‹ Voyage militaire dans l'Empire Othoman, ou, Description de ses frontières et de ses principales défenses, soit naturelles, soit artificielles, avec cinq cartes géographiques (volume 2)Chapitre 50 sur 66 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De l'importance de la Bosnie sous les rapports politique

et militaire.

La Bosnie, en y comprenant l'Herzégovine, peut être considérée comme un immense plateau, divise par la chaîne illyrique en deux terrasses : l'une étroite, parallèle au littoral de la Dalmatie et d'un niveau presque égal : l'autre large, déclinant par un talus continu sur la Save et coupée par des ravins profonds, où coulent la Drina, la Bosna, le Verbaz et l'Ounna. Celle-ci,, plus élevée que l'autre et exposée au nord, est très -froide en hiver et humide en été : l'autre d'un niveau plus bas et exposée au sud, jouit en hiver d'une douce température; mais l'été y est sec et brûlant. De là la différence des deux pays. L'Herzégovine est en général nue et aride, et ne produit guère que du vin et de l'huile. La Bosnie au contrajre est boisée, riche en grains et en pâturages, et produit toutes sortes de fruits, et surtout des prunes, avec lesquelles on fait de l'eau-de-vie; mais tous ces fruits y mûrissent mal , à cause de l'âpreté du climat. On y trouve aussi des mines de toute espèce, quoique l'on n'y exploite guère que celles de fer : les

mines de Fognitza près de Traunik, et celles de Stari- Meïdan , près de Priédor, donnent le meilleur.

On compte dans les deux pays, réunis sous le même gouvernement, une centaine de villes et de bourgs, et autour de ces bourgs quarajite-huit forts ou forteresses qui forment autant de chefs-lieux d'arrondissements. Ce sont pour la plupart de simples enceintes non terrassées : les meilleures sont flanquées de tours : quelques-unes ne sont même que des redoutes fermées, construites sur des pics ou des rochers dans les principaux passages : aucune- ne pourrait résister à du canon.

La Bosnie peut avoir environ trois mille lieues carrées de 'superficie, et renfermer à peu près huit cent mille habitants, parmi lesquels il y a 4<>o mille Turks, 3oo mille chrétiens grecs et ioo mille catholiques romains. Les Grecs sont plus répandus dans les vallées de la Drina et de la Bosna, et les catholiques dans celles du Verbaz et de FOunna.

Les Turks et surtout les plus riches habitent les villes, où ils vivent, mêlés avec quelques marchands juifs , sous des formes municipales dans une sorte de liberté; mais cette liberté ne leur est garantie que par de simples coutumes, violées sans scrupule par le gouvernement turk, partout où il est le plus fort.

Les chrétiens habitent les campagnes, et cultiveut les terres à titre de métayers. Les Turks, seuls propriétaires, prélèvent le tiers ou le quart des fruits, et laissent le reste au colon pour son salaire; mais le colon ne jouit pas toujours paisiblement de sa part , et il est exposé à de fréquentes extorsions.

La religion chrétienne et la religion juive sont

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également tolérées en Bosnie : cependant la première est traitée moins favorablement que l'autre, parce qu'on craint plus les chrétiens que les Juifs, en général peu nombreux. Ceux-ci peuvent établir des synagogues dans toutes les villes; mais les autres n'ont guère d'églises qu'à Bosna- Serai, à Banialouka et à Moustar. Partout ailleurs ils sont obligés d'aller célébrer leurs mystères au milieu des champs ou des bois, sur des autels portatifs.

On évalue le revenu annuel de l'agriculture à 80 millions de francs au moins et celui de l'industrie à 3o millions au plus, sur lesquels le gouvernement perçoit en extorsions de tout genre dix à douze millions : néanmoins l'impôt régulier est très-modéré. lie miri ou l'impôt territorial ne donne que 800 mille francs, le karatch ou capitation des chrétiens que 600 mille, et les douanes que 3oo mille au plus.

La Bosnie exporte dans les états autrichiens et par* ticulièrement en Dalmatie pour six millions de francs en grains, bestiaux, cuirs, laines et fer, et elle importe pour quatre millions en sucre, café, épiceries, draps et bonnets : ce qui lui donne une balance de deux millions, qui sont adroitement soutirés aux cultivateurs par les agents civils ou militaires du pays.

