‹ Voyage militaire dans l'Empire Othoman, ou, Description de ses frontières et de ses principales défenses, soit naturelles, soit artificielles, avec cinq cartes géographiques (volume 2)Chapitre 57 sur 66 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Des Tartares et de leur manière de combattre.

Les Tartares sont répandus sur tout le pourtour septentrional de la mer Noire, depuis le Niester jusqu'au Caucase. Ces Tartares, connus sous le nom de Nogais ou de Tartares européens, ne diffèrent pas moins des Tartares d'Asie, qui habitent au-delà du Volga, que des peuples sarmates ou esclavons, qui habitent la Russie et la Pologne : c'est une variété de l'espèce humaine , formant comme la nuance entre la race blanche d'Europe et la race jaune d'Asie.

Les deux races, en se rencontrant dans les vastes plaines qui bordent la mer Noire , se sont mêlées ensemble, et ont produit une race mixte, dans laquelle on distingue encore le type primitif de chacune d'elles. Le type de la race blanche domine dans les Sarmates ou Esclavons , et celui de la race jaune dans les Tartares Nogais ; mais ces Tartares ne différent pas moins des Tartares d'Asie par la beauté de leurs formes que par la supériorité de leur intelligence : ils ont presque tous quitté la vie nomade , et se sont fixés dans les creux des vallons qui coupent leurs steppes, et où leurs tentes rangées sur une seule ligne présentent une

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file de cabanes, que l'on prendrait de loin pour une longue rue. Leur population s'élevait autrefois à plus d'un million de têtes , et ils pouvaient mettre deux cent mille hommes sous les açmes; mais depuis que la Russie occupe la Tauride, quelques-uns d'entre eux ont passé en Turkie, d'autres se sont retirés dans le Caucase, et il n'en reste pas maintenant plus de cinq cent mille dans les steppes de la mer Noire. Leur principale richesse consiste dans leurs troupeaux ; mais ils ne vivent pas seulement du lait et de la chair de ces troupeaux, ils cultivent aussi quelques champs, dont ils consomment les fruits. Us ne sont plus simplement pasteurs comme les Tartares mongols , mais ils ne sont pas encore devenus purement agriculteurs comme les peuples esclavons. Ils fabriquent eux-mêmes leurs vêtements et leurs tentes , et rien n'est plus simple que le mécanisme de ces tentes. Figurez- vous un treillage circulaire, qui se plie comme un paravent, au-dessus duquel on élève un dôme avec des baguettes flexibles réunies en un même nœud , et pour toiture un coqueluchon de feutre, qui enveloppe cette frêle charpente et qui est lui-même enveloppé par une sangle dans tout son pourtour, et vous aurez une idée des tentes tartares. Le luxe, qui se glisse dans la chaumière du pauvre comme dans le palais des rois, en a fait imaginer de plus élégantes , dont le cône tronqué par un cercle, qui réunit les baguettes, sert de passage à la fumée et permet d'allumer du feu : telles sont les tentes-

des chefs.

L'habillement des Tartares n'est pas plus rechercbéque

leur logement: c'est un manteau de feutre, et une ample robe de laine grossière qui les couvre de la tête aux

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pieds, et qui est assujettie sur les reins par une ceinture : ils portent ur* bonnet de feutre à la tête, et aux pieds des brodequins de cuir. Leur amie de trait est l'arc , et la lance et le sabre courbe sont leurs armes de main ; ils sont divisés en aoùls ou petites hordes , obéissant chacune à un chef nommé mirza , qui obéit lui-même à un khan ou chef supérieur.

Ces peuples sont très-belliqueux , et font la guerre à cheval, comme les anciens Parthes. Chacun deux mène en campagne deux ou trois chevaux, monte tantôt l'un, tantôt l'autre, et fait souvent vingt-cinq lieues par jour. Si un cheval ne peut plus aller, il le tue et s'en régale avec ses compagnons , ou bien il le lâche dans le désert où il le retrouve frais et dispos. Son manteau, étendu sur des bâtons fichés en terre, lui sert de tente, et la selle de son cheval d'oreiller. La chair de cet animal cuite sous ses fesses est son mets favori, et sa boisson préférée es{ du lait aigri de jument; mais ce même homme qu'aucune fatigue ne peut dompter pendant la guerre , est le plus indolent des hommes pendant la paix : il demeure tout le jour accroupi devant sa tente , occupé à fumer sa pipe ou à caresser sa moustache, et il ne sort de cet engourdissement que pour s'enivrer de liqueurs spiritueuses, qui le replongent dans un engourdissement plus grand encore. S'il a le moindre travail à faire, il le laisse à sa femme ou à ses enfants : pour lui il n'en connaît pas d'autre, que d'affiler son sabre ou de bander son arc.

