CHAPITRE IX
Des différentes routes qui conduisent de la ligne du Danube
à Constantlnople.
La chaîne du Balkan n'est perche que sur cinq à six points différents, au défilé de Trajan vers Bagna,
à ceux de Chipka et dé Demir-Kapou vers Keîchanlik et Sélitnnia, et à ceux de Dobral et de Nadir -Derveti vers Rarnabad et Àïdos; et c'est par ces défilés que passent les différentes routes qui conduisent de la vallée du Danube à Àndrinople et à Constantinople.
La première de ces routes part de Belgrade ou de Sémendrie, et remonte la Morava et la Nissa va, un de ses affluents , jusqu'à Nissa ; d'où elle s'élève vers Sophia sur un superbe plateau arrosé par l'Escus, que l'on rentonte jusqu'à ses sources vers lohliman, pour aller franchir la chaîne mœsique au défilé de IVajan et descendre avec l'Hèbre pai4 Bagna à Àndrinople : c'est la route qui tourne le Balkan à l'ouest, et la plus aisée de toutes, quoiqu'elle soit la plus longue, parce qu'elle suit le tracé d'une ancienne voie romaine. La descente par le revert méridional de la chaîne dans la vallée de l'Hèbre est le passage le plus difficile; mais la vallée s'ouvre à trois lieues de Bagna vers le village de Kiz-Derven ; et le chemin ne présente plus jusqu'à Andrinople aucun obstacle naturel.
Nissa et Sophia , que l'on rencontre sur cette route, sont des positions stratégiques très - importantes : la première, parce qu'elle est à l'embranchement des deux routes de Belgrade et de Vïdin à Àndrinople : l'autre, parce qu'elle ouvre le défilé de Trajan, le plus aisé de tous pour passer de la vallée du Danube dans Celle de l'Hèbre. Sophia est uiie ville de 25 à 3o mille habitants, la plupart Turks; mais elle n'est pas mieux défendue que Nissa et n'a pour toutes fortifications qu'une simple enceinte, flanquée de tours, au milieu de laquelle est un réduit , où réside le principal pacha de la Turkie européenne, quand la Turkie est en guerre avec
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les Autrichiens, parce que Sophia est sur la principale ligne de leurs opérations sur Constantinople. Sophia est l'ancienne Sardica , et elle tient parmi les villes de la Bulgarie le même rang que Nissa parmi les villes de la Servie.
Il y a bien un chemin, qui s'élève directement de Yidin par la petite ville de Belkofsa sur le plateau de Sophia; mais ce chemin n'est qu'un embranchement de celui de Belgrade. Il y en a même un autre qui s'élève par la petite ville de Vratsa sur le Balkan et qui va le traverser au - dessus de Lofcha ; mais il est très -mauvais et n'est qu'une branche de la route de Nicopolis.
La seconde route part de Nicopolis même, et remonte l'Osmus jusqu'à la petite ville de Lofcha ; d'où elle va passer le Balkan au-dessus du village de Culozéritza, pour descendre par une pente rapide dans la vallée de l'Hèbre, vers Philippopolis. C'est une route aujourd'hui peu fréquentée, parce qu'elle est en général très-difficile : le tracé n'en est guère marqué que dans les montagnes.