Ce pays est divisé sous le rapport de l'administration en autant de cantons qu'il y a de forts, ou en 48 arrondissements, dans chacun desquels il y a un aga ou commandant militaire et un cadi ou juge civil, et pour tous un pacha à trois queues ou gouverneur général , qui réunit, comme les proconsuls romaine, le pouvoir civil au, pouvoir militaire : potestas curn imperio. Le pacha réside à Traunik , et les agas, parmi lesquels il

y a quelques pachas à deux queues, résident dans les forts, confiés à des milices locales, dont ils sont les chefs. Ces milices, formées de fantassins et de cavaliers connus sous le nom de spahis, et de delhis ou gardes du pacha, composent toute la force militaire de la province, qui ne peut guère être portée à plus de vingt mille hommes, savoir quinze mille fantassins, trois mille spahis et deux mille delhis. On ne peut pas compter pour la défense du pays sur les chrétiens, qui étant vexés de toutes les manières par les Turks sont plus disposés à se battre contre eux que pour eux.

La Bosnie, par sa position au milieu des terres, ne peut être attaquée que par l'Autriche, qui l'environne sur trois côtés, sur celui de l'Esclavonie, et sur ceux de la Croatie et de l'Herzégovine. Or l'attaque par l'Esclavonie ou par la ligne de la Save n'est pas facile, parce qu'il' faut remonter le cours des eaux, et que les vallées, où coulent ces eaux, vont en se rétrécissant, vers leur origine; en sorte qu'on ne peut avancer qu'en défilant, et qu'on peut être tourné dans l'une, si l'on n'occupe pas toutes les autres , ou du moins si l'on n'occupe pas les principaux contre-forts qui les séparent , et qui étant tous plus ou moins boisés pourraient cacher des tirailleurs, et favoriser les coups de main et les surprises.

L'attaque par le littoral de la Dalmatie ou par l'Herzégovine ne serait guère plus aisée : il faudrait traverser deux chaînes de montagnes , défiler dans des gorges étroites, où les habitations et les vivres sont rares, les transports pénibles, les routes impraticables; et lorsqu'on serait arrivé sur la crête de la chaîne

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bosniaque, il faudrait déboucher dans des vallées, où l'on trouve la population la plus aguerrie, et les deux forteresses de Traunik et de Bosna-Seraï, les meilleures de la Bosnie.

L'attaque par la Croatie ou par ta ligne de l'Ounna est la moins difficile. L'Ounna est guéable presque partout, et les forts de Bihatz, de Novi et de Doubitza ne sauraient arrêter une armée dans sa marche. Cette armée pourrait remonter la vallée de la Sauna presque sans obstacle jusqu'à Priédor, et pénétrer de la vallée de la Sanna dans celle du Yerbaz vers Banialouka ou même vers Yaïtza; d'où elle se porterait en quelques marches sur Traunik, et descendrait de Traunik dans la vallée de la Bosna , le cœur de la Bosnie. Mais les Turks pourraient aussi se défendre avec avantage, s'ils voulaient abandonner la ligne de l'Ounna et concentrer toute leur défense sur celle du Verbaz , autour de Banialouka. Cette place présente une excellente position centrale. L'armée turke pourrait se poster derrière le Verbaz,. sa gauche appuyée à la ville, sa droite à des montagnes inaccessibles, et son centre à la colline, qui domine le fort et toute la vallée. L'ennemi serait alors obligé de filer sur la haute Sanna el de traverser les contre -forts de la chaîne bosniaque vers leur origine, où ils sont très -escarpés, pour déboucher dans la vallée du Verbaz sous les forts de Gheul-Hissar et d'Yaïtza; et s'il voulait traverser les contre-forts de la chaîne par Kosaratz vers leur extrémité, où ils sont plus accessibles, et déboucher dans la vallée du Verbaz vers Banialouka , il lui faudrait combattre sous les murs même de cette ville et dans une position très -resserrée l'armée turke, qui i 27

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en cas de revers aurait la liberté de se retirer sans obstacle, à travers un pays abondant en subsistances, sur la Bosna, vers Xepsé ou Maglaï. Tout le terrain entre les deux rivières est haché et rompu, et elle y trouverait à chaque pas des positions favorables, qui lui permettraient de se rallier et de faire frorit à l'ennemi : elle pourrait ensuite défendre successivement la ligne de la Bosna et celle He la Drina , et se retirer enfin comme dans son dernier asile sur le plateau de Cassova; d'où elle se porterait à son gré dans la Servie ou dans la Macédoine. C'est aujourd'hui le moins mauvais système de défense pour les Turks ; mais ils pourraient en adopter un meilleur, s'ils voulaient changer leur système de fortifications.

