CHAPITRE IV
De la Tauride , et des déserts qui l'environnent.
Toute la zone de terrain , autour de la mer Noire , depuis le Niester jusqu'au Borysthène et depuis le Borysthène jusqu'au Tanaïs, est une plaine rase, qui n'est coupée que par quelques cours d'eau. A l'exception des vallons où courent les eaux et de quelques autres plis de terrain à peine sensibles, la terre est si plate, qu'elle offre les mêmes effets de perspective que la mer, et elle est si nue, que l'on n'y trouve pas un seul arbre. Les Tartares seuls régnaient autrefois sur ce vaste désert, et le défendaient mieux que les deux fleuves, dont il est bordé. Cent mille cavaliers, divisés en petits corps, l'avaient bientôt parcouru; et balayant tout devant eux, ils se couvraient du désert,' comme d'un rempart. Quelques villes polonaises ou russes, semées sur la lisière de ces steppes, comme des îles au milieu des mers, terminent l'horizon à l'ouest , au nord
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et à l'est ; et au sud il est terminé par la Tauride et par la mer.
Les Russes , après avoir chassé les Tartares de ces steppes ou les y avoir confinés dans quelques coins reculés, ont établi à leur place des Cozaques pour dé-2 fendre de ce coté la frontière de leur empire , comme les Autrichiens ont établi des Croates sur leur frontière de Hongrie pour la défendre contre les Turks. On voit aujourd'hui des colonies de Cozaques sur le Niester, le Borysthène, le Tanais et sur tous les autres fleuves qui bordent la Russie au sud.
Les Cozaques ont reçu à peu près la même organisation militaire que les Croates; mais ils servent presque tous à cheval , parce qu'ils ne doivent agir que dans des pays plats et ouverts. Ils sont divisés en régiments, et les régiments en compagnies, dont les chefs ou hethmans réunissent le pouvoir civil au pouvoir militaire. Le hethman général est nommé par le gouvernement ; mais il nomme lui - même tous les hethmans particuliers. Il n'y a point de noblesse parmi eux , et le hethman général est souvent un simple Cozaque , à qui son père , à l'âge de quinze ans , a mis la pique à la main.
Cette pique, leur arme favorite, a i5 à 18 pieds de long : elle est garnie à une de ses extrémités d'une pointe de fer et à l'autre d'une lanière, au moyen de laquelle ils s'en servent également comme d'arme de jet et d'arme de main : en campagne , ils servent d'éclaireurs , et ils sont si alertes dans leurs vigies, qu'il est rare qu'ils soient surpris par l'ennemi. Ils sont assez bons pour la petite guerre; mais ils ne tien* nent pas en ligne. Ils font dans l'armée russe le ser~
vice de troupes légères, et vivent uniquement de leur butin. On les trouve partout , et ils paraissent infatigables : en hiver, ils bivouaquent sur la neige et n'ont pour tout lit que la couverture de leurs chevaux.
Durant là paix, ils habitent de petites bourgades, connues sous le nom de stanitzes > où ils vivent datas l'oisiveté ou dans des exercices du corps , qui leur offrent l'image de la guerre. Ils chassent, boitent et filment ; et ils ont tous les vices qu'engendrent 1 oisiveté et la vie militaire. Leur religion est la religion grecque; mais ils y mêlent tant de pratiques superstitieuses, qu'ils l'ont presque défigurée : ils ont des usages qui leur sont communs avec les Tartares leuris voisins; mais aussi ils ont des préjugés qui leur sont particuliers. De tous les supplices , celui de Ja corde est le plus doux pour un Tartare , parce qu'il ne présente aucune image effrayante : le Côzaque au contraire aime mieux être décapité , et même roué que pendu , par la raison, dit-il, que dans le supplice de la roue lame sort du corps à son aise , au lieu que dans la pendaison , elle ne peut s'échapper que par le fondement.