La troisième route part de Sistove, et remonte l'Yatrus jusqu'à la ville de Ternova, où elle se divise en deux branches. L'une remonte l'Yatrus jusqu'à ses sources et va traverser le Balkan au-dessus du village de Kabrova, pour descendre par celui de Chipka et avec la Tonza à Reïchanlik; d'où elle conduit par Eski-Zagra et par Tchirmen à Àndrinople. L'autre branche, se dirigeant plus à Test, remonte un affluent de l'Yatrus jusqu'au village de Bébrova, et va par celui de Starka passer le Balkan au col de Demir-Kapou, pour descendre avec un affluent de la Tonza à Sélim-
nia; d'où elle conduit par Yamboli et en côtoyant la Tonza à Àndrinople. Ces deux branches traversent le Balkan vers son centre et vers ses plus hautes sommités. Le col , par où on le passe au-dessus de Kabrova entre les sources de l'Yatrus et celles de la Tonza, est très-élevé et paraît schisteux; mais le granit s'y montre par intervalles dans des rochers noirâtres et dentelés, souvent blanchis par les neiges. Le chemin circule autour de ces rochers, et descend par une pente rapide sur les versants du sud entre des collines d'argile qui ressemblent à de longs murs., et dont les couches perpendiculaires et les formes pyramidales n'ont que l'apparence de la solidité, comme ces arbres d'Afrique, où les termites font leurs ruches. Au pied de la chaîne est Keïchanlik, le Gulistan de l'Europe, où l'on cultive le rosier en sillons, et qui est renommé dans toute la Turkie pour son essence de roses. Le passage du Balkan au-dessus de Sélimnia est moins difficile, parce que la chaîne y est plus basse; mais ce chemin est moins fréquenté que l'autre, parce que le pays circonvoisin est moins peuplé et plus pauvre en subsistances : on est souvent exposé à y être arrêté par des brigands.
La quatrième route part de Roustchouk, et remonte le Loin jusqu'à la ville de Razgrâd, où elle se divise également en deux branches: l'une s'élève directement sur le plateau d'Eski-Djuma, tourne à l'ouest le groupe des montagnes, qui séparent ce plateau de celui de Choumla, et descend dans la vallée du Kamchik vers le village d'Eski-Stanbol , où elle rejoint la route de Choumla à Andrinople : l'autre branche fléchit plus vers l'est et s'élève , en remontant un des affluents du Lom , sur le
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plateau de Choumla; d'où elle descend dans la vallée du Kamchik vers le village d'Eski-Stanbol ou plus à l'est vers celui de Marach , pour aller passer le Balkan vers Tchali-Kavac et descendre ensuite par Dobral dans la vallée du Dermendéré vers Karnabad. C'est la route la plus fréquentée après celle de Sophia, et elle conduit par Rhatoun-Ili et Papasli à Andrinople.
Une cinquième route part de Silistrie; et remontant la Drista ou un des affluents du Taban jusque vers leurs sources, elle s'élève à travers les collines, qui forment les premiers gradins du Balkan ^ur le plateau de Choumla vers la petite ville d'Yéni-Bazar, où elle se réunit avec les différentes routes venant du bas Danube. La ville de Choumla, située à l'embranchement de toutes ces routes, est la meilleure position de passage, qu'il y ait dans le Balkan , parce qu'elle est au principal débouché de la chaîne et à la tête des deux vallées, qui s'ouvrent l'une avec la rivière de Pravadi et l'autre avec celle du Kamchik sur le golfe de Varna. Choumla est le point ordinaire de rassemblement de l'armée turke dans une guerre contre les Russes, parce qu'elle est sur leur principale ligne d'opération sur Constantinople , comme Sophia l'est sur celle des Autrichiens : elle est adossée à une chaîne de montagnes, qui l'environnent au nord, à l'ouest et au sud, comme un vaste croissant, et elle est défendue sur le front de l'est par un ravin marécageux qui verse ses eaux dans le Kamchik. On lui donne au moins trente mille habitants, et elle est divisée en deux parties, l'une basse et habitée par les chrétiens, l'autre haute et habitée par les Turks. Une enceinte, flanquée de petites tours rondes, semblables à des guérites, l'environne de tous
côtés, et s'élève en rampant sur un plateau qui est couronné par une citadelle et qui s'étend, comme une grande aire, jusqu'au pied du massif des montagnes; en sorte que ce site semble avoir été préparé tout exprès pour former un camp retranché, dont la citadelle deChoumla serait comme le nojau; mais on pourrait tourner ce camp vers l'ouest par la route d'Eski-Djuma, et même à l'est par celle de Pravadi à Karnabad; et pendant que les Turks y seraient bloqués par une division venue de Silistrie, deux autres divisions venues, l'une de Roustchouk par Razgrâd à Eski-Djuma, l'autre du bas Danube par Bazargik à Pravadi, pourraient se réunir dans la vallée du Kamchik, vers Eski- Stanbol ou vers Marach : ce qui intercepterait toutes les communications de Choumla avec Andrinople et même avec Constantinople.
