le lac de Scoudari syr &> rive orientale; et remontant le Moraçca jusque vers s$? sources, elle va traverser le Monte-Negrp gtu col, par

où il se rattache au moût Sçardus, pour descendre par le bourg de Nixiki et par le fort de Kiobpch dan$ la vallée de la Trébignitsa : c'est la route de l'Hçrïégoviue,

La seconde côtoie le lac de Scoudari sur sa rive occidentale, remonte un de ses affluents jusqu'au bourg de Çettigné et conduit, à travers uqe des branches du Monte «-Negro, à la forteresse de Cataro, située au fond du golfe de ce nom,

La troisième côtoie le littoral ; et laissant à gauche sur la mer la forteresse de Dulcigno, elle va par ^nti-p vari etBudua traverser les bouches du golfe de Cat^rp» devant la forteresse de GastekNuovp,

Dulcigno , Antivari et Budua sont trois petites villes murées, dont les deux premières ont un réduit qui leur sert de citadelle, mais qui n'ont d'ailleurs toutes les trois aucune importance militaire, parce quelles ne pourraient pas résister à de l'artillerie et qu'il serait aisé de les tourner, On compte dans la première cinq à six mille habitants, dans la seconde trois à quatre mille et dans la troisième environ deux mille*

Le chemin de Scoudari à Dulcigno se dirige d'abord au sud et descend la Bo'iana sur sa rive droite jus-

qu'au village de Liséna, d'où en se détournant à l'ouest, il conduit par le village de Sogagni à Dulcigno , qui est le port de Scoudari. Les Dulcignotes vivent de piraterie, et sont les Algériens de l'Adriatique. On va ensuite de Dulcigno à Antîvari et d'Antivari à Budua , en suivant la côte. La baie de Budua, abritée par la petite île de San-Nicolo, offre un assez bon mouillage. Toute la côte , depuis Dulcigno jusqu'à Budua , est habitée par d'intrépides marins , et fournit les meilleurs matelots de la Turkie.

A l'est de Budua s'élève le Monte -Negro ou mont noir, habité par une peuplade chrétienne du rit grec , qui vit indépendante à l'abri de ses montagnes. Les Monténégrins sont aussi renommés en Albanie par leur courage, que les Maïnotes le sont en Morée. Ils habitent, une centaine de villages ou hameaux, bâtis au pied ou autour de monastères, qui ressemblent à des forteresses. Leur chef-lieu eàt au bourg de Cettigité, composé d'environ 80 maisons , au milieu desquelles s'élève un couvent fortifié, où réside leur archiman- " drite, qui est tout à la fois leur chef politique et religieux : il est connu sous le nom de Vladika.

Cettigné, avec sa banlieue, forme un canton particulier, et les autres villages forment quatre autres cantons , qui ont bien chacun leur chef, mais qui sont tous liés par une confédération générale, à la tête de laquelle est le Vladika. Ici tout homme est soldat, depuis l'archimandrite jusqu'au berger : les femmes même sont armigères, et les Monténégrins peuvent mettre sous les armes jusqu'à sept à huit mille hommes , quoique leur population n'excède pas cinquante mille habitants. Le Monte-Negro se pyra-

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mide vers le golfe de Cataro, et Ton dirait que ce golfe a été creusé dans ses flancs.

Le golfe de Cataro peut avoir huit à neuf lieues de profondeur, et ressemble moins à une mer qu'à une rivière profondément encaissée : il est composé de trois bassins, où l'on entre par des goulets plus ou moins étroits. À l'entrée dû premier est la forteresse de Castel-Nuovo, et au fond du troisième celle de Cataro, qui a donné son nom à tout le golfe. Sur ses deux rives sont une multitude de villages et de bourgs, parmi lesquels on distingue celui de Pérasto, qui par le nombre et la beauté de ses maisons, mérite plutôt le nom de ville. *

La forteresse de Castel-Nuovo est, vis-à-vis l'entrée du premier bassin, sur une montagne escarpée, couronnée par une citadelle ; et l'on voit sur une hauteur voisine le fort de Cornigrad, qui croise ses feux avec ceux de la citadelle, et qui présente un carré de 80 toises de côté avec des tours aux angles. Le terrain tout autour paraît sec et rocailleux , et ne souffrirait pas de tranchées; mais la citadelle et le fort peuvent être battus en brèche , l'un de la montagne de Santa- Veneranda, l'autre de celle de Sliébi.