Les Cozaques paraissent être des rejetons de l'ancienne race sarmatique ou esclavonne, qui forme une des trois grandes variétés de la rade européenne et comme la nuance de la race blanche à la race jaune ou mongolique; mais ils ne sont pas en général aussi beaux que l'étaient les Cozaques zaporovis, qui avaient mêlé leur sang Avec les Goths ou Germains, tandis que les autres Cozaques n'ont mêlé le leur qu'avec les Scythes ou Tartares. Ils ont, comme les Esclavons, la taille haute et le profil du visage droit; mais ils ont , comme les Mongols , les cheveux lisses
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et les joues saillantes. En général , ils sont plus propres aux exercices du corps qu'à ceux de l'esprit. Les colonies militaires des Cosaques environnent aujourd'hui toute la frontière russe, comme une vaste ceinture.
La steppe, qui sépare la Chersonèse taurique du Bôrysthène, offre le même aspect et la même nudité, que celle qui sépare le Bôrysthène du Niester; mais à mesure que l'on approche de l'isthme, le terrain s'élève insensiblement, et la péninsule s'unit à la terre ferme par un talus uni qui semble dressé au cordeau , et dont la partie supérieure présente le profil des lignes d'Or-Kapi. Ces lignes coupent l'isthme sur une largeur de 3,864 toises ou de près de deux lieues, et elles sont formées d'un rempart en terre de a 8 pieds de haut , d'un fossé de 48 pieds de large, de six grosses tours en pierres , et de la forteresse d'Or, qui est un simple carré fermé d'un mur à créneaux et que l'on a surnommé Kapi, parce qu'elle est comme la porte de la Tauride : on la nomme vulgairement Pérécop. Point d'ouvrage de fortification plus imposant au premier aspect. Deux mers lui servent d'épaulement : il domine la plaine de 4<> pieds , et il a quelque chose de gigantesque dans son relief; mais il ne faut pas l'examiner de trop près, parce que des défauts s'y montrent de toutes parts. Il serait cependant très-aisé de corriger ce qu'il y a de défectueux dans son tracé; et si on voulait le renforcer d'une fausse-braie et y placer des obusiers, on pourrait avec quelques bataillons fermer la péninsule à une armée.
La Tauride, vulgairement nommée Crimée, est située entre le golfe du Bôrysthène et celui du Tanaïs ou Palus-
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Méotide, au sommet de l'arc que forme la mer Noire T et elle figure un losange taillé irrégulièrement , dont les quatre angles sont tournés vers les quatre points principaux de l'horizon. Par sa pointe septentrionale, elle paraît suspendue à l'Europe, et elle s'avance tellement par sa pointe méridionale vers l' Asie-Mineure, qu'elle semble vouloir couper en deux la mer Noire. Son angle le plus occidental forme la péninsule d'Eupatorie, et le plus oriental celle de Panticapée.
La steppe, qui commence la Tauride et qui s'étend depuis l'isthme d'Or-Kapi jusqu'au fleuve Salghir, est une plaine unie et nue, assez semblable à celle du Borysthène : à voir la croûte saline et blanchâtre dont elle est revêtue, on croirait qu'elle a été couverte autrefois par la mer qui , en se retirant , y a laissé les petits lacs salés dont elle est parsemée ; mais au-delà du Salghir, le terrain s'élève, se couvre d'arbres, et il est hérissé de montagnes qui se prolongent de l'ouest à l'est et qui se pyramident au Tchâtir-Dâgh, ainsi nommé à cause de sa ressemblance avec uue tente ou pavillon tartare. Ce mont n'a qu'une élévation d'environ 3,ooo pieds au-dessus du niveau de la mer; mais quoiqu'il ne puisse en aucune manière être comparé aux grandes montagnes du globe, il semble être le chaînon intermédiaire qui lie les Alpes au Caucase. H paraît en effet que la branche alpine, connue sous le nom de chaîne mœsique, après avoir traversé de l'ouest à Test la Turkie d'Europe et s'être plongée dans la mer Noire vers les bouchés du Danube, reparaît en Tauride et se relève dans le Caucase au-delà du Bosphore taurique ou cimmérien.
