CHAPITRE PREMIER
Du littoral de la Dalmatie.
Les frontières septentrionales de la Turkie européenne s'étendent depuis l'Adriatique jusqu'à la mer Noire, et comprennent la Dalmatie turke ou l'Herzégovine, la Bosnie et les lignes de la Save et du Danube.
La Dalmatie se prolonge depuis le golfe de Cataro jusqu'à celui de Fiume et depuis l'Albanie jusqu'à la Croatie , le long de cette chaîne de montagnes qui sépare les eaux de l'Adriatique de celles du Danube. Cette chaîne, que je désignerai sous le nom de chaîne illyrique, parce qu'elle forme la charpente de Tan-
cienne Illy rie , est composée, comme la chaîne grecque, de deux autres chaînes , parallèles entre elles : l'une part du Monte-Negro et longe le littoral de la Dalmatie, l'autre du mont Scardus et longe le plateau de la Bosnie, et elles vont se réunir toutes deux vers les sources de la Kerka et de l'Ounna, pour aller se rattacher aux" Alpes vers le fond du golfe Adriatique. La première est proprement la chaîne dalmatique, et l'autre la chaîne bosniaque.
Ces deux chaînes sont séparées l'une de l'autre par une haute vallée ou plutôt par un berceau plus ou moins profond, qui s'étend depuis l'Albanie jusqu'à la Morjakie et qui est généralement connu sous le nom d'Herzégovine : d'où l'on voit que la frontière turke présente de ce coté trois zones de terrain bien distinctes, une formant le littoral de la Dalmatie, une autre le berceau de l'Herzégovine et laf troisième le plateau de la Bosnie.
Le littoral de la Dalmatie commence à celui de Raguse où l'on voit la ville de ce nom et ses deux ports, l'un au sud, très-petit et ne pouvant recevoir que des bateaux, l'autre au nord, plus spacieux et nommé le port Sainte - Croix. La ville, assise entre les deux ports sur un entablement du mont Saint- Serge, n'a qu'une simple enceinte flanquée de tours, et elle est dominée des hauteurs voisines. On lui donne sept à huit mille habitants, et l'on en donne environ cinquante mille au littoral ragusais, sur une zone de terrain d'environ 2 5 lieues de long sur une lieue et demie de large. La presqu'île de Sabioncello, où finit ce littoral , n'a d'importance que parce qu'elle ouvre la Narenta , qui ouvre elle-même de ce côté l'Herzégovine.
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La Dalmatie ne commence proprement qu'aux bouches de la Narenta , quoiqu'on la prolonge communément, à travers le littoral ragusais, jusqu'à celles de Cataro, et elle s'étend presque en droite ligne jusqu'au fond du golfe de Morlakie. Cette lisière de cotes, est très-dentelée, et elle est bordée d'une traînée d'îles, qui, s'enlaçant les unes avec les autres, forment entre elles et le continent un canal continu, semblable au lit d'un grand fleuve. Ce canal est plus facile à monter qu'à descendre, parce qu'il y a dans le golfe Adriatique deux grands courants, l'un qui va de l'embouchure du golfe à Venise, en suivant le littoral dalmatique, et l'autre qui se dirige de Venise à l'embouchure du golfe, en suivant le littoral italien : voilà pourquoi les vaisseaux, qui descendent de Venise à Corfou, suivent ordinairement la côte d'Italie, tandis que ceux qui montent de Corfou à Venise suivent le canal de Dalmatie.
Il n'y a peut-être poiut de navigation plus variée que celle de ce canal, aucune qui offre des paysages plus pittoresques. D'un côté est une chaîne de rochers, dont les pointes aiguës s'élèvent tantôt jusqu'à cent pieds au-dessus de l'eau, et tantôt se montrent à peine à sa surface : de l'autre, une chaîne d'îles, les unes nues et arides , les autres verdoyantes et parées de la plus brillante culture : ici des côtes brûlées et calcinées, là des vallons riants et bien ombragés.
La Narenta, en se jetant dans la mer, embrasse la petite île d'Opus, à la pointe de laquelle on aperçoit un fort triangulaire étoile , fermé à sa gorge par deux demi-bastions, et commandant le cours inférieur de la rivière. La forteresse turke deMoustar, qui en corn*
mande le cours supérieur, est une simple ville murée, à laquelle on a donné le nom de place forte.
La Narenta naît au pied des montagnes qui lient le Moute-Negro au mont Scardus, coule d'est en ouest le long de la chaîne bosniaque jusqu'à son confluent avec la Rama au-dessous du bourg d'Ostrokatz; et se détournant au sud , elle coupe transversalement la vallée de l'Herzégovine et va se jeter au-dessous de Moustar dans le golfe, auquel elle a donné son nom. Ce golfe est un grand bassin, parsemé de bas-fonds, sur les bords duquel on a élevé quelques batteries de cote; mais au-delà du golfe, on ne trouve plus aucune fortification jusqu'à la ville d'Almissa, située vers les bouches de la Cettina.
Tout le littoral, compris entre la Narenta et la Cettina, ne présente qu'un long amphithéâtre de montagnes pelées et rocailleuses, au pied desquelles on voit la petite ville de Macarska , et tout autour une ceinture d'oliviers, entremêlés de marasques ou cerisiers sauvages, avec le fruit desquels on fait le marasquin. Macarska , qui devrait lier Opus à Almissa , pour couvrir de ce côté le littoral dalmatique, n'est point fortifiée et ne peut pas l'être, parce qu'elle est placée au pied du mont Biacovo, qui la domine. Il faudrait lui choisir un autre emplacement.
Almissa ouvre la Cettina, comme Opus ouvre la Narenta. Cette petite ville, aujourd'hui démantelée, pourrait être aisément fortifiée, parce qu'elle est située au pied d'un rocher, dont le sommet aplati serait très-propre à recevoir une citadelle. C'est la petite forteresse de Douaré, située à douze mille audessus d'Almissa, qui défend aujourd'hui l'entrée de
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la Cettina, mais qui la défend mal, parce qu'elle n'est environnée que d'une simple enceinte crénelée, dominée des hauteurs environnantes.
La Cettina, le Titurus des anciens, naît au pied des montagnes qui lient la chaîne dalmatique à la chaîne bosniaque, et coule d'ouest en est jusque vers la forteresse de Douaré, où elle est arrêtée par une chaîne de rochers qui barrent son cours, et du haut desquels elle se précipite dans un gouffre par une chute, semblable à celle du Vélino dans la Néra. Sortie de ce gouffre, elle se détourne au sud, entre dans un ravin profond creusé entre deux montagnes, qu'elle semble avoir sciées pour se dérober à la lumière du soleil , et sort de ce ravin par une chute nouvelle, pour entrer enfin dans une riante vallée, qui s'ouvre insensiblement vers la mer, et quelle parcourt lentement à travers les plus vertes prairies1.
A dix milles au-delà d'Almissa est la forteresse de Spalato ainsi nommée apalatio ou du palais de Dioclétien , et située au fond du golfe de Brazza sur l'isthme d'une péninsule, qui couvre la baie de Salone : c'est un grand carré, brisé le long de la mer et divisé en deux parties. L'une forme l'ancien palais de Dioctétien; l'autre paraît être d'une construction plus moderne, et elles sont toutes les deux enveloppées par une seconde enceinte , composée de trois bastions et de deux demi-bastions, sans fossés et sans glacis.
Spalato a une citadelle, nommée la Grippe, située à l'est de la ville sûr un rocher élevé qui la domine,