‹ Voyage militaire dans l'Empire Othoman, ou, Description de ses frontières et de ses principales défenses, soit naturelles, soit artificielles, avec cinq cartes géographiques (volume 2)Chapitre 46 sur 66 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

' De l'Herzégovine.

Entre la chaîne dalmatique et la chaîne bosniaque est une haute vallée longitudinale , qui se prolonge depuis le Monte-Negro jusqu'aux montagnes de Morlakie et qui forme la Dalmatie turque ou l'Herzégovine. Ainsi la Dalmatie est composée de deux zones de terrain, ou, si Ton veut, de deux terrasses, l'une au-dessus de l'autre, la première maritime et sous la domination de l'Autriche, la seconde intérieure et sous la domination de la Turkie.

Quand on veut pénétrer de l'Albanie dans l'Herzégovine, on remonte la Moracca jusqu'à Podgoritza, et l'on va passer le Monte-Negro, vers le point où il se rattache au mont Scardus, pour descendre par le bourg de Nitchiki dans la vallée de la Trébignitza. Le fort de Kloboch, situé à la tête^de cette vallée, n'est qu'un simple carré flanqué de tours, et pourrait être aisément tourné; mais le passage du Monte-Negro est très'difficile, et ne serait pas accessible à de l'artillerie. La vallée de la Trébignitza est une vallée nue, qui ne présenté quelques cultures qu'autour du bourg de Trébigné, l'ancienne Terbunium. Ce bourg est défendu

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par un petit fort, comme presque tous*ceux de l'Herzégovine.

Un chaînon intermédiaire entre la chaîne dalmatique et la chaîne bosniaque et qui se prolonge depuis Rioboch jusqu'à Névésin et depuis Névésin jusqu'aux sources de la Rama , à travers la Narenta , sépare la vallée supérieure de cette rivière des vallées inférieures de Gloubigné et de Stolatz , et semble participer de la nature des deux chaînes : il est pierreux et nu sur les versants du sud, et recouvert de terre et de verdure sur ceux du nord. Ce chaînon forme la limite naturelle entre les montagnes productives et stériles, et sépare la zone de terrain , où les rivières se forment peu à peu et d'une manière successive, de la zone où elles sortent de terre toutes formées. De très-beaux bois et d'excellents pâturages couvrent le revers septentrional , tandis que le revers méridional est stérile, et ne présente à l'œil qu'une masse informe de rochers, sillonnée par des vallées sans eau. Quelques combes plus ou moins larges ou profondes, recouvertes d'une couche de terre dont les eaux pluviales ont dépouillé les monts voisins, y coupent seules la nudité du désert, et y ressemblent à des oasis y semées au milieu des sables. Telles sont à l'est de la Narenta les vallées de la Trébignitza, de Campo-Popovo, de Gloubigné et de Stolatz, et à l'ouest celles d'Imoski, de Dovno, de Livno et de Glamotch. Toutes ces vallées, qui forment avec celles de la Narenta la meilleure partie de l'Herzégovine, sont des espèces d'entonnoir^, ou des berceaux sans issue, dans lesquels viennent se perdre toutes les eaux des montagnes voisines, et qui sont inondés ou arides suivant la différence des saisons.

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Les montagnes nues, qui environnent les vallées de l'Herzégovine, ne sont habitées que par les Heyduks, race d'hommes à demi-sauvages, vivant isolés sur les frontières de deux empires, sans reconnaître les lois d'aucun. Ces hommes sont des bandits de tous les pays voisins, qui font durant le jour le métier de voleurs, et qui durant la nuit vont se réfugier dans des cavernes, où ils vivent comme des loups. Les paysans des vallées, qui rencontrent ces, vagabonds dans leurs incursions, tirent sur eux comme sur des bêtes fauves, et cette espèce de chasse est en quelque sorte tolérée, comme celle du loup et du sanglier.

Moustar et Livno sont les deux seules villes un peu importantes de l'Herzégovine. Tous les autres lieux ne sont que de misérables bourgs, les uns ouverts, les autres seulement défendus par des forts à demi ruinés.