La ville de Pérasto, vis-à-vis l'entrée du troisième bassin, est entièrement ouverte; mais celle de Cataro, située au fond du même bassin, est environnée d'une «forte muraille. Cette ville, où siège l'administration du pays, occupe le fond d'une espèce d'entonnoir, et s'élève en rampant sur une montagne nue, au sommet de laquelle on a bâti une citadelle , encore mieux défendue par son site, que par les grosses tours dont on Ta flanquée.

Du reste, toutes les fortifications du golfe sont inutiles, parce qu'elles peuvent toutes être tournées. On pourrait leur substituer de simples batteries de côte ; et rien ne serait plus aisé que de choisir remplacement de ces batteries, parce que le golfe offre, par sa configuration , une suite d'angles correspondants , qui pourraient aisément croiser leurs feux, et qui défendraient mieux contre une escadre ennemie l'accès du littoral, que les fortifications actuelles, dont le relief peut paraître imposant, mais dont les feux sont trop élevés. Le littoral de Cataro fait aujourd'hui partie de la domination autrichienne, et présente une population de 3o à 4° mille habitants, presque, tous adonnés au commerce et à la navigation. C'est au golfe de Cataro que finit l'Albanie.

L'Albanie, connue des Turks sous le nom d'Arnaoutlik ou pays des Arnaoûtes, offre, comme l'Épire, un amphithéâtre de montagnes, s'élevant graduellement les unes au-dessus des autres depuis le rivage de la mer jusqu'à cette partie de la chaîne grecque, qui lie le mont Pinde au mont Scardus et qui divise les eaux du littoral ionien de celles du littoral égéen.

Les deux plateaux, les plus élevés de cet amphithéâtre , sont d'un côté celui du lac Lychnidien à la tête de la vallée du Drin, et de l'autre celui du lac Labéatis , à la tête de la vallée de la Boïana ; et c'est sur le terrain seul , qui forme la partie inférieure de ces deux vallées et qui est compris entre Scoudari et Alessio, que des armées pourraient se déployer et manœuvrer ; partout ailleurs elles auraient même de la peine à marcher, parce qu'elles trouveraient des ob* stades à chaque pas , dans les montagnes des défilés

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étroits , dans les vallées des terrains inondes, partout des chemins très-mauvais, pratiqués dans des gorges ou élevés sur des chaussées. Elles ne pourraient pas même se procurer des vivres, parce que la plupart des habitations étant bâties à mi-cote, les paysans enlèveraient de la plaine toutes leurs récoltes, et iraient les cacher dans les montagnes. Le blé d'ailleurs est rare, le pain détestable, et l'on ne vit que de maïs, d'orge et de riz. Les pâturages, il est vrai, sont abondants; mais les chevaux sont peu nombreux, et l'on ne pourrait faire les transports qu'avec, des bœufs ou des buffles.

L'Albanie est divisée en deux grands pachaliks, celui de Bérat et celui ?de Scoudari : le premier s'étend depuis l'Àoûs jusqu'au Génusus, l'autre depuis le Génusus jusqu'au Mon te-Negro ; mais la plupart des habitants, qui vivent dans ces pachaliks et qui sont de mœurs et de religions différentes, n'obéissent aux pachas turks, que lorsqu'ils y sont contraints. Ces divers peuples ont trouvé dans leurs montagnes les moyens de se soustraire à l'oppression , et ils jouissent dans la Turkie d'Europe d'une sorte d'indépendance, pareille à celle dont jouissent les Kourdes et les Turkmans dans la Turkie d'Asie.