Choumla c'est accessible que sur le front de l'est, et elle est mieux défendue de tous les autres cotés par son site que par ses retranchements ; et voilà pourquoi elle a toujours arrêté les Busses , qui ont cherché à la preodre d'emblée, avant de s'engager dans les passes du Balkan : ils auraient dû se borner à la bloquer et passer outre , parce qu elle serait tombée d'elle-même , dès qu'on lui aurait eu coupé ses communications avec Constantinople. Une armée, qui se présente devant Choumla, n'a que trois partis à prendre : ou de l'attaquer sur le front de l'est, ce qui est très -difficile, parce que le terrain y est rompu et parsemé de marécages : ou de l'attaquer par les hauteurs qui l'environnent à l'ouest, et qui sont d'un difficile accès : ou enfin de l'investir, ce qui est presque impossible à cause du développement immense du groupe des montagnes, auquel elle
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est adossée. Dans la dernière guerre les Russes n'osèrent pas l'attaquer de front, et pour l'attaquer de flanc, ils escaladèrent et couronnèrent avec quatre bataillons de grenadiers les hauteurs qui forment la pointe septentrionale du croissant ; mais ils ne purent y hisser de l'artillerie ni s'y maintenir. Ils firent alors de vains efforts pour l'investir; et après s'être morfondus devant la place, en la tâtant sur divers points, ils furent obligés de rétrograder. La même chose leur est arrivée dans la guerre actuelle : ce qui a fait regarder par les Turks la position de Choumla, comme les Thermopyles de leur empire, et lui a acquis en Europe une réputation stratégique plus grande qu'elle ne mérite, parce qu'elle peut être tournée.
Choumla aura toujours cependant une très -grande importance militaire f non seulement par sa position sur la route directe de Roustchouk et de Silistrie à Constantinople , mais encore parce qu'elle est à la tête de la vallée qui débouche dans le golfe de Varna. Cette vallée va en s'abaissant depuis Choumla jusqu'au fond du golfe , et elle est bordée au nord par la rivière de Pravadi , et au sud par celle du Kamchik, qui côtoie le Balkan sur le versant du nord, comme le Dermendéré le côtoie sur le versant du sud. Le Kamchik est formé de deux affluents , qui descendent , l'un du plateau d'Eski- Djuma , l'autre du pied même de la chaîne du Balkan , et qui vont se réunir tous deux vers le village de Marach , pour aller se jeter dans la mer Noire au-dessous du village de Keupri-Keuï, au nord du cap Emineh. La rivière de Pravadi a un cours moins long : elle naît au pied des montagnes de Choumla; d'où elle descend par la petite ville d'Yéni-Bazar à celle de Pravadi, qui lui
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a donné son nom , pour aller se jeter à travers le lac de Devna au fond d'une baie, environnée au nord par la pointe de Soganlik , et au sud par celle de Galata. La ville de Varna, située sur la rive gauche de cette rivière, à sa sortie du lac de Devna, n'est fermée que d'une simple muraille flanquée de tours; mais elle pourrait être mieux fortifiée , parce qu'elle est environnée d'eau sur. la moitié de son pourtour, et sur l'autre par des hauteurs que l'on pourrait occuper par quelque ouvrage avancé et qui forment comme le noyau d'un camp retranché. La ville ne serait alors accessible que par la plaine, qui l'environne au sud, où elle pourrait être défendue par des manœuvres d'eau. La situation de Varna , entre le lac de Devna et la mer , en rend l'investissement difficile, et on ne peut l'opérer qu'en occupant le front du sud, assez éloigné des autres, pour obliger l'année assiégeante à se diviser et par conséquent à s'affaiblir.
