‹ Voyage militaire dans l'Empire Othoman, ou, Description de ses frontières et de ses principales défenses, soit naturelles, soit artificielles, avec cinq cartes géographiques (volume 2)Chapitre 42 sur 66 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De la Grèce en général, de sa charpente, de sa poptriajion,

et de son système défensif.

La Grèce, étendue au nord jusqu'à la chaîne Maesique, est une grande péninsule, composée de trois autres : la première; ou ta pkts méridionale, bornée par Fistlnne de Corinthe , et comprenant la Morée on le Péloponèse; la seconde, l'ancienne HeJiade ou Hellénie, limitée à une ligne tirée du golfe Ambraeique au golfe Bélasgique ou même jusqu'au golfe Therméen, et comprenant sur le littoral égéen l'Attaque, la Béôtie, ia Phocide, la Thessalie, et sur le littoral ionien fÉtotteet l'Acarwanie;et la troisième circonscrite par la chaîne Mœsiqne et comprenant sur le littoral ionien TÉpire -et l'Albanie , &t ivtv le littoral égéen la Macédoine et la Thraoe. Les Turks appellent tout ce pays Roum-itf ou Romanie, parce qu'ils l'ont conquis sur les empereurs grecs, qui lors de la conquête portaient encore le nom d'empereurs romains.

La Grèce est formée de deux chaînes de montagnes, dont l'une sépare les eaux du Danube de celles de ia mer Ionienne et de la «ner Egée, et l'autre le littoral égéen du littoral ionien ; mais ces deux littoraux aofont ni les mêmes formes ni la même configuration. Le

DANS L EMPIRE OTTOMAN. 35f

littoral egéen s'abaisse généralement en un talus plus ou moins long jusqu'à la mer, tandis que le littoral ionien s'abaisse en terrasses plus ou moins courtes, appuyées presque partout sur le dos d'une autre chaîne de montagnes., qui n'est rompue qu'en certains points, pour laisser passer les -eaux , dont elie est sillonnée. C'est la raison pour laquelle les principales montagnes du littoral ionien , telles que le mont Callidrome, les moûts Cassiopées et les monts Candaves, sont plus ou moins parallèles a la chaîne grecque, tandis <jae les grandes montagnes du littoral égéen, telles que le mont Othrys, le mont Olympe et le mont Boras, lui sont presque toutes perpendiculaires.

Les anciens ne donnaient à la Grèce méridionale que i,36o,ooo stades de superficie ou environ i^ôa lieues carrées , et elle n'en a guère plus de 2,000 : savoir la Mo née tout an plus r,ooo, l'Àttique avec la Mégaride «environ ? oo, la Béotie 1 20, la Phocide avec la Locride et la Dortde 1 3o, l'Étolie avec l'Acarnanie 260, la Thessalie 4$o« 1* reste de la péninsule, ou ce qtt'on peut appeler par extension la Grèce septentrionale, n'en a guère plus de 8,000 : savoir l'Épire, yeompris l'Athamanie, environ 1,000, l'Albanie i,5oo, la Macédoine a,5oo et la Thrace 3>ooo. La péninsule grecque tout entière n'en a guère {dus de dix mille.

La Thrace, y compris Gonstantinople, a environ a^oaoovooo d 'habitants, la Macédoine 1,200,000, l'Albanie 7 00,000 ^ l'Épure 4t> 0,000, la Thessalie 200,000, l'AoaTHamie avec l'Étolie 60,000, la Phocide avec la Locride 5o,ooo, la Béotie 4°j°00> l'Attique avec la Mégaride 3o,ooo, la Morée 3oo,ooo. La Grèce tout entière n'a pas plus de cinq millions d'habitants .: ce qui

donne à peine 5oo habitants par lieue carrée, population inférieure à celle des pays les moins peuplés de l'Europe.

Encore cette faible population est-elle mal répartie, et elle n'est pas homogène. Les hommes sont agglomérés dans les villes, et clair-semés dans les campagnes. Dans la Thrace, la Macédoine et l'Albanie, une moitié de la population est musulmane : il n'y en a qu'un quart dans l'Épire, et qu'un sixième dans le midi de la Grèce. Les chrétiens, qui habitent les villes, sont sous le joug des Turks; mais ceux qui habitent les montagnes, ont conservé une sorte d'indépendance. Les Monténégrins dans l'Albanie, les Kimariotes dans l'Épire, les Maïnotes dans la Morée sont des peuplades guerrières, qui doivent leur indépendance à leurs montagnes.