Il faudrait construire dans l'Herzégovine deux places fortes, l'une à Ostrokatz ou à Cognitza sur la Narenta, l'autre à Dovno ou à Livno, vers les points où se réunissent les différentes routes de la Dalmatie, et établir deux camps retranchés sur les deux principaux passages de la chaîne bosniaque, l'un au mont Ivan pour défendre les débouchés de Tarkin et de Fognitza dans le bassin de la Bosna, l'autre sur le plateau de Kupris pour défendre ceux de Scopia et d'Yaïtza dans la vallée du Verbaz : il faudrait agrandir, sur la ligne de l'Ounna lçs forts de Bihatz, de Novi et de Doubitza, fermer sur celle de la Save les bouches de l'Ounna, du Verbaz, de la Bosna et de la Drina, et démolir tous les autres forts sans distinction, pour ne conserver qu'une ou deux places centrales , autour de Banialouka ou de Bosna - Serai , où l'on trouve le plus de subsistances et la population la plus nombreuse et la plus aguerrie. La ligne de la Save et celle de l'Ounna

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peuvent être aujourd'hui aisément percées, celle de l'Herzégovine tournée par la Dalmatie; et la Bosnie peut être envahie de tous côtés, avant même que les Turks aient pu rassembler une armée pour la défendre. Mais il faudrait à cette armée une grande forteresse , pour lui servir de place de dépôt et de refuge, et cette forteresse doit être placée autour de Banialouka ou de Bosna-Seraï, où il y a le plus de moyens de défense.

Quand les Autrichiens et les Turks se font la guerre dans la Croatie, le théâtre en est nécessairement établi entre la ligne de la Koulpa et celle de l'Ounna. Les Autrichiens occupent naturellement la première, et les Turks la seconde. Or la ligne de l'Ounna est tournée, dès qu'on est maître de la Dalmatie, parce que la Dalmatie tourne l'Herzégovine, et que l'Herzégovine tourne la Bosnie.

L'Autriche peut maintenant envahir la Bosnie avec deux corps d'armée, l'un s'avançant de la Dalmatie ou même de la Croatie le long de la chaîne bosniaque et occupant successivement les lignes de l'Ounna, du Verbaz, de la Bosna et de la Drina vers leur origine, pendant que Pautre s'avancerait de l'Esclavonie et tournerait toutes ces lignes à leur extrémité , en des* cendant la Save. Réunis et alignés sur la Drina, le# deux corps remonteraient ensuite la rivière jusque vers ses sources sur le plateau de Siénitza , ou même ?vec l'Ibar jusque sur celui de Cassova; d'où ils iraient traverser la chaîne illyrique pour descendre avec la Moracca dans l'Albanie ou avec l'Axius dans la Macédoine.

L'Autriche ne pouvait autrefois attaquer la Bosnie

et même la Servie que sur la ligne de la Save et sur celle du Danube. Or cette ligne, qui va de l'embouchure de l'Ounna à celle de la Save et de l'embouchure de la Save à celle du Timok, était plus favorable aux Turks qu'aux Autrichiens, et parce que les Turks en tournaient les extrémités par la Bosnie et par la Valachie, et parce qu'ils en occupaient le centre par Belgrade : elle leur était aussi plus favorable par son genre de courbure, qui ne permettait pas aux Autrichiens d'en attaquer le front, sans prêter les flancs et sans s'exposer à être coupés sur les derrières.

Mais depuis que l'Autriche occupe la Dalmatie, elle enveloppe de tous côtés la Bosnie qui, étant découverte, découvre à son tour l'Albanie et même la Macédoine. Or l'attaque par la Bosnie est tout à l'avantage des Autrichiens, parce qu'ils occupent sur cette ligne les deux côtés du triangle que leurs rivaux occupaient sur l'autre, et qu'en descendant avec l'Axiusau fond du golfe Therméen , ils séparent d'un seul coup la Grèce du reste de la Turkie.

L'attaque par l'isthme de la Grèce n'a pas seulement l'avantage de couper en deux la Turkie européenne, elle a encore celui d'isoler la Bosnie et l'Albanie : or la Bosnie et l'Albanie sont les deux provinces turkes qui renferment le plus d'éléments de* la puissance militaire. Le Turk, comme tout peuple indiscipliné, n'a toute sa force que lorsqu'il a un point d'appui dans une place forte ou dans des hommes combattant avec lui de pied ferme, et il ne trouve ce point d'appui que dans les Bosniaques et les Albanais, qui sont les plus fermes soldats dé la Turkie.