La plaine de Varna est célèbre dans l'histoire pour avoir été en 1 444 le théâtre d'une sanglante bataille entre Mourad II et Ladislas Jagellon , roi de Hongrie et de Pologne. Après avoir juré à Ségédin une trêve de dix ans avec les chrétiens, Mourad, au milieu de ses triomphes, abdiqua l'empire en faveur du jeune Mahomet son fils, pour aller s'ensevelir à Magnésie dans un couvent de derviches. Le jeune sultan n'avait alors que quatorze ans , et Ladislas crut devoir profiter des troubles inséparables d'une minorité, pour éloigner de ses frontières le théâtre de la guerre, le transporter dans le cœur de la Thrace et dégager ainsi Constantinople, cernée de tous côtés par les Turks, en les chassant de l'Europe et les refoulant en Asie;
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mais soit crainte, soit vertu, il n'osait pas violer la trêve jurée à Ségédin, lorsque le cardinal Césarini, -légat de Rome , vint lui apprendre qu'on n'était pas obligé de garder la foi aux infidèles, et le délier de ses serments. Séduit par une doctrine que le succès paraît quelquefois justifier, mais que la morale réprouve, le roi de Hongrie rompit la trêve et passa le Danube.
A cette nouvelle , Mourad quitte précipitamment sa retraite de Magnésie , et accourt à la tête des janissaires au secours de son fils. Sa marche à travers la Thrace , dont lés Grecs occupaient encore l'angle oriental voisin du Bosphore, fut aussi rapide que hardie; et celle de Ladislas à travers la Bulgarie est un modèle à proposer à tout général , qui voudra franchir le Balkan pour marcher sur Constantinople. Au lieu de s'engager imprudemment dans les hautes passes de la chaîne mœsique, Ladislas chercha à la tourner sur son flanc oriental , occupa ses principaux contre-forts sur la mer Noire, pour mieux éclairer sa marche, et longea la côte, sa gauche appuyée à la mer, et sa droite, couverte, selon l'ancienne coutume des Scythes, par un rempart de chariots. Les deux armées , qui se cherchaient, se rencontrèrent dans la plaine de Varna. Le choc de la cavalerie hongroise, conduite par Huniade, culbuta les spahis, et enfonça la première ligne des janissaires. Déjà ceux-ci pliaient de toutes parts, lorsque le vieux Mourad, qui combattait au milieu d'eux, tira de son sein le traité juré à Ségédin, et pria le Dieu commun des musulmans et des chrétiens de venger l'outrage fait à son nom. Le parjure reçut cette fois le châtiment qu'il méritait : les Hongrois , d'abord
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vainqueurs, s étant trop aventurés dans la plaine à la poursuite des fuyards, furent enfoncés à leur tour par la seconde ligne des janissaires, ralliée à la première, et Ladislas fut abattu d'un coup de lanee, en combattant vaillamment au milieu des siens. L'expédition de Ladislas est la dernière que les chrétiens aient entreprise pour dégager Constantinople, dont les Turks formaient déjà le blocus.
Varna est une ville de douze à quinze mille habitants: elle est l'entrepôt du commerce de Constantin nople avec la Bulgarie, et elle a une grande importance militaire, parce qu'elle commande la meilleure rade qu'il y ait sur la mer Noire au nord du Balkan , et qu'elle est sur une des routes du bas Danube à Constantinople. Ces routes se réunissent toutes à Rarasou , au pied du rempart de Trajan ; d'où' l'on s enlève par les petites villes de Karagadch et de Bazargik sur les premiers gradins du Balkan , vers le bourg de Kouslidji. Le Balkan, le mont Hœmus des anciens, se divise, en approchant de la mer Noire, en trois branches, dont une se courbe au nord jusqu'au Danube, une autre au sud jusqu'au Bosphore, et dont la troisième s'abaisse à l'est dans la mer Noire au cap Emineh, ainsi nommé du nom ancien de la plus haute chaîne, Hœmi extrema. C'est à Kouslidji que l'on entre dans les montagnes : ce bourg est au nœud de trois routes, qui conduisent l'une à Varna en se dirigeant à l'est , une autre par Yéni*-Bazar à Choumla en se. dirigeant à l'ouest , et la troisième à Pravadi en se dirigeant au sud»
Cette dernière route est la sixième , qui mène de la vallée du Danube à Constantinople: c'est la route la
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plus directe de la Russie en Turkîe. Il y a bien un chemin, qui va de Varna à Constantinople en côtoyant la mer Noire; mais ce chemin ne serait pas accessible à de l'artillerie, parce qu'il est trop moatueux et coupé par trop de ravins. La seule route, praticable pour une armée, est celle de Pravadi, qui va passer le Ramchik à Keupri-Keuï et traverser Je Balkan au défilé de Nadir-Derven, pour descendre dans la vallée du Dermendéré vers Aïdos. Aïdos est à l'embranchement de deux routes, conduisant, l'une avec le Dermendéré à Bourgas, et l'autre par Benli , Touz-Casri et Kara- Pounar à Omour-Fakih, où se divisent les routes d'Andrinople et de Constantinople. La première descend avec un cours d'eau par Ak-Pounar dans la vallée de l'Hèbre, vers Andrinople, et l'autre conduit directement à Constantinople par Kirkilissia , Serai et Indjighis. Le défilé de Nadir-Derven, par où l'on passe la chaîne du Balkan , est vers le point culminant d'une double rampe de montagnes, que l'on commence à monter vers Kouslidji et que l'on finit de descendre vers Kirkilissia ; d'où l'on va ensuite à Constantinople par la route de Tchatal~Bourgas ou par celle de Serai. La première est la route de la plaine, et l'autre celle des montagnes.