D'autres peuplades chrétiennes ou musulmanes la doivent uniquement à leur genre de vie errante. Ces peuplades habitent pendant l'été les plus hautes sommités de la chaîne grecque, où elles occupent des cabanes faites de branches d'arbres, qui forment par l<JUr réunion des espèces de villages ; d'où ils descendent pendant l'hiver sur le littoral des deux mers, pour y faire paître leurs troupeaux et y vendre leurs laines et leurs fromages. On les connaît dans la Macédoine et dans l'Albanie sous le nom de Roi ban s ou pâtres *. Ces pâtres traînent avec eux leurs femmes, leurs enfants et leurs troupeaux , et ils errent dans la Grèce, comme les 'Turkmans dans l' Asie-Mineure: Dans la saison des pluies, ils parquent dans des enceintes

i . Voyez le Tableau du commerce de la Grèce , que je publiai en 1800, à l'article Laines de Macédoine.

dans l'empire othoman. 353

formées d'énormes quartiers de roches, qui ressemblent à des constructions cyclopéennes, et dans les autres temps ils campent, comme les Arabes, sous des tentes de feutre noir. Leurs moeurs sont celles de tous les peuples nomades : ils sont bons et généreux envers leurs hôtes, mais cruels ejt barbares envers les autres hommes, qu'ils regardent tous comme leurs ennemis. La Grèce est par le grand relief de son terrain comme l'abrégé de tous les climats. Toutes les productions du nord y croissent à côté de celles du sud. Ses montagnes sont couvertes d'arbres forestiers, et ses vallons ombragés de toutes sortes d'arbres à fruits ; mais le nord est en général plus fertile que le sud, surtout en herbages et en plantes céréales. La chaîne grecque depuis le mont Scardus jusqu'au mont Pinde repose sur un banc de granit, qui se montre par intervalles dans les principaux passages; mais depuis le mont Parnasse jusqu'au mont Cithéron et même jusqu'au mont Hymète, elle ne paraît recouverte que de bancs schisteux ou calcaires. Les arbres à bois dur, tels que le chêne, le hêtre et le noyer, dominent dans les montagnes du nord, et les arbres résineux, tels que le pin, le mélèse et le châtaignier, dans celles du sud. Tous ces arbres mêlés entre eux et confondus, sur les terrains inclinés, avec toutes sortes de plantes et d'arbrisseaux, le vert de tous ces végétaux différemment nuancés et variés à l'infini , des rochers nus et déchiquetés au milieu des gazons les plus frais, des bois touffus et des vallons ombragés à côté des montagnes les plus arides, des cours d'eau qui parcourent les plus riantes vallées ou qui s'égarent dans des marais ou des étangs, presque partout l'aspect de la mer

ou de lacs solitaires, l'air tour à tour le plus vif et le plus doux , des orages passagers sous un ciel constamment pur et resplendissant , toutes les couleurs de la nature et tous les accidents de terrain perpétuellement en constraste et en harmonie entre eux : voilà ce qui donne à la Grèce une physionomie particulière, et ce qui la distingue de toutes les autres contrées de l'Europe.

Les hommes offrent dans la Grèce les mêmes variétés que les végétaux; mais ils ont tous un type qui leur est commun, le plus beau qu'on ait encore reconnu dans l'espèce humaine : la tête ovale , le profil du visage droit , le front proéminent , le nez presque sans inflexion , les yeux grands et vifs , la physionomie fine et expressive, la taille déliée et élancée, le genou fin , la jambe sèche , le pied petit , le corps nerveux , la stature moyenne. Ils paraissent en général avoir été taillés dans des proportions fines , plutôt que dans des proportions fortes; et ils semblent être aux autres hommes ce que les chevaux arabes sont aux autres chevaux, le prototype de leur espèce.

Le mélange du sang asiatique, loin d'avoir gâté le type grec, semble l'avoir embelli, en lui étant ce qu'il avait de trop anguleux. Les Turks de la Grèce n'ont pas, il est vrai, autant de finesse dans les proportions , ni autant de souplesse dans les muscles que les Grecs indigènes; mais ils ont des formes mieux arrondies et une stature plus élevée. Ceux du nord surtout, généralement connus sous le nom d'Arnaoûtes, sont les plus beaux des hommes; mais la nature, qui trempa leur constitution, comme le granit de leurs montagnes, leur imprima dans l'âme une inflexible dureté : ils sont cruels, vindicatifs, impitoyables, et ils

dans l'empire othoman. 355

se font les uns aux autres autant de maux que ia nature leur a prodigué de biens.

