CHAPITRE PREMIER
Des lignes du Prouth et du NiesteK
La Turkie ne s'étend plus au-delà du Danube que jusqu'aux monts Carpathes et au Prouth; et c'est entre le Danube, les monts Carpathes et le Prouth que sont comprises la Valachie et la Moldavie, formées de l'ancienne Dacie, qui fiit d'abord habitée par des peupies sarmates et ensuite colonisée par les Romains.
La Valachie forme au * sud des monts Carpathes une grande ellipse étendue d'ouest en est sur le Danube et coupée en deux par l'Alout, tandis que la Moldavie, séparée seulement de la Valachie par le Sireth , forme un grand carré long , qui s'étend
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du sud au nord entre le Prouth et les monts Carpathes, à cause d'un grand coude que font ces monts vers l'est pour embrasser la Transylvanie. Les deux pays offrent le même aspect et la même physionomie : ce sont dans tous les deux des collines entrecoupées de vallées, qui paraissent propres à toutes les cultures et qui produisent en abondance du blé, du vin et des fruits. Le terrain est plat et uni vers les bords du Danube et le confluent du Prouth ; mais il se relève et s'embellit en approchant des monts Carpathes, où des vallons tapissés du gazon le plus frais et des montagnes, parées de la plus brillante verdure, rappellent de temps en temps les plus beaux paysages de la Suisse.
On donne à la Valachie une population de dix à douze cent mille habitants sur une superficie de trois mille lieues carrées , et à la Moldavie une population de six à huit cent mille habitants sur une superficie d'environ deux mille lieues. Cette population , à l'exception de quelques Juifs et d'environ cent mille Djinghénis ou Bohémiens, e$t toute composée de chrétiens du rit grec , divisés en trois classes , les boïards ou nobles , les paysans et les marchands. Les paysans sont dispersés dans les campagnes ou réunis dans les villages , et les nobles avec les marchands habitent les villes , parmi lesquelles on doit distinguer les deux capitales , qui sont fiukarest dans la Valachie et Yassi dans la Moldavie. Bukarest est située au milieu d'une grande plaine très-fertile, arrosée par l'Argis , et peut avoir soixante mille habitants : Yassi n'en a pas plus de vingt-cinq mille; mais elle paraît mieux bâtie, parce qu'elle est située à mi-côte sur un affluent du Prouth*.
L'une et l'autre sont au reste également sales et bourbeuses. Les rues n'y sont point pavées, mais seulement planchéiées, et Ton y marche sur des madriers posés les uns à côté des autres , qui sont souvent rompus ou près de se rompre. Toutes les autres villes sont encore plus sales, quoiqu'elles présentent dans le lointain un aspect assez agréable par le mélange des arbres et des maisons : ces maisons sont ordinairement blanchies avec de la chaux et ressemblent de loin à des décorations de théâtre, qui charment les yeux en perspective et qui n'offrent de près qu'un grossier badigeonnage. Quand on traverse le pays , on ne voit de toutes parts que de misérables cahuttes, ensevelies au milieu des boues. Les villages ne sont guère composés que de quelques-unes de ces cahuttes, groupées ensemble et presque toutes habitées par des paysans, couverts de haillons; mais ces paysans sous l'aspect le plus misérable paraissent généralement beaux, et ils ont conservé quelques vestiges de leur origine : ils parlent presque tous un latin corrompu ou un dialecte de la langue romaine , et leur habillement a quelque ressemblance . avec celui des Daces, tels qu'ils sont représentés sur la colonne de Trajan.
La Valachie et la Moldavie jouissent chacune d'un gouvernement autonome, sous un prince tributaire des Turks, à qui l'on donne le nom d'hospodar; mais ce prince semble plutôt gouverner pour ses maîtres et pour lui-même, que pour les habitants du pays: il pressure les paysans et même les boïards par toute sorte d'exactions. Les impôts ordinaires, consistant principalement dans la capitation des paysans, dans le produit des douanes, dans celui du sel et dans
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quelques autres taxes sur les consommations, ne , s'élèvent pas à plus de six millions de francs , savoir à quatre pour la Yalachie et à deux pour la Moldavie; mais les hospodars prélèvent plus du double de cette somme en extorsions de tout genre, et Ton calcule qu'il sort annuellement des deux principautés , soit pour le tribut payé au sultan, soit pour des présents faits à ses favoris , plus de cinq millions de francs : ce qui aurait bientôt ruiné le pays , s'il ne tirait pas de l'argent du dehors par l'excédant de ses exportations sur ses importations. On en exporte par le port de Galatz du blé , du vin , des bœufs , des moutons , de la cire , du bois de charpente et de construction, et l'on y importe d'Allemagne des denrées coloniales et des tissus de laine ou de coton, qui servent à l'habillement des riches ; car les pauvres ne sont vêtus que de peaux de moutons.