Telles sont les principales routes, qui mènent de la vallée du Danube à Constantinople, à travers le Balkan. Il y a bien une route qui va de Sophia par Vratsa , Lofcha , Selvi , Ternova , Razgrâd et Eski-Djuma , à Choumla et à Varna; mais cette route, tracée sur le revers septentrional de la chaîne, n'est qu'une route secondaire, qui présente seulement une ligne directe de communication entre les principales villes de la Bulgarie.
La Bulgarie, bornée à l'ouest par le Timok et à l'est par la mer Noire, s'élève du nord au sud depuis les bords du Danube jusqu'à la plus haute crête du Balkan, et elle présente, comme la Servie, deux grandes terrasses, ou, si l'on veut, deux longs plateaux, l'un au-dessus de l'autre, le premier sur lequel sont SQphia, Lofcha , Ternova, Razgrâd, Choumla , Pravadi et Varna , s'abaissant en pentes plus ou moins brusques sur le revers septentrional de la chaîne ou sur le littoral de la mer Noire, l'autre déclinant par un talus plus doux sur les bords du Danube et y formant depuis Vidin jusqu'à Silistrie divers bassins, où l'on voit les principales forteresses qui bordent le fleuve , tous les deux hérissés de montagnes et sillonnés par de petites rivières, qui sont presque toutes torrentueuses. La côte, qui termine la Bulgarie à l'est et qui forme une ligne concave, depuis le cap Emineh jusqu'au cap Kalakria, et une ligne presque droite , depuis le cap Kalakria jusqu'aux bouches du Danube, s'abaisse graduellement en approchant du fleuve , et n'offre dans sa concavité que le port de Varna et celui de Kavarna , et au-delà du cap Kalakria que ceux de Mangali, de Kustendjé et le petit fort de Kara-Hirman, simple carré, flanqué de. tours. Cette langue de terre, resserrée entre le Danube et la mer Noire et devenue de nos jours le théâtre ordinaire des guerres entre les Russes et les Turks , pourrait être aisément défendue contre une armée, qui aurait passé le Danube vers Galatz ou vers Isatcha, parce qu'elle présente quatre lignes militaires, que l'on peut successivement occuper. Une de ces lignes se prolonge depuis le fort de Matchin
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jusqu'à celui de Kara-Hirman, une autre depuis la petite ville de Rassova jusqu'au port de Kustendjé, une troisième depuis le bourg de Kousgoun jusqu'au port de Mangali , une quatrième depuis la forteresse de Silistrie jusqu'au port de Kavarna, et elles présentent toutes des obstacles soit naturels soit artificiels: la première est couverte sur son centre par la petite ville de Babadâgh, la seconde par celle de Karasou et par le mur de Trajan, la troisième par la ville de Karagadch et la quatrième par celle de Bazargik. Cette dernière ligne surtout a une grande importance, parce qu'elle se lie d'un côté par Bazargik à Varna et de l'autre par Kaïnardji à Silistrie , et qu'elle offre à une armée en marche sur Constantinople une base d'opération, qui s'appuie tout à la fois sur le Danube et la mer Noire , et qui lui donne sur cette mer un port, d'où elle peut tirer toutes ses subsistances. Bazargik, située entre Silistrie et Varna, couvre la Bulgarie à l'est, comme Sophia la couvre à l'ouest.