La population de l'Albanie, de la Bosnie et en gé-

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néral toute la population , comprise entré l'Adriatique et le Danube, sur les deux revers de la chaîne illyrique, est un mélange des trois variétés de l'espèce humaine, qui composent la race blanche ou européenne: de la race pélasgique, caractérisée par ses cheveux noirs, le «profil droit de son visage et la beauté de ses formes : de la race gothique ou germaine , distinguée par ses cheveux blonds, sa peau blanche et la hauteur de sa stature; et enfin de la race sarmate ou esclavonne, remarquable par sa tête carrée, son corps trapu et la grosseur de ses hanches. Or le mélange de ces trois races d'hommes a produit une race mixte, plus forte que chacune des autres, et plus propre aux exercices violents et aux travaux de la guerre : ce qui en a fait la race d'hommes la plus aventureuse et la plus guerrière qu'il y ait au monde. Les soldats illyriens étaient autrefois la fleur des légions romaines, et ils sont encore aujourd'hui celle des légions othomanes. Voilà pourquoi les maîtres de la Bosnie et de l'Albanie ont toujours eu dans leurs armées les meilleurs soldats de l'Europe.

Mais quelque importance militaire qu'ait la Bosnie, les Turks ne peuvent plus la conserver aujourd'hui, parce qu'ils ne peuvent plus la défendre contre l'Autriche , et ils doivent la lui céder ou l'affranchir. L'Autriche, en réunissant à elle la Bosnie, s'arrondirait, et cette réunion serait également avantageuse à la Dalmatie et à la Bosnie; car la Dalrnatie ne peut se passer de la Bosnie pour ses subsistances, et la Bosnie a besoin de la Dalmatie pour échanger ce qu'elle a de trop contre ce qui lui manque. La Bosnie doublerait de valeur, en exportant ses produits par

l'Adriatique, parce que ce débouché lui convient mieux que celui du Danube, trop long et trop chanceux pour elle.

La Turkie elle-même gagnerait à la cession de la Bosnie, sous le rapport de son système défensif, en raccourcissant sa ligne de frontières, qui a maintenant de ce côté trop de développement et qui en aurait beaucoup moins, si elle était limitée à une ligne tirée du golfe de Cataro, à travers la chaîne illyrique, aux sources de la Drioa , et des sources de la Drina à son embouchure dans la Save; et si les Turks ne voulaient pas céder la Bosnie à l'Autriche, à cause de son importance militaire ou de sa population musulmane, ils pourraient la conserver sous leur suzeraineté, en la livrant à un prince musulman, ou même à un sultan de la famille othomane, qui pourrait y faire, bien mieux qu'en Egypte ou dans toute autre province turke, l'apprentissage des institutions militaires et même civiles de l'Europe, parce qu'il serait plus près des gouvernements européens. Ce qui s'est opposé jusqu'ici à ce que Ton donnât des apanages ou même de simples gouvernements temporaires aux sultans de la famille othomane, c'est le mauvais système d'hérédité, établi dans cette famille, qui donne le trône au sultan le plus âgé, au lieu de le donner de mâle en mâle par ordre de primogéniture. Il faudrait changer ce système, comme on l'a changé dans presque tous les états européens , ou du moins donner le trône au plus digne, comme dans l'empire romain, parce que le choix est moins aveugle que le ha* sard. Il est vrai que dans les états despotiques, où le prince gouverne seul et sans conseil obligé, les

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minorités sont toujours des interrègnes; mais quoi* qu'un interrègne ait des inconvénients, il en a moins encore qu'une guerre civile. Les Turks pourraient donc affranchir la Bosnie, sans la donner à l'Autriche: ils pourraient même réunir sous le même gouvernement la Bosnie et la Servie, comme la Valachie et la Moldavie, et faire de ces provinces ainsi accouplées deux états indépendants, pour se couvrir de l'un contre l'Autriche, et de l'autre contre la Russie : ce serait le seul moyen de rompre leur ligne de communication avec les Russes et les Autrichiens, et de n'être pas dévorés par eux tour à tour, comme le furent par Polyphême les malheureux compagnons d'Ulysse.

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