Ce pays est aujourd'hui entièrement ouvert , et il paraît qu'il l'a été de tout temps , puisqu'il a toujours servi de champ de bataille à tous les peuples barbares, qui des steppes de l'Asie sont venus inonder l'Europe. Les Huns aux yeux obliques et au visage applati en ont chassé les Sarmates à la tête carrée et au corps trapu; et ce sont aujourd'hui les Sarmates de la Russie qui le disputent aux descendants des Huns, établis dans la Hongrie et dans la Turkie.
Les Turks ne peuvent plus le garder aujourd'hui , parce qu'ils ne peuvent plus le défeudre contre les Autrichiens, qui, maîtres de tous les défilés des monts Carpathes, y descendent aisément avec l'Alout, le Sireth et Je Prouth : ils ne peuvent pas même le défendre contre les Russes, qui , établis sur la rive g au-
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davie , Pierre avait établi ses dépots dans la ville d'Yassi; et pour la couvrir, il descendait le Prouth sur sa rive droite, tandis que le grand-vizir, après avoir passé le Danube à Isatcha, au-dessous de Galatz, remontait le Prouth sur sa rive gauche, dans le dessein de tourner les Russes, pour leur couper la retraite sur le Niester. L'armée russe n'était que de 80 mille hommes, tandis que l'armée ennemie était de 120 mille Turks et de 4<> mille Tartares. Le czar, arrivé en présence de l'armée turke, envoya la reconnaître, et apprenant qu'elle lui était très- supérieure en nombre, il voulut se replier; mais le grand-vizir se mi( à sa poursuite, en passant sur la rive droite au moyen d'un pont volant , et l'accula près de Husch à un marais , où Pierre se voyant pris , comme dans une souricière, fut forcé de capituler. Tel fut le sort des Busses , qui fuyaient alors devant cette nuée de Tartares , combattant dans les rangs des Turks ; mais depuis que les Russes ont réuni les Tartares sous leurs drapeaux et qu'ils ont adopté contre les Turks une nouvelle tactique, qui consiste à se former devant eux en petits carrés, se flanquant les uns les autres, avec de l'artillerie aux angles % les Turks ne peuvent plus
1. Ces carrés marchent en colonne, et se forment en ligne devant l'ennemi : ils sont ordinairement composés de trois bataillons ou d'un régiment. Le premier bataillon se range sur six hommes de hauteur : le second, coupé en deux, forme le flanc droit et le flanc gauche ; et le troisième , rangé également sur six hommes de hauteur , ferme le carré par derrière. Il en résulte un carré à peu près équilatéral , au milieu duquel on place les bagages et les munitions. Les Français en Egypte faisaient
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eux-mêmes résister aux Russes. De là les conquêtes de la Russie sur la Turkie , qui datent du règne de Pierre Ier.
Le Niester n'est plus séparé du Prouth que par quelques contre-forts de la chaîne des monts Carpathes, et il descend de cette chaîne dans la mer Noire, comme l'Oder en descend en sens opposé dans la Baltique. Le Niester coule d'abord vers Khottin dans une vallée très-encaissée; d'où il sort vers Bender, pour aller se jeter à travers un terrain bas et marécageux dans la mer Noire, vers Akhirman. Akhirman, Bender et Khottin sont aujourd'hui les seules forteresses, que l'on trouve sur cette ligne.
Khottin est situé vers, l'angle où finit la chaîne carpathique, sur la pente d'une colline, qui borde la rive droite du Niester. Cette situation est belle pour la perspective; mais elle n'est pas favorable à la défense, parce que la ville présente un amphithéâtre incliné vers le fleuve, qui se découvre à tous les feux de la rive gauche. Il faut donc changer le plan des fortifications, ou si on veut simplement le corriger, il faut construire à trois ou quatre cents toises de la place des forts casemates sur les hauteurs, dont elle est entourée. La disposition des lieux serait très - favorable à la construction de ces forts, parce que le fleuve coule autour de la ville sur un terrain haché et coupé par des ravins profonds.
Bender occupe le milieu de la ligne , et son site ne
leurs carrés plus grands et les formaient d'une division entière, parce qu'ils plaçaient dans l'intérieur du* carré leurs bagages et même leur cavalerie.
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vaut pas mieux que celui de Rhottiu. Toute les hauteurs voisines masqueraient les approches. Il y a surtout le long du fleuve un rideau qui aboutit à l'angle saillant d'un bastion, et qui donnerait à l'assiégeant la facilité de venir s'établir jusque sur le glacis, sans être vu par aucun feu.