Mais c'est surtout dans les facultés intellectuelles que les habitants de la Grèce paraissent supérieurs à ceux des autres pays : ils ont en général plus d'intelligence, et surtout plus d'imagination; mais aussi leurs passions sont plus vives et sujettes à plus d'écarts : ce qui a fait jusqu'ici mal apprécier leur caractère moral. Les uns n'ont vu dans ces hommes que des vices, les autres que des vertus. La vérité est qu'il n'y a pas de peuple en Europe, chez lequel il y ait plus de vertus et plus de vices; mais ses vertus sont l'ouvrage de la nature, tandis que ses vices sont celui du gouvernement.

Parmi les qualités morales qtii distinguent les Grecs des Turks, les plus tranchantes sont celles qui résultent de leur position sociale. Quoique soumis en apparence au même despote , au fond les Turks sont les maîtres, et les Grecs les esclaves. De là les vices des uns et des autres : les premiers sont orgueilleux, ignorants et présomptueux : les seconds rampants, rusés et trompeurs, les uns et les autres également braves; mais la bravoure des uns est plus constante, celle des autres plus journalière : les Grecs sont quelquefois plus courageux que des hommes, d'autres fois plus timides que des femmes. Aussi les Turks leur ont-ils donné dans quelques lieux, comme dans les îles de l'Archipel, le nom de lièvres; mais ces hommes timides deviennent des lions, quand leur vie est en danger, bien différents en cela des Juifs qui habitent avec eux dans quelques villes et qui se laissent égorger comme des moutons, avec la plus stupide résignation.

Les dispositions des Grecs et des Turks par rapport aux nations étrangères ne sont pas les mêmes, quoique ces nations ne soient guère plus aimées des uns que des autres. Si la Grèce. était attaquée, les Turks ^a défendraient comme une métairie qui leur appartient; mais les Grecs, qui ne la cultivent que pour ces maîtres orgueilleux , ne se battraient pas pour un gouvernement qui leur est étranger, ou s'ils se battaient, ce serait contre leurs maîtres.

Les Grecs, qui vivent aujourd'hui dans la Grèce sous le joug des Turks, ressemblent à ceux qui vivaient autrefois dans l'Asie-M ineure sous le joug des Perses : ils haïssent tous également leurs oppresseurs; mais ils ne s'aiment pas entre eux : leurs haines et leurs dissensions actuelles prouvent la perpétuité du même esprit qui déchira l'empire des Paléologues et qui le livra au joug des Turks. Jamais pour s'en affranchir, ils n'agiront de concert, ni avec cet esprit d'ensemble qui peut seul assurer le succès. La liberté ne peut leur venir que d'une main étrangère; et l'Europe civilisée leffr doit ce grand bienfait, en reconnaissance de tous ceux qu'elle a reçus de leurs pères : elle le doit même à la dignité de l'espèce humaine. Quand on voit une si belle race d'hommes ainsi dégradée, il semble que la terre est dépouillée de son plus bel ornement , et que le genre humain doit être en deuil.

Les Turks ne sont guère plus unis entre eux que les Grecs , parce que l'effef du despotisme est de relâcher tous les liens de la société. Les pachas des principales villes affectent l'indépendance sous quelques vains dehors de soumission : les beys de ia campagne imitent les pachas des villes : ils se sont tous groupés

DANS L'EMPIRE OTHOMA.N. - 357

autour de quelques hommes puissants; et ce sont ces hommes qui disposent seuls de toutes les forces du pays. Les beys de la Macédoine, de l'Albanie et de FEpire ne reconnaissent plus aucun frein : ceux de la Thessalie, de l'Étolie et de l'Acarnanie sont divisés entre eux, et interceptent toutes les communications du nord avec le midi de la Grèce. Les côtes méridionales seules et les îles, qui les entourent, peuvent être, il est vrai, plus aisément contenues par les armements maritimes; mais comme la population y est presque exclusivement composée de Grecs, le gouvernement turk est encore moins assuré de cette partie de la Grèce, que de toutes les autres.