L'identité de cette chaîne n'est pas moins prouvée
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par sa structure que par sa direction. Les .bancs f dont elle est composée dans la Tauride , s'abaissent tous vers le nord et se relèvent vers le sud; en sorte qu'ils ont tous leur pente sur le Salghir et leur escarpement sur la mer : ce qui ferait croire qu'ils s'appuyaient autrefois sur une autre chaîne, qui liait le mont Hœmus au Caucase et qui à été engloutie dans la mer Noire.
La chaîne taurique forme un dçmi-cercle dont le diamètre longe la côte méridionale de la péninsule, et dont l'arc se courbe au nord jusqu'au Salghir. Cette chaîne se divise en trois autres : la plus septentrionale a sur son arc Batchi-Seraï, Simphéropole et Karasou-Bazar : la chaîne intermédiaire va d'Inkerman à l'ancienne Crim et se groupe à Mangoupa, et la chaîne méridionale, qui se pyramide 4U Tchâtir-Dâgh, se prolonge sur la côte depuis Balouclava jusqu'à Théodosie. Les trois chaînes vont en s'élevant vers le sud, et le Tchâtir- Dâgh, avec sa forme pyramidale, les couronne toutes. Les deux chaînes septentrionales portent partout l'empreinte du travail des eaux, et la plus méridionale celle du travail du feu. Les vallées, qui les séparent, paraissent très -profondes; mais elles le sont moins que la vallée du Salghir, où elles versent leurs eaux.
La roche calcaire, le schiste argileux, les brèches et les grès sont les principales substances des montagnes tauriques. La roche calcaire soutient les grands massifs et les sommets arrondis : les brèches et les grès se montrent dans les hautes crêtes ; et les vallées sont presque toutes creusées dans le schiste argileux. Ce schiste est feuilleté et très - varié dans ses couches : il est quelquefois si peu solide, qu'il se fêle à l'air comme les boles , et qu'il se ramollit dans l'eau : il est tantôt
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gris, tantôt jaunâtre, quelquefois noir et comme imbu de manganèse: d'autres couches sont brunes, et comme, scarifiées par l'action du feu. Toutes ces couches de différentes couleurs alternent souvent entre elles, et paraissent ondoyées comme les fibres d'un bois veiné : d'autres fois elles sont arrangées en compartiments, et les lames, qui forment ces compartiments, paraissent ferrugineuses.
Le Tchâtir-Dâgh, étant le point le plus élevé de la Tauride , est aussi celui d'où coulent les plus grandes eaux. Le Salghir, l'Aima, la Katcha et l'Alouchta naissent dans ses flancs. Le Salghir coule d'abord du sud au nord; et après avoir franchi les deux chaînes septentrionales, il se détourne vers l'est, reçoit le Kara-Sou et va se jeter dans la lagune de Si vache, en séparant le pays plat du pays montagneux. L'Aima et la Katcha coulent de l'est à l'ouest entre les bandes de la chaîne, et forment des vallées longitudinales. L'Alouchta coule du nord au sud et forme la plus grande vallée transversale qu'il y ait sur l'escarpement maritime. Toutes les eaux, qui coulent sur cet escarpement, se sont creusé des vallées profondes, où elles se précipitent par sauts, et forment une infinité de cascades, parmi lesquelles on distingue celle de l'Akar-Sou, qui tombe de 1 5o toises de haut et qui serait comparable à celle de Terni , si elle avait le même volume d'eau.
La péninsule tyurique est composée de trois parties bien distinctes : de la plaine d'Or-Kapi qui s'étend à l'ouest jusqu'à Eupatorie et au sud jusqu'au Salghir, de la péninsule de Panticapée qui s'avance à l'est jusque dans te Palus-Méotide , et de la partie montagneuse qui comprend le reste de la Tauride.
