‹ Voyage militaire dans l'Empire Othoman, ou, Description de ses frontières et de ses principales défenses, soit naturelles, soit artificielles, avec cinq cartes géographiques (volume 2)Chapitre 43 sur 66 · O VOYAGE MILITAIRE · texte numérisé non relu

O VOYAGE MILITAIRE

Grèce pourrait donc être étendue jusqu'à l'une de ces limites ou circonscrite aux deux autres, et former au moins trois états distincts, le premier comprenant toute l'ancienne Grèce jusqu'à la Thessalie, et les deux autres, séparés par la chaîne grecque, comprenant l'un, sur le littoral ionien, l'Épire et l'Albanie, et l'autre, sur le littoral égéen, la Macédoine et la Thrace. Mais il faudrait que ces trois états fussent unis entre eux par un lien fédératif, parce que le plus voisin de la Turkie ne pourrait se défendre contre elle, qu'avec la force réunie des deux autres. L'union fédérative est le seul moyen de donner aux petits états tous les avantages des grands, sans leur en donner les inconvénients. I/es trois états de la Grèce pourraient donc exister sous des formes différentes, l'un sous la république et les deux autres sous la royauté , tous les trois sous une amphyctionie ou fédération. Le gouvernement amphyctionique est peut-être encore aujourd'hui celui qui convient le mieux à la Grèce moderne, comme à l'ancienne.

On ne peut donner aux états que les formes politiques , dont ils ont en eux-mêmes les éléments : or la péninsule grecque n'a maintenant encore que les éléments d'un gouvernement fédératif. La population n'y est pas homogène : chaque contrée y a ses mœurs particulières, chaque peuplade ses intérêts distincts: l'administration n'y peut être dirigée, la justice rendue, la milice exercée que par un gouvernement local , et il faut y passer par la fédération pour arriver à l'union intime. Mais si toute la péninsule grecque est réunie un jour sous un seul et même gouvernement , et qu'on veuille lui donner une bonne circonscription militaire,

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il faudra alors y élever cinq grandes forteresses : trois vers Scoudari, Uscup et Philippopolis, aux débouchés des montagnes qui la séparent du reste de l'Europe , pour la défendre contre les puissances continentales: deux autres aux embouchures de l'Hellespont et du Bosphore, pour la défendre contre les puissances maritimes ; et transférer le siège du gouvernement à Thessalonique ou à Làrisse. Constantinople , malgré son site admirable, est un point trop excentrique à la péninsule, et ne peut convenir qu'au siège d'un gouvernement, qui commande également à la Grèce et à' l'Asie-Mineure.

La Grèce ne peut plus rester daiis l'état d'anarchie où elle est tombée, parce que cette anarchie est aussi funeste aux autres nations de l'Europe , qu'à là Grèce elle-même. Il faut la pacifier, et pour la pacifier, l'affranchir, si les Turks ne veulent pas l'affranchir eux- . mêmes : or là Grèce ne doit être affranchie que par un concert de toutes les puissances de l'Europe, afin qu'elle ne soit pas soumise à l'influence de l'une, plutôt qu'à celle d'une autre, et qii'eri rentrant dans la société européenne, elle puisse tout à la fois recouvrer son indépendance et contribuer à maintenir l'équilibre de l'Europe.

Si l'on n'affranchissait qu'une partie de la Grèce, cette partie serait trop faible pour se défendre ellemême contre les autres nations de l'Europe, et elle ne pourrait pas contribuer à maintenir l'équilibre rtitre toutes, parce qu'elle serait nécessairement entraînée dans le tourbillon de l'une d'elles. La partie littorale serait obligée de passer sous la protection de l'Angleterre , et la continentale sous celle de la Russie :

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or, quand même le protectorat d'une nation , aussi civilisée que l'Angleterre, pourrait être passagèrement utile à la Grèce , celui de la Russie lui serait au moins onéreux, s'il ne lui était pas nuisible; et il serait funeste à l'Europe, dont il renverserait l'équilibre.

Depuis que la Russie s'est étendue, le long de la mer Noire, jusqu'aux bouches du Danube, elle peut traverser ce fleuve sans obstacle, le remonter sur sa rive droite, et tournant l'Autriche par son côté le plus faible, pénétrer jusqu'au cœur de l'Allemagne. L'Autriche seule n'est plus contre la Russie une barrière suffisante, et la Turkie européenne mutilée ne pourrait pas en servir contre elle.. Le Danube franchi, Tien ne saurait plus s'opposer à la marche d'une armée russe sur Vienne, ou sur Constantinople. Or que deviendrait l'indépendance de l'Europe, menacée par un empire qui s'appuierait d'un coté à la Baltique, et de l'autre à la Méditerranée? Cet empire, il est vrai, n'existerait pas long-temps sans se démembrer; mais en attendant ce démembrement, l'Europe serait découverte sur toute sa frontière orientale. 11 faut donc la couvrir de ce côté et contre les Russes et contre les Turks, et pour la couvrir contre les uns et les autres, affranchir toute la Grèce.

L'affranchissement entier de la Grèce ne peut être nuisible à aucune des nations européennes , et il peut être utile à toutes. La Grèce, par sa situation géographique dans un coin de l'Europe, ne peut pas être hostile enfers les autres nations : elle n'a, comme l'Espagne, qu'une force puremertt défensive; et la frontière, qui la couvre au nord et qui la défend contre les autres états, défend aussi les autres états contre

elle. Elle ne peut donc pas être funeste au repos de l'Europe, et elle peut lui être favorable, en formant une nouvelle puissance continentale pour balancer ta Russie, et même une nouvelle puissance maritime pour balancer l'Angleterre.

Mais si l'affranchissement de la Grèce doit être utile à l'Europe, il doit l'être bien plus à la Grèce, qu'il délivrera d'un joug avilissant , et dont il préparera la civilisation. C'est un bienfait que les nations civilisées doivent aux Grecs pour tous ceux qu'elles ont reçus d'eux. Quel est le peuple qui a plus de droits que les Grecs à la reconnaissance des nations européennes? Quel est celui qui a rendu plus de services au genre humain? Ils ont civilisé l'Italie, et l'Italie a civilisé l'Europe. Us ont inventé presque tous les arts , qui rendent la vie douce et commode , et ceux qu'ils n'ont pas inventés , ils les ont perfectionnés. Presque tout ce que nous savons, nous l'avons appris dans leurs livres. Au sortir du berceau, leurs fables ont charmé notre enfance : dans la jeunesse, leurs préceptes ont formé notre esprit: hommes faits, ils nous ont instruits de tous nos devoirs : citoyens, ils nous ont appris à obéir aux lois, aux magistrats, à chérir la patrie, à nous dévouer pour elle : guerriers, à la défendre sur un champ de bataille : hommes publics, à la gouverner, et à défendre à la tribune, comme au barreau, ses justes droits. Leurs poètes, leurs orateurs, leurs historiens, leurs philosophes sont encore nos maîtres et nos instituteurs , et c'est d'eux que nous avons appris l'art de bien vivre et même celui de bien mourir. Tant et de si grands bienfaits ne peuvent pas être oubliés sur la terre; et tant que les hommes y conserveront quelque souvenir

de ce qui s'est passé avant eux, l'affranchissement de la Grèce sera le vœu de tous les esprits éclairés et de tous les cœurs généreux. L'astre, qui éclaira l'ancien monde, en reparaissant parmi nous, y répandra une lumière nouvelle, et cette lumière sera douce et bienfaisante comme celle de l'aurore : surgo, ut prosim. Tel est l'horoscope du nouvel astre qui se lève dans l'Orient.

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