L'état actuel des lieux n'est pas plus rassurant que celui des hommes. Les grandes villes , telles que Constantinople, Àndrinople, Philippopolis dans la Thrace, Sérès , Thessalonique , Monastir dans la Macédoine , Ochrida, Scoudari, Bérat dans l'Albanie, Yanina, PArta dans l'Epire, Tricala, Larisse dans la Thessalie, Salone dans la Phocide, Livadie dans la Béotie, Athènes dans l'Attique , ne sont que des lieux fermés , auxquels on a donné le nom imposant de places fortes; et les petits forts, qui défendent l'accès des côtes ou lès principaux passages-, tels qu'Énos, la Cavale, Platamona, le Volo, Zeïtoun sur le littoral égéen, Dulcigno, Durazzo, la Valone, Butrinto, Parga, Prévéza, Lépanthe sur le littoral ionien, ne sont que de misérables donjons où l'on peut tout au plus poster quatre à cinq cents hommes. Tous ces forts, de vieille ou de nouvelle construction, peuvent être bons pour s'y renfermer dans une révolte passagère avec une garde, et y attendre eu paix que l'orage soit dissipé; mais ils ne

valent rien pour couvrir un pays ni pour arrêter une armée dans sa marche , parce qu'on peut les tourner ou les masquer. Ce sont moins des fortifications que des repaires de brigands.

La Grèce ne pourrait donc pas être défendue dans son état actuel contre une invasion étrangère. Mais quel système pourrait-on adopter pour la défendre?

Ce système devrait d'abord tendre à réunir tous les habitants, chrétiens ou musulmans, sous les mêmes étendards, en leur donnant à tous dans une loi commune les mêmes droits et les mêmes intérêts à défendre , et il devrait ensuite être relatif à la structure et à la charpente du pays.

La charpente de la Grèce se compose d'une double chaîne de montagnes, dont l'une ferme la Grèce au nord, et. l'autre la traverse du nord au sud. Cette dernière chaîne, formant comme le dos de la péninsule, s'abaisse en pentes courtes et successives sur la mer Ionienne, tandis qu'elle s'allonge en pentes longues et continues sur la mer Egée; d'oti il suit qu'il est plus aisé d'y monter du côté de la mer Egée, que du côté de la mer Ionienne. Voilà pourquoi on a presque toujours négligé sa défense sur ce dernier côté, tandis que sur l'autre on avait jadis construit les trois forteresses de Thessalonique, de Démétriade et de Chalcis, regardées comme les trois clefs de la Grèce. Il .faudrait relever ou reconstruire ces trois forteresses, et surtout mieux défiler celle de Thessalonique, qui est dominée par une montagne voisine : il faudrait fortifier les principaux points du littoral ionien, fermer les embouchures du Drin et de TAoùs, en agrandissant Âlessio et en rebâtissant Apollonie; mais surtout il faudrait défen-

dans l'empire othoman. 35g

dre l'accès des golfes d'Aulone et d'Ambracie, les deux points les plus accessibles du littoral ionien , en occupant la petite île de Sazos, située au bouches de l'un, et en agrandissant la forteresse de Prévéza , située aux bouches de l'autre. Enfin il faudrait fermer l'entrée du golfe Corinthien, en changeant l'emplacement de la forteresse de Lépanthe , ou en la construisant sur un plan nouveau.

Les forteresses de l'intérieur, telles qu'Ochrida, Monastir, Castorie, Tricala, Salone, ne sont bonnes qu'à défendre les débouchés de la chaîne grecque; mais il faudrait défendre par d'autres forteresses ceux de la chaîne mœsique, par où une armée venant du Danube pourrait pénétrer dans le nord de la Grèce.

Cette chaîne, qui unit la péninsule au reste de l'Europe, l'en sépare en même temps par une barrière naturelle; et quoiqu'elle se prolonge depuis l'Adriatique jusqu'à la mer Noire sur une ligne de i5o lieues, elle ne pourrait guère être traversée par une armée que sur deux points, entre le mont Scardus et le mont Orbèlus, vers les sources de l'Axius, et entre le mont Orbèlus et le mont Hœmus, vers celles de l'Hèbre. Partout "ailleurs les montagnes sont trop escarpées, et les passages trop difficiles.