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La steppe d'Or-Kapi ne produit guère que des sels : à peine y voit-oû quelques centaurées qui la distinguent de celle du Borysthène. La vallée du Salghir, ainsi que la péninsule de Pantieapée, est très-fertile en blé, et la partie montagneuse offre des sites et des aspects si variés, qu'elle est en quelque sorte l'abrégé de tous les climats. Les pentes septentrionales , d'où les eaux descendent dans le Salghir, sont couvertes de chênes, de noyers et des plus beaux arbres forestiers : les meilleurs pâturages et les plus beaux vergers couvrent les vallées intermédiaires * et les pentes méridionales de l'escarpement maritime sont sillonnées par de petites vallées, où Phi ver se fait à peine sentir, et où les primevères et les safrans fleurissent en février. Là on voit l'oranger, le grenadier et le myrte croître en plein vent, l'arbousier et le câprier grimper sur les rochers, et la vigne sauvage monter sur les plus hauts arbres et former avec la viorne fleurie des guirlandes et des berceaux jusque dans les plus âpres lieux. L'aspect des roches nues qui élèvent leur tête jusqu'aux cieux, celui de la plus riche verdure qui s'étend à leurs pieds comme un brillant tapis, le verd tantôt tendre, tantôt foncé de l'olivier et du laurier qui ombragent tous les coteaux, les eaux qui jaillissent de toutes parts dans les vallons , enfin le voisinage de la mer qui offre un lointain sans bornes, font des vallées méridionales de la Tauride une continuité de paysages , tous également beaux ; et la vie simple des Tartares répandus dans ces vallées, leurs chalets taillés dans le roc et à moitié cachés dans le feuillage des arbres , leurs troupeaux de chèvres et de brebis qui pendent sur les montagnes ou qui paissent dans les bas-fonds, ajoutent encore à la beauté de ces paysages.
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La steppe d'Or- Kapi, y compris la péninsule d'Eupatorie, peut avoir 4oo lieues carrées de superficie, la péninsule de Panticapée 1 20 et la partie montagneuse 3f)0. On compte dans toute la Tauride 2 à 3oo mille habitants, parmi lesquels il y a environ 100 mille Tartares.
Il n'y a point de contrée sur la terre, où la population soit plus mêlée. On y reconnaît au premier aspect les deux races d'hommes qui ont peuplé l'Europe et l'Asie, et les variétés infinies, provenues de leur mélange : la race blanche ou européenne, caractérisée par la hauteur de sa stature, l'élégance de ses formes, la beauté de ses yeux et la rectitude de son profil, et la race jaune ou mongolique distinguée par l'obliquité de ses yeux, sa face plate et son corps trapu.
Les Tartares forment le fond de la population : le reste se compose de Russes, d'Allemands , de Polonais, mais plus particulièrement de Grecs qui y sont venus de la Turkie européenne, de l'Archipel et de l'Asie- Mineure et qui se font remarquer par l'élégance de leur taille et la finesse de leur physionomie. Les Tartares habitent les campagnes, et le reste de la population est occupée dans les villes à des fabriques grossières et au commerce maritime.
Les villes de la Tauride méritent à peine ce nom, et ne sont guère que des bourgades. Les principales sont Eupatorie, Karasou-Bazar, Simphéropole, Batchi- Seraï, Sévastopole, Théodosie et Panticapée.
Koslof, nommée maintenant Eupatorie, est située au sud de la pointe occidentale de la péninsule, et elle est environnée d'un mur de pierre flanqué de tours. Son port est bon et peut contenir deux cents
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navires : Eupatorie a cinq à six mille habitants.
Karasou-Bazar en a environ quatre mille : elle est située au centre de la Tauride vers les sources du Kara-Sou, qui environne de ses eaux le palais bâti pour Catherine II, lorsqu'elle vint dans la Tauride. On a donné à cet édifice le caractère léger des constructions tartares : tout autour sont des jardins enchantés , et en face , des montagnes qui s'élèvent derrière la ville les unes au-dessus des autres et qui semblent avoir été placées là pour encadrer le paysage. Eupatorie est renommée par ses fabriques de tapis, et Karasou-Bazar par ses fabriques de maroquin.