La Bulgarie est un pays aujourd'hui dépeuplé , parce qu'elle a été souvent ravagée par la guerre, et on ne lui donne qu'une population de 5 à 600 mille habitants, Turks ou. chrétiens, sur une superficie de près de trois mille lieues carrées: elle est cependant très-fertile, surtout en grains et en pâturages: c'est la Mœsie inférieure des anciens, tandis que la Servie est leur Mœsie supérieure. La population y est presque toute concentrée dans les villes : ce sont les Turks , qui les habitent, et les Bulgares ou Volgàres, proprement dits , sont dispersés dans les campagnes. Ces peuples venus sous l'empereur Théodose des bords du Volga sur ceux du Danube, d'où ils se sont répandus
sur les deux revers du Balkan , ont conservé les mœurs pastorales de leurs ancêtres : ils fuient les villes où ils sont opprimés par les Turks, et habitent les campagnes, où ils élèvent de nombreux troupeaux et se livrent à l'agriculture. L'amour du travail et le goût de la propreté les distinguent des autres habitants du pays , et les vexations continuelles , auxquelles ils sont exposés, ne les empêchent pas d'ensemencer leurs champs, comme s'ils devaient seuls en recueillir les fruits : c'est la meilleure race d'hommes qu'il y ait en Turkie , ou du moins la plus laborieuse et la plus patiente.
La Bulgarie est devenue de nos jours le théâtre sanglant des guerres des Russes et des Autrichiens contre les Turks. Les premiers y descendent avec le Prouth , les seconds avec le Danube. La ligne du Danube , qui borde au nord la Bulgarie, ainsi que la Servie, peut être divisée en deux parties : l'une se prolonge depuis l'embouchure de la Save jusqu'à celle de l'Alout ou depuis Belgrade jusqu'à Nicopolis * et l'autre depuis Nicopolis jusqu'à l'embouchure du Danube: la première de ces lignes convient mieux aux Autrichiens , comme base d'opération, parce qu'ils en occupent déjà une partie et qu'ils peuvent occuper l'autre, en y descendant avec l'Alout; et la seconde convient mieux aux Russes, qui peuvent y descendre avec le Prouth. Les Autrichiens doivent donc s'établir dans leurs guerres contre la Turkie sur cette partie de la ligne du Danube, qui s'étend depuis Belgrade jusqu'à Nicopolis, et les Russes sur celle qui se prolonge depuis Nicopolis jusqu'à la mer. La base d'opération étant ainsi déterminée pour les uns, comme pour les
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autres, leur ligne d'opération l'est aussi. Les Autrichiens ne peuvent opérer sur Constantinople que par les routes qui vont de Semendrie , de Vidin et de Nicopolis par Sophia, Lofcha et Ternova à Àndrinople, tandis que les Russes, en occupant la ligne de Roustchouk à Silistrie et de Silistrie à la mer, le long du rempart de Trajan, ou même celle de Silistrie à Bazargik, le long du Taban, peuvent marcher immédiatement sur Constantinople par les routes qui y conduisent, en ligne directe de Roustchouk , de Silistrie et de Bazargik par Razgrâd, Choumla et Pravadi, parce que leur échiquier moins étendu ne forme guère qu'un triangle de cent dix lieues de côté, dont le Danube depuis Roustchouk jusqu'au rempart de Trajan occupe la base ,' et Constantinople le sommet.