Quand les Turks envahirent l'Asie -Mineure et Ja Grèce, tous les peuples, qui eurent le courage de leur résister, se réfugièrent après la conquête, les uns dans les montagnes du Caucase, les autres dans celles de l'Albanie* L'Albanie devint alors l'asile des peuples les plus courageux de la Turkie européenne, comme le Caucase l'était devenu des peuples les plus courageux de la Turkie asiatique. Ces peuples portèrent dans leur nouvelle patrie leurs habitudes et leurs usages, vécurent indépendants les uns des autres, et ne se mêlé-

rent jamais entre eux : c'est la cause de leur état de civilisation encore imparfait; mais cet état de civilisation, qui s'oppcfca à leurs progrès dans les arts, favorisa leur humeur guerrière. Aussi les Albanais sont-ils aujourd'hui les meilleurs soldats de la Turkie d'Europe. Ils possèdent au plus haut degré la force, l'agilité, l'ardeur et toutes les qualités les plus propres au métier des armes, et ils égaleraient et peut-être même surpasseraient les meilleures troupes européennes, s'ils avaient la même instruction et la même discipline; mais comme ils vivent dans un pays peu civilisé, ils ne savent pas faire la guerre avec art : ils ne la font que par instinct, et ils ne font bien que la petite guerre. Aucun tirailleur n'ajuste mieux qu'eux, aucune troupe ne choisit mieux un poste et ne le défend avec plus 'de vigueur. Ils se multiplient par la célérité de leurs marches devant l'ennemi , et ils lui font sans cesse illusion. Éparpillés, quand ils sont en retraite, ils se cachent, pour tirer, derrière un rocher ou un buisson; et quand le terrain ne leur offre aucun abri, ils creusent la terre et s'y blottissent dans des trous- ' de-loup; mais quand ils attaquent, ils chargent tous en masse, et aucune troupe ne peut sans s'ouvrir résister à leur élan.

Les Albanais n'aiment pas les travaux sédentaires, et ils préfèrent le métier des armes à tous les autres. Quand ils ne font pas la guerre entre eux, ils vont la faire ailleurs, et ils se louent aux pachas de la Turkie, comme les Suisses se louent aux princes de l'Europe. On donne ordinairement un sequin* par mois de solde

i. Monnaie d'or de Venise, la plus pure qui ait cours en Turkie, et valant à peu près douze de nos francs.

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aux fantassins, et deux sequins aux cavaliers, avec la faculté aux uns et aux autres de butiner sur l'ennemi. Ces soldats ont la valeur et la fidélité des Suisses; mais ils n'en ont pas la subordination , et ils sont le fléau des villes et des campagnes. Souvenez -vous de ces brigands enrégimentés, qui sous le nom de Malandrins désolèrent la France sous Charles V et rançonnèrent le pape Urbain dans Avignon, et vous aurez une idée des soldats albanais. Cette milice conquerra la Turkie ou la démembrera , et ce sera peutêtre un soldat albanais qui renversera le trône d'Osman.

L'Albanie ressemble à la Suisse par ses montagnes, et elle est beaucoup mieux défendue par la nature que par l'art. Comme elle ne peut être attaquée que par mer il faudrait, si on voulait la défendre, fortifier les principaux points de la cote, et eti particulier Dulcigno, Alessio, Durazzo et Apollonie, les deux premiers aussi accessibles* de Manfrédônia et de Bari, que les deux autres le sont de Brindes et d'Otrante. Il faudrait agrandir ou du moins couvrir d'une ligne de retranchements Scoudari, qui ouvre la vallée de la Moracca et celle du Drin; réparer Durazzo, "d'où l'on peut monter sur le plateau d'Ochrida par la voie Égnatienne; et rebâtir Apollonie, d'où l'on peut s'élever sur celui d'Yanina par la vallée de TAoùs et par celle du Célyduus. L'Albanip est à la Grèce ce que la Lombardie est à l'Italie. Quiconque veut garder ces deux péninsules , doit en occuper là tête : voilà pourquoi les Turks attachent tant d'importance à l'Albanie et l'ont toujours regardée comme le boulevard de la Grèce.

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