A l'est de Karasou-Bazar, sur le chemin de Théodosie et vers les sources de l'Indal , sont les ruines de l'ancienne Crim, qui a donné son nom à la Tauride, et à l'ouest, sur le chemin de Sévastopole et vers les sources du Kara-Sou , la ville moderne , ou plutôt rajeunie deSimphéropole, nommée autrefois Ak-Metchid. Cette ville paraît encore dépeuplée; mais elle présente un aspect agréable. Elle est située au milieu d'une plaine un peu exhaussée vers le sud, et coupée vers l'est par le Salghir. Quand on vient d'Or-Kàpi et qu'on approche du fleuve, le terrain se rompt, s'élève, et Simphéropole parait en amphithéâtre au pied des montagnes qui fuient vers le sud les unes derrière les autres.
Batchi-Seraï est à cinq lieues au sud-ouest de Simphéropole , sur la route de Sévastopole. On traverse à mirchemin la petite rivière de Boulganak et un peu ' plus loin celle de l'Aima , qui arrose une des plus belles vallées de la Tauride. Les bords de la rivière sont parsemés de groupes de tilleuls et de peupliers :
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les prairies, qui se déploient des deux cotés, sont couvertes de troupeaux : toute la vallée offre le plus riche paysage» On s'élève sur la chaîne de montagnes qui sépare la vallée de l'Aima de celle de la Katcha, et l'on découvre à ses pieds sur le revers opposé la ville de Batchi-Seraï. Les plus petits villages sont annoncés par des avenues : ici l'on tombe tout-à-coup sur une grande ville cachée entre deux montagnes au fond d'une gorge profonde. Figurez-vous une chaîne immense de rochers taillés à pic , au pied desquels sont agglomérées des cahuttes tartares s'élevant en échelons les unes au-dessus des autres, et au-dessous de toutes au fond de la gorge un palais chinois peint de mille couleurs, environné de jardins suspendus dans les airs , et vous aurez une idée de la capitale des anciens khans. Les rochers, qui la surplombent, paraissent mal assis sur leurs bases, et Ton craint qu'ils n'aillent l'écraser, Batchi-Seraï n'a plus aujourd'hui que cinq à six mille habitants, la plupart Tartares, les autres Juifs.
La vallée de la Katcha ne le cède point en beauté à celle de l'Aima : le paysage y est aussi riant et aussi animé : on y voit çà et là des bouquets d'arbres de la plus belle venue , parmi lesquels on distingue le peuplier taurique, qui a l'air d'un obélisque de jaspe et qui contraste par sa hauteur avec l'humble cabane du Tartare, bâtie à son ombre.
Sévastopole est à huit lieues au sud*ouest de Batchi* Serai. On traverse les deux vallées du Belbék et de rOûsen , qui offrent des sites aussi riants que celles de l'Aima et de la Katcha. L'Ousen se jette dans un golfe de deux lieues de profondeur, au fond duquel est
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Inkerman, et à l'entrée Sévastopole. Inkerman n'a qu'un méchant château, et sa position sur les bords de l'Oûsen et au pied d'une montagne escarpée, fait toute sa force.
Sévastopole, bâtie près des ruines de l'ancienne Cherson, est aujourd'hui le plus bel établissement maritime qu'il y ait sur la mer Noire. Son port, vaste et profond, est composé de plusieurs bassins sur les bords desquels on a formé des chantiers, un arsenal et tous les autres établissements nécessaires pour armer et équiper une flotte; mais les vaisseaux y sont exposés à être rongés par une infinité d'insectes que nourrit son fond limoneux. L'entrée en est facile, et elle est défendue par des batteries qui croisent bien leurs feux.