Les trois lignes d'opération par Sophia, Lofcha et Ternova conviennent donc mieux aux Autrichiens, parce qu'ils y sont couverts sur leur flanG droit par la Morava;et les trois lignes d'opération par Razgrâd, Choumla et Pravadi conviennent mieux aux Russes, parce qu'ils y sont couverts sur leur flanc gauche par la mer Noire. La route de Sophia est la plus longue ; mais elle est aussi la plus facile , parce qu'elle tourne lefialkan,et que le défilé de Trajan une fois franchi, rien ne peut plus s'opposer à votre marche sur Andrinople, où vous descendez avec l'Hèbre. La route de Ternova est plus courte; mais elle est aussi plus difficile, parce qu'elle traverse les plus hautes sommités du Balkan et qu'elle est creusée dans des gorges profondes, où une armée ne peut passer qu'en défilant. La route de Choumla, moins difficile que celle de Ternova, l'est cependant plus que celle de Sophia. Cette route fran-
chit le Balkan vers Karnabad ou vers Aïdos , traverse les montagnes qui séparent le golfe de Varna de celui de Bourgas et descend par un long talus à Kirkilissia; d'où elle conduit par la vallée du Salsédéré à An* drinople ou directement à Constantinople , en côtoyant les montagnes qui séparent les eaux de la mer Noire de celles de la Propontide. Le Balkan s'épate dans la mer au cap Emineh, en étendant ses branches d'un coté jusque sur le Danube, et de l'autre jusque sur le Bosphore ; et c'est ce qui rend les abords de Constantinople aussi difficiles par la route de Kirkilissia, qu'ils sont aisés par celle d'Andrinople ; mais la première de ces routes a cet avantage sur l'autre, qu'elle tourne Andrinople, où les Turks ont l'habitude d'établir un camp retranché. Cette route convient donc mieux aux Russes, parce qu'elle abrège leur ligne d'opération et qu'ils peuvent s'y faire convoyer par une flotte, tandis que la route de Sophia convient mieux aux Autrichiens, qui ne peuvent partir que de la ligne du Danube, voisine de leurs frontières de Hongrie. Mais les Autrichiens ne peuvent pas marcher sur Sophia, sans avoir pris Belgrade; et s'ils s'aventuraient, sans être maîtres de cette forteresse, dans la vallée de la Morava , ils risqueraient de s'y faire enfermer. Les Autrichiens doivent donc s'éloigner, le moins qu'ils peuvent, du Danube, parce qu'il favorise leurs convois; et quand le Turk pivote autour de Belgrade , ils doivent le menacer sur la Save, pour l'obliger à se détacher du Danube; et s'il ne veut pas s'en détacher, marcher en Bosnie, pour le prendre en flanc et le tourner. La marche par la vallée de la Morava ne peut donc convenir aux Autrichiens, que lorsqu'elle est favorisée par une diversion en Bosnie.
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D'un autre coté, la marche par Choumla et par le littoral de la mer Noire ne peut convenir aux Russes, qu'autant qu'ils y sont convoyés par une flotte, parce que si le Turk ne veut pas se détacher de Choumla , ils peuvent le tourner par la route de Pravadi à Aïdos, et que s'il ne veut pas se détacher de Varna, ils peuvent le tourner par le golfe de Bourgas ; mais la marche à travers le Balkan est très-longue et trèspénible, parce qu'il faut y défiler sans cesse depuis Pravadi jusqu'à Omour-Fakih, pendant plus de trente lieues, et qu'il faut traverser un pays désert où l'on ne trouve point de subsistances. Imaginez - vous la marche des dix mille à travers les montagnes de l'Arménie, et vous aurez une idée de celle d'une armée russe à travers le Balkan. Ce mont est le plus sûr rempart de Constantinople ; et si les Turks se bornaient à en défendre les défilés , au lieu de se répandre dans la vallée du Danube , ils ne pourraient que difficilement y être forcés» La ligne du Danube est par rapport à la Turkie ce qu'est par rapport à la France la ligne du Rhin : la chaîne du Balkan défend mieux la première de ces lignes que le Danube luimême, comme la chaîne des Vosges défend mieux que le Rhin la seconde; et si les malheurs de la guerre obligent jamais les Turks à abandonner leurs provinces transdanubiennes , qu'ils ne peuvent plus défendre , on peut leur prédire , pour les consoler, qu'ils doubleront leurs forces en les concentrant, et que le bonheur leur viendra d'où ils attendaient toutes leurs infortunes.