Tels sont les Tar tares, qui habitent les steppes; mais ceux, qui habitent la Tauride, ont adouci leurs mœurs par l'agriculture. Leur sang s'est embelli sous cet heu*

.reux climat; et quoiqu'ils conservent encore dans leurs traits l'empreinte du type mongolique, ils ont des formes moins anguleuses que les autres, une stature plus haute et une physionomie moins rude.

Mais ils ont tous la même religion, la même langue et la même manière de combattre. Leur religion est la religion musulmane, à laquelle ils ont mêlé quelques pratiques chrétiennes, et ils parlent tous un dialecte tartare , mêlé de turk et de persan, riche en expressions tendres et énergiques. Leur manière de faire la guerre est analogue à la composition de leurs armées, qui consistent principalement en cavalerie, et l'on dirait que l'instinct de la destruction supplée en eux à la science militaire.

Quand ils veulent envahir un pays , ils assemblent leur armée sur la frontière de ce pays et s'y arrêtent pendant quelque temps, pour s'organiser > et se former en divers corps : puis ils détachent de cette frontière, comme d'une base militaire, chacun des corps organisés, qui doit agir et marcher en avant. Ce corps se {divise successivement en deux, puis en quatre, et continue ainsi à se subdiviser, à mesure qu'il avance , jusqu'à ce qu'il ait couvert tout le pays. Le baron de Tott, qui avait fait la guerre avec ces peuples, raconte qu'il les avait vu entrer de cette manière dans la Nouvelle-Servie et parcourir cette province avec la rapidité de l'éclair, chassant devant eux tous les habitants comme un vil troupeau. Leurs attaques étant divergentes, ils opèrent leurs retraites par des rayons concentriques, pour ne pas exposer leurs flancs, et ils se retirent avec la même vitesse qu'ils avancent ; ils font de cette manière des pointes de cinquante à

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soixante lieues, et ils ravagent en peu de temps tout un pays, comme un essaim de sauterelles ravage un champ de blé.

Les Tartares Nogais, établis sur les bords de la mer Noire, ne sont au reste que comme l'avant- garde des autres Tartares de l'Asie, qui combattent comme eux et qui, sous le nom de Scythes, ont autrefois envahi l'empire romain , en y entrant du côté de la mer Noire par la vallée du Niester et par celle du Danube, pendant que les peuples de la race gothique ou Scandinave y entraient par la vallée de l'Elbe et par celle du Rhin. C'est ce qui a fait craindre à quelques écrivains modernes que ces peuples n'envahissent encore une fois l'Europe, comme ils l'ont jadis envahie sous les Romains.

Tant que les Tartares combattront seuls , ils pourront bien avec leurs pointes en avant et leurs marches rapides, envahir tout le terrain uni, ouvert devant eux , parce que rien ne peut les y arrêter, et que repoussés sur un point, ils déborderont sur un autre. Us pourront ainsi ravager tout l'orient de l'Europe depuis le V<Sga jusqu'au Niester; mais ils ne pourront pas ensuite franchir le Danube ni les monts Carpathes, parce qu'ils seront arrêtés sur ce terrain inégal par tous les obstacles que les arts de la civilisation peuvent opposer à la barbarie. On pourra donc les arrêter sur le Niester et le Danube; mais on ne pourra pas les arrêter dans les vastes plaines de la Russie et de la Pologne, si l'Europe civilisée ne cherche pas à les rejeter au-delà du Volga , et à les contenir dans leurs déserts, comme on contient des bêtes fauves dans un parc. Le plateau, qu'ils occupent au centre de l'Asie , est le plus élevé

de l'ancien continent , et ils peuvent descendre de ce plateau avec le cours des eaux dans toute l'Asie et dans toute l'Europe; mais comme ils sont environnés au nord et à l'est par des déserts encore plus affreux que les leurs, ils doivent naturellement se porter vers le sud et l'ouest; et s'ils sont repoussés d'un côté par la chaîne du Thibet et par celle du Caucase, refluer de l'autre sur le littoral de la mer Noire. C'est donc sur les bords de la mer Noire qu'il faut les arrêter.

Trois nattons s* présentent là devant eux : la Russie au nord, l'Autriche au sud et la Pologne entre deux.

