Voy . le Voyage pittoresque de Cassas en Dalmatie
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mais qui est lui-même dominé : ce qui rendrait sa défense difficile. Cette citadelle est environnée d'une enceinte flanquée de cinq bastions, et elle a dans son intérieur un réduit à redans, dont l'angle méridional est défendu par un petit bastion.
La ville et le territoire de Spalato occupent une péninsule oblongue, derrière laquelle est un golfe profond, où débouche l*Hyader, qui n'a qu'un cours de trois milles, et qui, dès sa source, est une rivière. Au fond du golfe sont les ruines de Salone, patrie de Dioctétien ; et au - dessus de Salone , sur la croupe du mont Mossor, la forteresse de Clissa, l'Andétrium des Romains, qui dans le moyen âge servit de place d'armes aux Uscoques, sorte de flibustiers de l'Adriatique. La forteresse de Clissa ressemble par son site à celle de Saorgio dans les Alpes maritimes : elle bouche la gorge étroite au fond de laquelle elle est située, et semble collée contre un rocher, bordé de toutes parts de précipices, mais dominé par deux sommités raboteuses, qui resserrent l'orifice du défilé. Le chemin , qui tourne au pied de la forteresse sur le tracé de l'ancienne voie Gabinienne, est taillé dans le flanc de la montagne; et comme c'est la route principale de Spalato dans la Bosnie, Clissa a passé jusqu'ici pour une des meilleures forteresses de la Dalmatie; mais outre qu'elle peut être tournée, elle manque d'eau et ne saurait en avoir, parce qu'elle est fondée sur un roc, où l'on ne peut creuser de puits : or une forteresse sans eau ne peut pas faire une longue résistance. La sourcilleuse Clissa ne mérite donc pas sa réputation , malgré son triple rang de terrasses et son superbe site.
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En s'élevant directement de Salone vers l'arc que forme la Cettina dans son cours supérieur, on trouve au-dessus de la forteresse de Glissa celle de Sign, bâtie également sur un roc escarpé, inaccessible sur trois de ses fronts, et défendue sur le quatrième par deux redoutes. Cette forteresse serait donc très-facile à défendre; mais elle a l'inconvénient d'être située au fond d'une vallée sans issue , et elle pourrait être aisément masquée.
Salone , la ville la plus importante de la Dalmatie sous les Romains, n'est plus aujourd'hui qu'un chétif village, qui conserve à peine quelques vestiges de son ancienne grandeur. On voit par ses ruines qu'elle était située sur le rivage de la'mer, et que la colline voisine, où l'a placée César, ne pouvait être que le site de sa citadelle.
L'Hyader, qui. baigne les ruines de Salone, nourrit des truites d'un goût exquis : ce qui a fait dire à un écrivain plus friand quejudicieux, que Dioclétien avait abdiqué l'empire, pour aller manger des truites à Salone.
ïrau, l'ancienne Tragurium, située à l'ouest de Salone sur une petite île artificielle, qui communique par des pont-levis, d'un côté à l'île de Bua et de l'autre au continent, lie la forteresse de Spalato à celle de Sébénico; et Sébénico lie Trau à Zara.
Trau n'est environnée que d'une simple enceinte, flanquée de tours, et n'a aucune importance; mais Sébénico, située aux bouches de la Kerka, comme Almissa l'est à celles de la Cettina, en a une trèsgrande et par son port et par ses fortifications.
La ville de Sébénico est au fond d'une baie bien
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abritée, et elle s élève en amphithéâtre sur le dos d'une montagne , dont la mer baigne le pied. Au sommet de la montagne est une citadelle, qui domine toute la baie, et à l'entrée de la baie le fort San-Nicolo, bâti sur une île réunie par une jetée au continent.
La Kerka descend des mêmes montagnes que la Cettina, et coule d'abord ver» l'ouest; mais ensuite, elle se détourne au sud au-dessous de la forteresse de Knin , pour aller se jeter vers la petite ville de Scardona dans la baie de Sébénico.