Le passage entre le mont Hœmus et le mont Orbèlus, connu sous le nom de défilé de Trajan, est le plus accessible. On remonte de la vallée du Danube l'Escus jusqu'à Sophie et même jusqu'à Samakof, et l'on descend avec l'Hèbre à Bazargik et à Philippopolis : c'est la route de la Thrace. L'autre route est celle de la Macédoine. On remonte un des affluents de la Morava ou un de ceux de la Drina jusque sur le plateau

36o VOYAGE MILITAIRE

de Vrana ou jusque sur celui de Pristina, et Ion descend avec PÀxius à Katchianik et à Uscup. Ce sont là les deux principaux passages de la vallée du Danube dans la Grèce. Il y a bien d'autres chemins qui traversent le mont Hœmus et le mont Scardus, mais qui sont très-difficiles et qui pourraient être défendus par de simples camps retranchés. Il y en a même qui côtoient la mer Noire et l'Adriatique, et qui conduisent des bouches du Danube par Varna à Bourgas -et de celles du golfe de Cataro par Budua à Scoudari ; mais ces chemins ne sont que de longs défilés, où une année pourrait être arrêtée à chaque pas, et oîf elle aurait de la peine à subsister, si elle n'était convoyée par une flotte.

Il faudrait donc, pour défendre la Grèce, établir deux grandes forteresses, l'une à Uscup, l'autre à Bazargik ou à Philippopolis , la première pour défendre l'entrée de la Macédoine et la tête de la vallée de l'Axius, l'autre pour défendre l'entrée de la Thrace et la tête de la vallée de l'Hèbre.

La petite ville d'Uscup, fermée d'un simple mur, ne pourrait pas même arrêter une avant- garde, parce qu'elle pourrait être brusquée. Il faudrait en faire le noyau d'une grande forteresse, où Ton pût rallier une armée en retraite, et la réorganiser: cette position a toujours été négligée.

Celle de Philippopolis a été mieux appréciée; et quand Philippe, père d'Alexandre, voulut s'assurer de la Thrace et la défendre contre les Barbares, il fortifia Philippopolis, comme les Lombards fortifièrent Milan, quand ils voulurent s'assurer de l'Italie. C'est que, lorsqu'on veut défendre un pays, il faut en défendre la tête ; mais Philippopolis n'a maintenant qu'une

dans l'empiré othoman. 36l

simple enceinte comme Uscup, et ne saurait arrêter une armée dans sa marche, parce qu'elle ne pourrait pas résister à de l'artillerie. Il faudrait la reconstruire et l'agrandir. Il faudrait même , si l'on voulait défendre énergiquement les deux passages de la chaîne mœsique, établir deux camps retranchés, l'un dans là gorge de Bagua au-dessus de Bazargik, l'autre dans celle de Katchianik au-dessus d'Uscup, et les défendre avec deux corps de troupes, qui auraient leur point de retraite, l'un sur Uscup, l'autre sur Bazargik ou sur Philippopolis.

Mais ce système de défense ne pourrait être établi, qu'autant qu'on réunirait toute la population de la Grèce dans les mêmes intérêts, parce qu'il serait inutile de défendre la tête de la péninsule, si l'on n'était assuré du littoral. Or lès Turks ne seront jamais assurés du littoral de la Grèce, tant que les Grecs y seront dans l'oppression, parce qu'ils n'auront aucun intérêt à le défendre. Tant qu'un peuple conquérant est plus fort que les peuples voisins, il peut tenir une partie de ses sujets dans l'oppression, parce qu'il peut se défendre seul contre les gouvernements étrangers; mais dès qu'il est devenu plus faible, il ne peut plus se défendre qu'avec toute sa population. C'est la position, où se trouvent aujou'rd^mi les Turks par rapport aux Grecs, «t où se trouveront tôt ou tard les Autrichiens par rapport aux Italiens. Il faut alors affranchir la population opprimée ou consentir que d'autres l'affranehissent : ce qui peut être un malheur pour un gouvernement, mais ce qui n'en est jamais un pour l'humanité. Or rien ne serait plus aisé maintenant pour les peuples de l'Europe que d'affranchir la Grèce, en l'attaquant par le littoral.

36a VOYAGE MILITAIRE

Quand on veut découvrir sur le littoral de la Grèce les points d'attaque les plus favorables à une armée européenne, il ne faut pas les chercher sur le littoral égéen, qui est le plus éloigné du point présumé du départ : il ne faut pas même les chercher sur le litto- ♦ rai de l'Albanie, qui est le point du littoral ionien présumé le plus voisin , parce qu'il n'y a en Albanie aucun bon port, où l'on pût opérer un débarquement. On ne peut d'ailleurs monter de ce littoral sur le plateau d'Ochrida, le premier degré marqué par la nature pour s'élever sur la chaîne grecque, que par le long détour de la vallée du Drin ou par les défilé» escarpés des monts Candaves. Or la marche, à travers les monts Candaves ou le long de la vallée du Drin, serait très -difficile. La marche le long du littoral albanais ne le serait guère moins. D'abord le chemin de Cataro ou de Budua aux bouches de la Boïana est impraticable à de l'artillerie; et si l'on peut masquer aisément le château de Scoudari, qui est au fond d'un angle, environné de deux cotés par la Boïana et par la Drinassa, il faut, au-delà de Scoudari, traverser une plaine fangeuse et souvent inondée, forcer Alessio, Tyran, El-Bassan, Bérat, défiler ensuite dans des gorges étroites jusqu'à l'Aoûs, et passer enfin sous le canon de Tépéléni, pour s'élever paj la vallée du Gélydnus sur le plateau d'Yanina , le point dominant de tout le littoral ionien.