On a réparé dans ces derniers temps les fortifications de Bender, qui ne consistaient autrefois qu'en une simple enveloppe; mais on les a réparées avec tant de précipitation, qu'on a laissé dans les ouvrages nouveaux tous les défauts, reprochés aux anciens. £11 général, les revêtements sont trop faibles, et les remparts trop bas. On n'a pas su tirer parti du relief du terrain. La place ne présente guère dans son développement que trois grands cotés : on aurait dû flanquer ces trois côtés d'ouvrages saillants, et l'on se serait couvert de batteries croisées, qui auraient place l'assiégeant entre deux feux et l'auraient obligé à prendre au moins deux de ces ouvrages , avant de se présenter devant le corps de la place. La disposition de ces ouvrages en avant des glacis et sous le feu des courtines aurait facilité les sorties , assuré les retraites et donné les moyens de disputer un terrain ondulé et propre à la chicane. On n'a fait que replâtrer l'ancienne forteresse turke , tandis qu'on aurait dû en construire une autre sur un plan nouveau.
Le ftiester, avant de descendre dans la mer, s'épanche dans les terres et forme cette grande nappe d'eau connue sous le nom de lac Ovidovo. Ce lac communique à la mer par deux bouches embrassant une petite île, qui semble être un pont jeté par la nature pour passer d'une rive à l'autre ; et c'est entre l'île et
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lé lac qu'est bâti Akhirman au pied d'un rocher, couronné par une citadelle. La place est fermée d'une double enceinte en maçonnerie, l'une basse et crénelée pour la mousqueterie, l'autre haute et terrassée pour l'artillerie.
Akhirman est mieux situé que Khottin et Bender, et l'on pourrait en faire la meilleure forteresse de la ligne; mais il ne faudrait considérer les fortifications actuelles que comme une enceinte , qui servirait de réduit aux autres ouvrages. Le rocher, qui lui sert de base, n'étant accessible que sur quelques points, il faudrait l'escarper sur tous les autres, et élever les remparts du nord au niveau de ceux du sud, pour couvrir la ville contre les batteries que l'ennemi pourrait établir sur les bords du fleuve.
Les trois forteresses de Khottin, de Bender et d'Akhirman sont décrites ici , telles qu'elles étaient avant de passer sous la domination de la Russie. Les Russes ont bâti depuis sur la rive gauche du Niester, à l'opposite d' Akhirman , la forteresse d'Ovidopole ; mais il n'entre pas dans mon dessein de décrire les forteresses nouvelles, bâties par les Russes sur cette frontière, parce que mon plan est purement relatif à la Turkie.
Des deux bouches du Niester, celle du sud est la plus fréquentée par les bateaux. Il faudrait y établir deux batteries, dont les feux croisés fermassent tout accès aux chaloupes canonnières, à leur entrée dans le fleuve.
De Khottin à Bender il y a 60 lieues, et 45 de Bender à Akhirman. Ces trois places défendent seules cette ligne immense. Quand les Turks étaient séparés de la
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Russie par les steppes qui sont entre le Niester et le Borysthène, ils pouvaient en quelque sorte se reposer sur des défenses aussi faibles, parce que les Russes ne pouvaient venir à eux , que lorsqu'ils étaient déjà épuisés par de longues marches et mutilés par le fer des Tartares; mais aujourd'hui que ces Tartares combattent sous les étendards de la Russie, les Russes peuvent assembler leurs armées sur le Niester, et même sur le Prouth , et arriver sans obstacle sur le Danube , après avoir inondé les deux principautés. Pareils au feu du ciel, ces Tartares auraient tout ravagé devant eux, avant même que les armées turkes eussent franchi le Balkan; et comme ces armées marchent sans magasins et qu'elles ne pourraient pas subsister dans un pays ruiné, le théâtre de la guerre serait tout à coup transporté des bords du Niester ou du Prouth sur ceux du Danube. Les Turks doivent donc fortifier la ligne du Danube, s'ils ne veulent pas devenir la proie des Russes : ils doivent même fortifier celle du Prouth , s'ils veulent conserver les deux principautés. Les lignes du Niester et du Prouth peuvent seules aujourd'hui défendre la Turkie contre les Russes, comme celles de l'Oder et de l'Elbe peuvent seules défendre contre eux le nord de l'Allemagne.
La situation respective des Turks et des Russes sur cette frontière est donc entièrement changée, depuis que les Tartares ont passé du camp des uns dans celui des autres; mais pour avoir une idée des avantages acquis par les Russes, il faut nous arrêter un instant sur ces Tartares et sur leur manière de combattre.
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