Sévastopole est située à l'extrémité de la Chersonèse ou péninsule héracléenne, dont l'isthme était autrefois fermé par un mur. Au nord de l'isthme est Inkerman, et au sud le port de Balouclava. Ce port est un bassin profond environné de toutes parts de montagnes; mais son goulet, taillé dans le roc, est si étroit , qu'il ressemble plutôt à l'entrée d'une caverne qu'à celle d'un port. La direction en est oblique et tortueuse, et l'on ne découvre le port, que lorsqu'on est dedans. C'est le port Sjrmbolon des Grecs qui fut si long-temps la retraite des pirates de la mer Noire : il est aujourd'hui fermé par une chaîne que l'on tend tous les soirs.
Toute la côte, depuis Balouclava jusqu'à Théodosie, forme l'escarpement méridional de la chaîne taurique, et paraît hérissée de rochers , dont les bancs diversement colorés , vus de la mer, ressemblent aux tranches
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variées d'un livre relié ou aux divers volumes d'une bibliothèque. Cette cote forme diverses saillies ou promontoires, dont les principaux sont ceux de Criou- Métopon , de Kôs et de Théodosie , et elle est coupée par divers ruisseaux qui tombent dans la mer à Yalta, à Alouchta , à Ouskoût et à Soudâg.
Le promontoire de Criou-Métopon est la pointe méridionale de la Tauride, qui s'avance le plus dans la mer. Noire, et il n'est éloigné du cap Carambis, situé sur la côte opposée de F Asie-Mineure, que d'environ 45 lieues.
C'est derrière le cap de Criou-Métopon qu'est la vallée de Baïdar, la Tempe de la Tauride , si renommée dans le pays pour la, beauté de ses ombrages et la fraîcheur de ses eaux.
Depuis le cap de Criou-Métopon jusqu'à Soudâg , il n'y a plus aucun bon mouillage, à l'exception des rades d'Yalta, d' Alouchta et d'Ouskoût; et voilà pourquoi cette côte passait chez les Grecs pour inhospitalière. On dit même que les anciens Taures immolaient à Diane les étrangers qui y fesaient naufrage; mais tous les voyageurs ne sont pas d'accord sur le lieu où Ton doit placer le temple de la déesse , si célèbre par la reconnaissance d'Iphigénie et d'Oreste : les uns le placent près de Balouclava sur l'emplacement du monastère de Saint -Georges, les autres à six lieues plus à l'est sur un promontoire élevé, où l'on monte par un escalier , taillé dans le roc et au pied duquel sont deux rochers de forme conique, aplatis vers leur sommet, sur lesquels on jetait, dit-on, les cadavres des victimes sacrifiées à l'autel de Diane.
A Soudâg la chaîne taurique s'éloigne de la mer et
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se couronne de roches nues, dont la pierre calcaire est marbrée de rouge et de jaune, effet du mélange des parties ferrugineuses. Le bourg de Soudâg, bâti près de l'ancienne forteresse génoise de Soldaïa , est renommé par ses vignobles qui occupent une vallée , dont le sol est une argile grisâtre , mêlée de terre noire . et de gravier.
Au-delà de la vallée de Soudâg sont celles de Kôs et d'Otous , également cultivées en vignes , et ensuite la montagne de Karadagh , où finit la chaîne taurique et au pied de laquelle est Caffa, l'ancienne Théodosie. Sévastopole est le port militaire de la Tauride, et Théodosie en est le port marchand. La ville est bâtie en amphithéâtre autour de la baie semi-circulaire qui lui sert de port, et elle est fermée d'un simple mur flanqué de tours.
Théodosie fut l'entrepôt du commerce de l'Inde, tant que ce commerce suivit la route de la mer Caspienne et de la mer Noire : elle devint ensuite sous les Turks le principal marché des esclaves circassiennes , et elle est aujourd'hui un des principaux entrepôts du commerce de la Russie avec la Turkie.
Au-delà de Théodosie cofnmence la péninsule de Panticapée , attachée à la Tauride par un isthme qui n'a que quatre à cinq lieues de long d'une mer à l'autre, et qui était autrefois fermé d'un mur comme celui de la Chersonèse héracléenne. Au sud de l'isthme sur la mer Noire est Théodosie, et au nord sur la mer d'Azof , Arabat.