Il vaudrait donc mieux attaquer la Grèce par le littoral dé l'Épire ou par celui de l'Acarnanie et de l'Étolie, que par celui de l'Albanie. Mais l'attaque par l'Acarnanie et par l'Étolie, à l'autre extrémité du littoral ionien , a aussi ses inconvénients. D'abord la côte

dans l'empire othoman. 363

y est âpre, le terrain montueux ou coupé, les vallées étroites ou inondées; et si on n'en occupe tout à la fois et la tête et l'issue, on risque de s'y faire enfermer, comme dans une souricière. Il est vrai que les débouchés de la chaîne grecque y sont plus faciles de ce côté que de tous les autres, et qu'on peut, en côtoyant le golfe Corinthien et en tournant le mont QEta ou le mont Parnasse, pénétrer aisément dans la Phocide, dans la Béotie, et jusque dans l' Afrique; mais outre qu'il serait impossible de déployer sur ce terrain haché une armée nombreuse, on ne pourrait pas l'y faire subsister. D'ailleurs une armée, qui occuperait l'Attique , la Béotie et même la Phocide , ne serait pas plus avancée dans la Grèce que ne le serait en Italie une armée qui. occuperait la Calabre : elle le serait encore moins , parce que les défilés du mont QEta sont encore plus difficiles à franchir que ceux des Apennins. Quand une armée veut conquérir un pays, elle doit en occuper le point dominant, qui est en Italie la Lombardie, et dans la Grèce le plateau de l'Épire sur le littoral ionien, et celui de la Macédoine sur le littoral égéen. L'Épire et la Macédoine doivent donc être le but de toute expédition dans la Grèce : l'attaque par le littoral de l'Épire paraît donc être la plus favorable.

Elle est aussi la plus facile; et la disposition des côtes et leur gisement, tout jusqu'à la hachure du terrain semble avoir marqué les points de débarquement aux deux extrémités de ce littoral , dans le golfe d'Aulone et dans celui d'Ambracie. La charpente du pays semble même favoriser cette attaque; car le plateau d'Yanina, qui présente le degré le plus aisé pour monter sur la chaîne grecque, est plus accessible que celui d'Ochrida;

et comme si la nature eût craint qu'on ne pût le gravir par les pentes trop roides du Thyamis et du Mavro- Potamos , elle a ménagé au nord et au sud des pentes plus douces, dans la vallée du Célydnus et dans celle de la Lourcha : en sorte que l'on peut regarder ces deux vallées comme les deux grandes routes de l'Épire. On doit donc attaquer la Grèce par le littoral de l'Épire, plutôt que par celui de l'Albanie ou de l'Acarnanie.

L'attaque par le littoral de l'Épire offrirait encore plus d'avantages à une armée, déjà maîtresse de Leucade ou de Corfou, parce qu'elle pourrait y établir sa base d'opération et en raccourcir la ligne; mais une armée d'invasion pourrait également partir de la côte d'Italie, parce que cette côte est très-rapprochée, vers Brindes et Otrante, de celle de l'Épire.

Les légions romaines passaient en une nuit de Brindes à Apollonie : toute autre armée passerait aussi promptement. D'Otrante à Aulone le trajet est encore plus court , et l'on trouve presque à mi-chemin la petite île de Sazos, sorte de halte, marquée par la nature. La côte autour du golfe d' Aulone est presque partout abordable; et si l'on veut, comme César, en atterrant, éviter les lieux fréquentés, on trouve çà et là des anses désertes, comme celle d'Oricum, presque toutes également favorables à un débarquement. Mais si le point de départ est établi à Corfou, on peut, au lieu d'aller tourner le golfe d' Aulone pour s'élever par la vallée du Célydnus sur le plateau dTfanina , y monter directement par la vallée de la Pavla ou par celle de la Pistritza, débarquer une partie de l'armée dans la rade de Butrinto, et aller descendre avec l'autre sur la presqu'île de Prévéza, qui est sans contredit le point

DANS l'empire othojmtan. 365

le plus favorable à un débarquement, parce qu'une armée peut, en arrivant, s'y former à l'abri de l'isthme de Nicopolis et y subsister aisément, à cause du voisinage de la plaine de l'Arta, la plus fertile de l'Épire. C'est là le point le plus vulnérable de la Grèce et la raison de la grande importance, que l'on attacha à Nicopolis sous les Romains , et à Prévéza sous les Vénitiens.