Adossée vers le nord au pôle du monde et couverte à l'ouest par la Baltique et par les deux lignes de la Douina et du Boristhèiie, la Russie présente à l'Europe un front invulnérable; mais on peut l'attaquer vers l'est et le sud,- sur la mer Caspienne et la nier Noire, la percer par la queue, en remontant le Volga ou le Tanais, et la couper en deux. Les Tartares l'ont autrefois blessée de ce côté, et ils lui ont fait tant de m*, qu'elle ne peut pas en avoir perdu la mémoire. Il est vrai que la Russie n'a plus rien à craindre d'eux, depuis qu'ils combattent avec elle ; mais c'est maintenant aux autres nations de l'Europe à se défendre contre les Tartares et les Russes, réunis sous les hiêmès drapeaux*

La Pologne a été autrefois le bouclier de l'Europe contre les Tartares et même contre les Turks: mais elle ne pourrait plus lui en servir, depuis qu'elle a été démembrée , et il faudrait la rétablir.

L'Autriche est donc maintenant le seul rempart de l'Europe contre les Russes unis aux Tartares; et si Ion

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ne Veut pas établir entre le Niester et le Danube un état indépendant et fort, il faut donner à l'Autriche les deux lignes du Niester et du Danube à garder, parce qu'elle seule peut les défendre.

La Russie ne peut pas envahir seule les autres états de l'Europe, parce que les autres états de l'Europe, plus civilisés quelle, peuvent opposer à ses armées des armées mieux disciplinées que les siennes; mais elle peut les envahir avec les armées tartares, parce qu'elle peut combattre contre elles avec tous les arts de là civilisation et toute la férocité de la barbarie.

La nation russe est moins civilisée que les autrcT nations de l'Europe; mais son gouvernement est aussi éclairé que les autres gouvernements; et ces! parce que le gouvernement est aussi éclairé et la nation moins civilisée que les autres , que la Russie est devenue redoutable à toute l'Europe, puisqu'elle réunit seule toutes les forces de la barbarie à tous les arts de la civilisation. Si la Russie n'était <fae barbare, l'Europe pourrait la dompter avec les arts de la civilisation; mats c'est parce qu'elle a les arts de la civilisation ff; les forces dé la barbarie, qu'elle est indomptable. Figurezvous une armée romaine combattant avec la cavalerie numide contre une autre armée romaine, et Vous aurez une idée d'une armée russe combattant atec la cavalerie tartare contre une armée européenne. Cent mille cavaliers, sortis des steppes de la Tartarie et divisés en petits corps , auraient bientôt ravagé tout l'orient de l'Europe ; et après avoir franchi le Niester et remonté le Danube jusqu'à ses sources , ils pénétreraient de nouveau en Italie et même en France, comme ils y pénétrèrent autrefois sous Attila , et comme on les

y a vus de nos jours. Que feraient alors contre une telle cavalerie, portant avec elle tout son bagage et vivant uniquement de son butin, que feraient contre d'aussi agiles cavaliers nos épais bataillons, nos pesants escadrons et nos milliers de bouches à feu ? Dans leur course rapide , ils auraient bientôt tout renversé devant eux, et il faudrait périr sous le fer de leurs lances ou les exterminer de nouveau dans les plaines de la Lombardie ou dans celles de la Champagne. Les Polonais seuls peuvent préserver l'Europe d'une nouvelle invasion de Tartares, parce que combattant comme eux, ils peuvent seuls leur opposer les mêmes armes, tout en conservant sur eux la supériorité des peuples civilisés sur les peuples barbares. Il faut donc reconstituer la Pologne, pour en faire le boulevard de l'Europe, ou du moins établir sur le Niester un état assez fort , pour fermer aux Tartares le chemin de l'Europe.

La Russie est aujourd'hui bien circonscrite au nord et au sud, où elle est couverte d'un côté par l'Océan et la mer Baltique, et de l'autre par la mer Caspienne et la mer Noire; mais elle l'est mal à l'ouest, où elle s'avance trop sur l'Europe, et à l'est où elle s'extravase en Asie: il faut donc qu'elle se détache également de la Tartarie et de la Pologne. Si la Russie se détachait également de ces deux contrées qui lui sont étrangères, l'Europe acquerrait contre les Tartares deux barrières au lieu d'une; et les Russes, au lieu d'être .l'effroi de FEurope, en deviendraient, comme les * Polonais , les bienfaiteurs.

Civiliser maintenant les Tartares, établis sur le pourtour de la mer Noire, repousser les autres audelà du Volga, sur le plateau de l'Asie centrale, et se

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limiter eux-mêmes à la Douina et au Borysthène, voilà quelle doit être désormais la politique des Russes, s'ils veulent, en se civilisant eux-mêmes, devenir le rempart de la civilisation européenne contre la barbarie asiatique.

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