Arabat est une petite forteresse, située à la naissance d'une langue de terre, qui se prolonge du sud au nord comme un ruban jusque près d'Yénifché sur la terre
ferme, et qui sépare la mer d'Azof de la lagune de Sivache. Cette lagune est généralement vaseuse et si peu profonde, qu'on peut la guéer sur plusieurs points: elle ne communique avec la mer d'Azof que par le détroit dTénitché, qui la sépare de la terre ferme, et elle est fermée à l'entrée de la Tauride par la forteresse d' A rabat, polygone irrégulier, flanqué de sept petits bastions, avec deux ouvrages avancés, dont l'un borde la lagune de Sivache et l'autre la mer d'Azof.
La péninsule de Panticapée ne présente au-delà d'Arabat qu'une plaine rase et unie, comme celle d'Or-Kapi; mais elle se rompt ensuite et se couvre de collines, en approchant du Bosphore taurique, par où l'on entre de la mer Noire dans cette grande lagune, qui reçoit les eaux du Tanaïs , et au fond de laquelle est la ville d'Azof : ce qui l'a fait appeler la mer d'Azof. Elle était connue des anciens sous le nom de Palus-Méotide.
Le Bosphore ou détroit Taurique n'a guère que quatre à cinq lieues de long sur une ou deux de large à ses deux issues , vers Yénikalé et Taman ; mais il s'évase vers le milieu entre Panticapée et Kourtchou. Yénikalé et Panticapée sont sur le rivage de la Tauride, et Kourtchou et Taman sur celui du Delta , que forme le Rouban à son embouchure dans la mer.
Panticapée, nommée maintenant Kertch, est située sur la croupe d'une montagne, au pied de laquelle on. voit un siège taillé dans le, roc, que l'on appelle encore par tradition le trône de Mithridate , et sur son sommet une vieille forteresse flanquée de sept tours, où Ton a eu le projet d établir un lazaret. Les Russes y ont ajouté un ouvrage étoile, pour défendre le f>ort,
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qui est rencogné dans an coude du Bosphore et protégé par une jetée en pierre. La batterie de Pauloftkoï et celle d'Alexandrofskoï, construites la première au sud de la forteresse, l'autre sur les bords du Bosphore, sont les clefs de la mer d'Azof , et le chenal est si resserré vers ce point par des bancs de sable , qu'aucun vaisseau ne peut y entrer, sans passer sous leur feu.
Yénikalé est à onze verstes plus à l'est , au débouquement du Bosphore dans la mer d'Azof, et au pied d'une montagne coupée à pic, sur laquelle est une forteresse de construction turke : c'est un carré irrégulier , flanqué à son angle nord-ouest par un bastion élevé qui commande une hauteur voisine, et à son angle sud-est par un autre bastion plus petit, qui défend l'entrée du Bosphore. Kertch ferme cette entrée aux vaisseaux venant de la mer Noire , et Yénikalé à ceux qui sortent dé la mer d'Àzof. La passe d'Yénikalé est rétrécie, tomme celle de Kertch, par de» bancs de sable, et n'a guère que quatorze pieds de profondeur ; ce qui ne permet pas aux gros vaisseaux de k franchir avec leurs canons.
Si cette passé était plus large, la mer d'Àzof ressemblerait plutôt a un golfe de la mer Noire, qu'à utie mer particulière. Cette nrèr «est très-limoneuse* et elle est remplie de coquillages et de poissons, dont un trouve les analogues d&fts la mer Noire et dans la mer Caspienne : ce qui fait présumer que tes deux mers Communiquaient autrefois entre elles de ce côté. La mer d'Azof est peu favorable à la navigation , à cause de la multitude de ses bancs et de la violence de ses
courants. L'eau y est peu profonde, et elle y gèle si aisément que l'on a vu un des généraux de Mithridate
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y défaire en bataille rangée une armée pendant l'hiver, au même lieu où l'été précédent il avait remporté une victoire navale.