L'armée ne doit pas au reste s'arrêter long-temps à Butrinto ni même à Prévéza, à cause de l'insalubrité des lieux, mais se porter de suite sur le plateau d'Yanina. Ce plateau étant le point capital de l'Épire, doit être le premier objet de toutes les lignes d'opération , et c'est vers ce point que doivent converger les divers corps de l'armée envahissante. La ville d'Yanina ne saurait les arrêter, parce qu'il est très-aisé de forcer les retranchements qui -couvrent cette ville à l'ouest. Maîtresse d'Yanina , l'armée doit se diviser de nouveau en deux corps, et marcher de suite sur la Thessalie et la Macédoine; car ce n'est que dans ces deux provinces qu'elle peut vivre et combattre. Le reste de la Grèce n'a pas assez de subsistances pour des armées aussi dévorantes que les armées européennes, et n'offre d'ailleurs qu'un pays de chicane, où les paysans, presque tous armigères, tueraient les soldats en détail.

Du plateau d'Yanina, l'armée peut monter sur la chaîne grecque en deux colonnes : l'une, pour aller franchir le Pinde vers le col de Mezzovo et descendre, en Thessalie avec le Pénée : l'autre, pour aller le franchir vers le col de Katara et descendre en Macédoine avec un affluent de l'Haliacmon. On occuperait ainsi tous les points dominants de la Grèce, et Ton

aurait tourné les deux principaux défilés de la péninsule, celui de Platamona, qui est le seul fortifié, et celui de Tempe , qui est le plus difficile à franchir. Le défilé des Thermopyles ne peut plus inquiéter que les savants, qui s'imaginent que tout est encore aujourd'hui, comme il y a deux mille ans. Le Sperchius par ses atterrissements a éloigné la mer du pied de l'OEta de près d'une demi - lieue , et l'on peut défiler aujourd'hui sur ce littoral en gros bataillons.

Les deux corps d'armée pourraient alors se réunir dans la Thessalie ou dans la Macédoine et s'y garder aisément, en occupant avec de simples détachements, au nord le défilé d'Uscup, à l'est celui de la Cavale, et au sud la position de Zeïtoun , qui ouvre toute la Grèce méridionale.

La Macédoine doit être le but ultérieur de toute expédition dans la Grèce, afin que d'un seul coup, on puisse séparer ce pays du reste de la Turkie, et opérer ensuite, sans crainte d'y être inquiété par les Turks.

Thessalonique et Démétriade étant toujours avec Chalcis et Corinthe les principales clefs du pays, il faudrait établir sur les deux premiers points des camps retranchés, qui par la disposition des côtes communiqueraient aisément entre eux, et dont les troupes pourraient en quelques marches se réunir sur le point le plus menacé. La Grèce, ainsi attaquée et occupée, est prise dans ses propres entraves, et ouvre un chemin facile jusqu'à Constantinople ; mais pour garder cette péninsule j comme pour garder celle de l'Italie, il faut en occuper la tête et non la queue, qui est dans l'une en Morée, et dans l'autre en Sicile.

DANS L'EMPIRE OTHOMAN. 367

La Grèce pourrait donc être affranchie du joug des Turks par les seules nations maritimes de l'Europe, même sans le concours des Russes et des Autrichiens, qui n'ont paru jusqu'ici vouloir la conquérir que pour eux seuls; mais il faudrait qu'elle fût affranchie par la volonté de toutes et non d'une seule ou de deux, afin qu'elle ne devînt pas la proie de quelques-unes , et un sujet de division entre toutes les autres. Si la Grèce n'était affranchie que par la Russie ou par l'Autriche, elle serait partagée entre ces deux puissances, et l'on verrait se renouveler en Europe un démembrement aussi odieux que celui de la Pologne, et encore plus funeste à l'équilibre européen.