La ville de Moustar est située sur la Narenta entre Opus et Ostrokatz au milieu d'une vallée cultivée en oliviers et en vignes , et elle est divisée par la rivière en deux quartiers, liés l'un à l'autre par un pont de pierre et enveloppés tous deux par une enceinte crénelée, flanquée de tours, les unes rondes, les autres carrées, quelques-unes casematées et couronnées de plate-formes, où Ton a hissé du canon. Dans l'un des deux quartiers est un réduit fermé , qui lui sert de citadelle et où réside un pacha à deux queues, dont le commandement s'étend sur toute l'Herzégovine. Moustar est le siège de toute l'administration du pays , et on lui donne une population de dix à douze mille habitants, la plupart Turks. L'aspect extérieur de la ville est agréable , parce que ses maisons , entremêlées d'arbres verts , sont surmontées par les coupoles et les mina-

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rets des mosquées ; mais l'intérieur en est sale et dégoûtant, comme celui de toutes les villes turkes, où les maisons ne sont pas dispersées en groupes.

Imoski, à l'ouest de Moustar, n'est qu'un marché turk, environné de quelques groupes de maisons; et Dovno, l'ancienne Delminium, au nord d'Imoski, n'est qu'un bourg de deux mille habitants au plus, environné de ruines; mais Livno, à l'ouest de Dovno, est une petite ville de cinq à six mille habitants , située à l'extrémité d'une grande plaine , au pied de la chaîne bosniaque et sur les bords d'un ravin, où coule la Pistritza. Cette ville est fermée sur la moitié de son pourtour par une enceinte crénelée, et défendue sur l'autre par un ravin profond et par cinq tours, qui couronnent les rochers T au pied desquels elle est assise; mais comme son enceinte est mal défilée des hauteurs voisines, la défense en serait très -difficile. Une partie des maisons est hors de l'enceinte, et borde Tes deux rives de la Pistritza. Le bourg de Glamotch, à l'ouest de Livno, termine de ce coté l'Herzégovine, et n'est composé que de quelques groupes de maisons.

L'Herzégovine est en général un pays nu et aride , où la population est rare, dispersée, et presque toute composée dé Musulmans , et des Musulmans les plus féroces de la Turkie. Il faut cependant excepter ceux de Moustar, qui paraissent avoir un peu moins d'à* prêté dans leurs mœurs.

Plusieurs routes conduisent de la Dalmatie dans la Bosnie à travers l'Herzégovine. La première part de Raguse, «'élève au nord sur la chaîne pierreuse qui sépare le littoral ragusais de la vallée de la Trébignitza, traverse la plaine de Popovo et celle de Gloubigné;

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d'où elle va passer vers Névésin le chaînon intermédiaire qui sépare la vallée de Stolatz de celle de la Nareuta, pour monter sur la chaîne bosniaque vers les sources de la Drina, et descendre par Uloch en Bosnie vers le bourg de Foccia ou vers celui de Gorosdé : c'est la route la plus courte; mais elle est trèsdifficile en hiver, et on lui préfère celle de Moustar. Celle-ci côtoie le littoral fagusais jusqu'à l'embouchure de la Narenta, remonte cette rivière depuis Opus jusqu'à Moustar et même jusqu'à Ostrokatz; d'où en tournant à l'est , vers le bourg de Cognitza, elle va passer la chaîne bosniaque au mont Ivan, et descendre en Bosnie avec les, affluents de la Bosna vers le bourg de Tarkin ou vers la petite «ville de Fognitza, renommée par ses forges. C'est la route de Raguse à Bosna- Serai, et l'un des passages les plus fréquentés de la Bosnie. Tous les chemins, qui viennent du littoral de Cataro ou de celui de Rà*guse, aboutissent à Cognitza, et débouchent en Bosnie à travers le mont Ivan.

Une autre route monte directement de Macarska ou d'Almissa à travers le mont Biacovo sur le plateau d'Imoski, et conduit à travers la chaîne dalmatique à Dovno; d'où elle s'élève vers les sources de la Rama sur la chaîne bosniaque , pour descendre' en Bosnie avec le Verbaz vei$ la petite ville de Scopia; mais cette route est très-difficile et peu fréquentée. La route la plus suivie est celle de Spalato, l'ancienne voie Gabinienne : elle s'élève sur le premier gradin de la chaîne dalmatique vers la forteresse de Clissa, traverse le plateau nu de Dixmo et descend par le fort de Sign dans la vallée de la Cettina: d'où elle s'élève, vers le khan de Bilibrich, sur la crête nue du mont Prolog,

pour descendre dans la plaine de Livno, qui est le point central où viennent converger toutes les routes du littoral de la Dalmatie depuis Âlmissa jusqu'à Zara.

En sortant de Livno, le chemin commence à s'élever sur la croupe de la chaîne bosniaque. Coupé d'abord en rampes douces, il devient ensuite roide et pierreux. Le terrain est nu, et n[offre aucune espèce de culture. On parvient ainsi , en côtoyant le pied des montagnes, jusqu'au village de Svitza, situé à la tête d'un vallon, où viennent se réunir, d'un côté le chemin de Dovno, et de l'autre celui de Glamotch. Svitza est une position très -importante, parce qu'elle est au débouché de toutes les vallées de l'Herzégovine, qui sont à l'ouest de la Narenta , et elle mériterait d'être défendue par quelque retranchement.