La forteresse de Knin est située sur le sommet d'un rocher, et passe, comme Clissa, pour une des plus fortes positions de la Dalmatie ; mais elle est mieux défendue par son site que par les ouvrages de l'art. Scardona n'est guère connue que par ses belles cascades, qui rappellent celles de Tivoli.
Le littoral de Sébénico n'est plus séparé de celui de Zara que par la vallée nue de la Slossella , où végète une race d'hommes abrutis et réduits à se nourrir des coquillages, que la mer dépose sur leurs tristes bords; mais à côté de ce pays désert et sauvage, la nature, qui aime les contrastes, a placé les brillantes campagnes de Zara, les mieux cultivées de la Dalmatie et les plus fertiles en vin , en huile et en fruits de toute espèce.
Zara, l'ancienne Zadera, est aujourd'hui la meilleure forteresse de la Dalmatie : elle est située sur une petite péninsule, que l'on a détachée par une coupure du continent, en sorte que la mer l'environne de tous côtés, et rend sa défense très -facile. C'est un parallélogramme flanqué de bastions sur trois de ses fronts, et défendu sur le quatrième ou sur celui de la oam-
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pagne, par un ouvrage à corne. On évalue sa population à dix ou douze mille habitants.
Le littoral de la Dalmatie finit au-delà de Zara, au golfe de Morlakie, qui s'enfonce dans les terres jusqu'à Fiume. Ce golfe est parsemé de très -beaux havres; mais il est exposé à des raffaJes, qui font dérader les vaisseaux.
Tout le littoral , compris entre la Cettina et la Kerka et plus particulièrement entre la Kerka et le golfe de Morlakie, est habité par une race d'hommes, issus des anciens Slaves ou Esclavons, et» qui en se mêlant avec les naturels du pays ont conservé les mœurs âpres de leurs ancêtres.
Les Morlakes sont hospitaliers et fidèles dans leurs engagements; mais ils sont en même temps cruels, vindicatifs , et ils allient les vices les plus honteux aux vertus les plus généreuses.
L'amitié , parmi les hommes, est le plus doux des sentiments : chez un Morlake, c'est quelque chose de plus, c'est un sentiment religieux. Deux jeunes garçons ou deux jeunes filles s'unissent - ils par l'amitié, le prêtre bénit leur union et la consacre. Dès lors tout devient commun entre les amis : plaisirs et peines , fortune et revers, tous les biens et tous les maux : ils semblent vivre de la même vie , et il n'est pas rare de voir un ami s'immoler pour son ami.
Mais si les amitiés chez les Morlakes sont éternelles, leurs inimitiés le sont aussi; et de toutes les passions humaines, la vengeance est la dernière qui meure dans leurs cœurs : ils la transmettent même comme un héritage à leurs enfants, et leur dicton favori, au lit de la mort, est; qui ne se venge pas, ne se sanctifie pas.
Les Morlakes cultivent un terrain ingrat, logent dans des huttes et paraissent pauvres au premier aspect; mais ils ne le sont pas autant qu'ils le paraissent : ils ont en général peu de besoins, et les satisfont sans peine. Ils sont d'ailleurs parcimonieux , et souvent même ils poussent la parcimonie jusqu'au ridicule. Ont-ils un bourbier à traverser? ils ôtent leurs souliers, pour ne pas les user. Survient -il un orage? ils se dépouillent de leur casaque pour ne pas la mouiller.
Ces hommes sont très- vigoureusement constitués , et semblent eh quelque sorte participer de la dureté de leurs rochers. Ceux qui habitent au-dessus de Zara, dans la riante vallée de Kotar, ont le teint frais et vermeil; mais les autres sont en général bruns et haies , et ils ont tous la taille élancée , les membres nerveux et le regard altier.