Le gouvernement turk est un gouvernement despotique établi sur les Grecs par la violence , et qui ne s'est point légitimé par le droit, puisqu'il ne s'est point modéré. La force, qui l'a établi, peut donc le renverser.

Il serait sans doute 4i désirer pour le repos de l'Europe que ce gouvernement se modérât de lui-même en réglant son pouvoir, et que les Turks et les Grecs pussent vivre paisiblement sous sa protection , en y jouissant des mêmes droits sans distinction de religion; mais si ces deux peuples ne peuvent pas se réunir en un seul corps de nation , à cause de Tincompatibilité de leurs mœurs et de leurs croyances, ils doivent se séparer, au lieu de s'entr'égorger.

Or dans la séparation de ces deux peuples, nous devons naturellement éprouver plus de sympathie pour les Grecs que pour les Turks, d'abord parce que les premiers sont plus opprimés et plus malheureux, ensuite parce que leurs mœurs et leurs opinions oqt

plus d'analogie avec les nôtres , enfin parce que nous devons à leurs ancêtres et nos arts et notre civilisation.

D'ailleurs l'Europe civilisée est elle-même intéressée à ce que la Grèce soit rétablie parmi les nations indépendantes, parce que la Grèce indépendante pourrait servir à l'Europe de barrière contre les Turks, comme la Pologne lui en servait autrefois contre les Russes.

La Grèce, en reprenant son rang parmi les nations indépendantes, formerait un nouveau poids dans la balance politique et favoriserait l'équilibre de l'Europe : elle en favoriserait même le commerce , parce que les Grecs, devenus libres, deviendraient agriculteurs, manufacturiers et commerçants, et qu'en s'enrichissant eux-mêmes, ils enrichiraient les autres nations.

Mais quel gouvernement devrait -on donner aux Grecs? Celui qui paraîtrait leur convenir le mieux, parce que chaque nation a le droit de choisir le sien.

La royauté serait sans doute la forme la mieux en harmonie avec les autres gouvernements européens; mais cette forme est peut-être trop dispendieuse pour un pays aussi pauvre que le midi de la Grèce, dont le sol aride et ingrat ne produit qu'à force de travail ; et si les Grecs, au sortir de l'esclavage, ne pouvaient pas supporter une autre forme de gouvernement que la royauté, il faudrait que leur roi eût la frugalité d'un simple magistrat, et qu'après avoir amélioré euxmêmes leurs mœurs sous cette forme, ils en adoptassent une autre, et passassent successivement, à l'exemple de leurs ancêtres, de la royauté à l'aristocratie et de l'aristocratie à la polycratie ou à la république. Toutes les formes mixtes sont bonnes, et l'existence des petits états de l'Helvétie, prouve que les républiques peuvent

dans l'empire OTHOMAN. 3&)

existera côté des royautés, comme les royautés à côté des républiques. Cette variété des gouvernements offre même cet avantage, qu'elle prévient les révolutions, en offrant à chaque individu, qui peut ou qui veut se déplacer, un gouvernement selon son goût.

La Grèce avec ses montagnes, ses golfes, ses îles, son sol coupé en mille fragments, ne pourrait peutêtre pas exister aujourd'hui sous un seul et même gouvernement, parce que les intérêts -des différentes localités y sont trop divergents, et il faudrait la diviser d'abord en plusieurs états, afin que chacun d'eux y eût une administration particulière, adaptée à ses intérêts et à ses besoins; mais pour former dans la Grèce plusieurs états, il faudrait les bien circonscrire, parce qu'il n'y a que les états bien circonscrits, qui puissent être bien gouvernés. Or la meilleure manière de bien circonscrire les états, c'est de suivre la circonscription indiquée par la nature.

La Morée est naturellement circonscrite par l'isthme de Corinthe ; et si on voulait bien circonscrire la Grèce méridionale , il faudrait la limiter à une ligne tirée du détroit de Lépanthe à celui des Thermopyles , coupant la chaîne grecque au mont OEta, ou même à une ligne tirée du golfe Àmbracique au golfe Therméen, coupant la chaîne grecque au mont Pinde et suivant les crêtes des monts Cambuniens et du mont Olympe. La Grèce septentrionale est naturellement divisée par la chaîne grecque en deux parties bien distinctes, qui ont chacune leur circonscription à la chaîne illyrique ou mœsique. Cette dernière chaîne est le grand boulevard de la. péninsule grecque, et elle la couvre au nord, comme le mont Olympe et le mont OEta la couvrent au sud. La

Page 1