On s'élève ensuite de Svitza sur la croupe du mont Sulliaga, qui est, comme le mont Ivan, un des points culminants de la chaîne bosniaque, et l'on arrive après une montée longue et pénible sur le plateau de Kupris, qui forme la ligne de partage entre les eaux de l'Adriatique et celles du Danube.

Ce plateau est élevé de sept à huit cents toises audessus du niveau de l'Adriatique, et présente une aire circulaire de six à sept lieues carrées de superficie, entièrement nue vers son centre, mais légèrement gazonnée et bordée de quelques bois vers ses bords et surtout vers les versants du nord. C'est le point dominant de la Bosnie, et le plus propre à recevoir en temps de guerre un camp retranché. Le village de Kupris est situé à l'extrémité du plateau, au pied d'une éminence, sur laquelle est une petite enceinte

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circulaire, flanquée de trois tours, dont l'une porte du canon. On a planté des palissades sur une partie du pourtour pour masquer les brèches. C'est là un des 4$ forts de la Bosnie : il peut donner une idée de tous les autres.

Dès qu'on a passé le village de Kupris et franchi les derniers cols de la chaîne, le pays change d'aspect: le terrain se rompt, s'incline au nord et se couvre d'arbres et de verdure. On aperçoit dans le creux des vallons les plus beaux herbages, et l'on descend par le fort d'Ak-hissar dans la vallée du Verbaz vers la petite ville de Scopia. La descente est rapide et difficile; mais la vallée, où l'on débouche, s'élargit peu à peu et paraît très-fertile : de tous côtés s'étendent de longs rideaux de bois. On entre à Scopia par un pont de pierre, et l'on descend de Scopia à Yaïtza en côtoyant le Verbaz; ou tournant vers Test, on remonte un petit affluent nommé la Levka; et après avoir traversé un contrefort, qui sépare les eaux du Verbaz de celles de la Bosna, on descend avec la Laschva à Traunik. C'est la route la plus fréquentée de la Dalmatie en Bosnie.

Enfin une dernière route s'élève de Sébénico ou de Zara à la forteresse de Knin et jusque vers les sources de la Kerka , pour aller passer les deux chaînes vers le point où elles se réunissent, et descendre dans la Croatie turke avec les eaux de l'Ounna; mais de toutes ces routes, les seules praticables pour une armée seraient celle de Cognitza à travers le mont Ivan , et celle de Dovno ou de Livno à travers le plateau de Kupris, parce qu'elles traversent les deux chaînes vers les seuls points où elles sont accessibles.

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Ces deux chaînes , séparées l'une de l'autre par les vallées de Glamotch, de.Livno, de Dovno et d'Imçski à l'ouest de la Narenta, et par celles de Stolatz, de Gloubigné, de Campo-Popovo et de Trébigné à l'est de cette rivière, ne différent pas moins entre elles par leur aspect, que par leur nature.

La chaîne dalmatique, dont les sommets aigus ressemblent à la dentelure d'une scie, n'offre qu'une masse de rochers nus, du pied desquels sortent des ruisseaux tout formés, qui vont se perdre dans des gouffres ou qui s'écoulent dans l'Adriatique; tandis que la chaîne bosniaque est presque partout boisée et recouverte d'une couche de terre végétale, d'où sortent des rivières, qui grossissent dans leur cours et qui vont porter leurs eaux dans la Save par la Drina, la Bosna, le Verbaz et l'Ounna. La première chaîne paraît calcaire, tandis que l'autre repose sur des bancs de schiste et de granit.

La chaîne dalmatique s'élève en allant de l'est à l'ouest et a son point culminant au mont Prolog, tandis que la chaîne bosniaque s'élève en allant de l'ouest à l'est et ne commence à se pyramider qu'au mont Ivan, du sommet duquel on aperçoit encore- d'autres pics plus élevés qui se succèdent à diverses hauteurs comme les flots soulevés d'une mer agitée, et dont quelques-uns paraissent isolés et dominer tous les autres. Ceux-ci sont les plus rapprochés du mont Scardus, qui est le nœud des deux chaînes et le point dominant de toute la Turkie européenne, puisque c'est de ce point que descendent l'Axius dans la mer Egée, la Moracca dans l'Adriatique, la Drina dans la Save et la Morava dans le Danube.

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