Les Morlakes et en général les Esclavons occupent les vallées de l'intérieur, et les Dalmates, proprement dits, les villes et le littoral. Ceux-ci paraissent être indigènes, et ceux de Spalato, de Sébénico et de Zara sont les plus civilisés de tous : ils ont les mœurs des Italiens, leur dissimulation, leur mollesse, et jusqu'à leur mignardise; mais en imitent leurs mœurs, ils ont pris tous leurs vices, sans prendre aucune de leurs vertus. Les Esclavons sont un peuple neuf, et les Dalmates un peuple dégénéré.
Le groupe de montagnes, qui borde le golfe de Morlakie, lie la chaîne dalmatique à la chaîne bosniaque et ces deux chaînes à la chaîne alpine : c'est un des principaux nœuds des grandes montagnes de l'Europe. De ce groupe descendent, d'un côté la Cettina et la Rerka dans l'Adriatique, et de l'autre
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l*Otinna et la Koutpa dans la Save. Ces rivières séparent aujourd'hui le territoire turk du territoire autrichien : l'Ounna sépare la Bosnie de la Croatie, et la Save la sépare de ITEsclavonie. Il y a une route qui s'élève directement du golfe de Morlakie sur la crête de la chaîne, vers les sources de la Kerka, et qui descend avec l'Oiinna sur la Save : c'est la route de Bihati dans la Croatie turke; mais la route la plus suivie, et la seule praticable pour de l'artillerie, traverse la chaîne plus au nord, et descend avec la Koulpa sur la Save : c'est la route de Fiume à Carlstâd dans la Croatie autrichienne, la voie nommée Caroline, qui par ses belles chaussées rappelle les anciennes voies romaines, et qui a été égalée, pour ne pas dire surpassée par quelques autres chaussées, que les Français ont construites, sur le littoral de la Dalmatie, pendant le peu de temps qu'ils ont occupé ce pays. Toutes ces routes aboutissent à Fiume, qui est le port delà Hongrie, comme ïrieste est celui de l'Autriche.
La Dalmatie, depuis le golfe de Morlakie jusqu'à celui de la Narenta , a 5o lieues de long , et elle en a 75, si on l'étend à travers le littoral ragusais jusqu'au golfe de Catarô. Sa largeur varie depuis deux jusqu'à vingt lieues, et on évalue le revenu annuel de son agriculture* à io millions de francs et celui de sa navigation et de son commerce à plus de dix. Sa population, mêlée d'Esclavons et d'indigènes, est portée à 35o mille individus. Les Esclavons habitent l'intérieur des terres, et même tout le littoral depuis les bouches de la Cettina jusqu'à celles du golfe de Cataro. Ceux de l'intérieur ne connaissent guère d'autres arts que l'agriculture et le pastorage; mais ceux de la côte
se livrent presque tous à la navigation , et font dans le Levant ce cabotage immense, qui en donnant une marine à l'Autriche, a éveillé depuis quelque temps l'attention de toute l'Europe. Les Esclavons sont les meilleurs matelots de l'Adriatique, et les matelots de l'Adriatique les plus hardis et les plus aventureux de toute la Méditerranée.
Rien n'est plus varié que l'aspect de la Dalmatie: sur le littoral, ce sont des rochers jetés ça et là comme sans dessein , des buissons âpres, presque point de terre ou des terres rapportées , et pour tout ornement la morne verdure de quelques bruyères; mais dans l'intérieur le paysage change et se diversifie : ce sont des vallées verdoyantes qui serpentent au pied de montagnes déchiquetées, dont les cimes noirâtres surplombent des abîmes, et au bord de ces abîmes de vastes rideaux de pins et de chênes verts, que la main du temps a comme étendus au milieu du chaos. Ce mélange de montagnes nues et de vallées ombragées, ce passage brusque de la nature brute à la nature vivante et animée, donnent à la Dalmatie et à ses campagnes, un ton, des couleurs et une physionomie , qui fait de cette contrée le pays le plus singulier et le plus pittoresque de l'Europe.
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