‹ Voyage militaire dans l'Empire Othoman, ou, Description de ses frontières et de ses principales défenses, soit naturelles, soit artificielles, avec cinq cartes géographiques (volume 2)Chapitre 60 sur 66 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Des premières campagnes des Russes dans la Tauride, et de leur manière de faire la guerre aux Tartares.

Les Russes, en acquérant de nos jours d'un côté la Finlande, de l'autre la Tauride et tout le pays compris entre la mer Noire et la mer Caspienne jusqu'au pied du Caucase , ont encadré leur empire comme un immense tableau. Cet empire, le plus grand qu'il y ait en Europe, forme aujourd'hui par sa vaste étendue comme deux grands croissants qui embrassent et l'Europe et l'Asie , et qui ont dans la Tauride une pointe commune. En attaquant la Russie par cette pointe, on peut parcourir à son gré les arcs des deux croissants ou les séparer l'un de l'autre , en remontant le Tanaïs. La Russie a donc trouvé dans la Tauride un point de défense pour elle, et elle y a aussi trouvé un point d'attaque contre la Turkie.

Avant que les Russes n'occupassent cette péninsule et tout le littoral qui s'étend du Borysthène au Niester, ils ne pouvaient pas attaquer les Turks sur la mer

DANS LEMPIRE OTHOMAW. Si9]

Noire, parce qu'ils ne pouvaient franchir avec une flotte ni le Bosphore de la Tauride ni le golfe du Borysthène , obstrués en hiver par des bancs de glacé et en tout temps par des bancs de sable; mais depuis que la Tauride est dans leurs mains, ils peuvent armer une flotte à Sévastopole, convoyer une armée le long de la mer Noire, en débarquer une autre au-delà du Balkan, et porter inopinément l'effroi jusque dans Constantinople. Les Busses ont ainsi acquis dans la Tauride de nouveaux moyens d'attaquer les Turks.

Mais les Turks de leur côté conservent les moyens de reconquérir la Tauride, tant qu'ils restent les maîtres du pourtour oriental de la mer Noire, et surtout de la côte des A bases, qui n'est séparée de la péninsule que par le Bosphore taurique, parce qu'ils peuvent l'attaquer par la steppe de Panticapée, par les bouches de l'Aima, de la Katcha et du Belbêk, ou même en perçant la côte méridionale, par Alouchta, Ouskoût et Soudâg. La vallée d'Alouchta conduit au Tchatir-dâg qui est le point dominant de la Tauride, et d'où un chemin facile mène dans la vallée du Salghir et dans ,1e cœur de la péninsule. La vallée d'Ouskoût débouche dans celle du Rara-Sou et la vallée de Soudâg dans celle de l'Indal; de sorte qu'en opérant un débarquement sur un de. ces trois points ou sur tous les trois en même temps, on peut traverser la chaîne taurique par ses cols les plus aisés et ^pénétrer avec le cours des eaux dans tout l'intérieur du pays.

Quand la Tauride était au pouvoir des Turks , la défense en était bien plus aisée , parce qu'on n'avait alors à défendre que l'isthme d'Or-Rapi et le littoral de la mer d'Azof, les Russes ne pouvant pénétrer avec une

5l8 VOYAGE MÎLITAIRE

flotte dans la mer Noire. Or la défense de l'isthme et du littoral de la mer d'Azof n'était pas difficile : l'isthme n'a tout au plus que deux lieues détendue, et dans toute cette étendue, elle est couverte de retranchements : la langue d'Arabat, qui couvre la cote orientale et embrasse la lagune de Siv$ch« , est séparée de la terre ferme par le détroit d*Yénitché,ét elle est si étroite qu'on peut la couper par des fossés sur plusieurs points, et la fermer à son origine par des redoutes ou d'autres fortifications. Ce fut cependant par ces deux côtés que les Russes pénétrèrent dans la péninsule dans leurs premières expéditions en Tauride : celle de 1736 précéda toutes les autres.

Munich commandait les Russes, et les Tartares étaient commandés par leur khai? , alors vassal de la Turkie. L'armée russe partit de l'Ukraine, descendit le Borysthène et s'avança à travers le désert vers la Tauride: elle était composée de 70 mille hommes et marchait sur quatre colonnes, couvertes d'un rideau de tirailleurs et précédées par un corps de Cozaques. On ne voyait autour d'elle qu'un horizon sans fin, l'herbe des champs et les Tartares qui venaient en petits pelotons caracoler sur ses flancs: repoussés d'un coté, les Tartares disparaissaient en un clin d'œil, et l'instant d'après ils reparaissaient d'un autre. Quelquefois tel était leur nombre, qu'ils enveloppaient l'armée russe comme un nuage épaip. Alors les quatre, colonnes se formaient en "quatre carrés à centre vide : l'artillerie et les CJozaques se plaçaient aux angles, et les tirailleurs se formaient sur un seul rang dans les intervalles des carrés; en sorte que la ligne de bataille avait l'apparence de quatre bastions liés

DANS L'EMPIRE OTHOMA.N. 5 19

par autant de courtines. L'armée ainsi formée marchait en avant; et dès que les Tartares étaient dispersés, elle se remettait en marche sur quatre colonnes. Quelquefois, lorsque les Russes avaient le vent en face, l'ennemi mettait le feu à l'herbe des champs, pour les arrêter comme devant un rempart de feu, et il n'y avait alors d'autre moyen d'arrêter ce rapide incendie et de n'en être pas enveloppé, que de creuser des fossés pour lui couper tout aliment.

A mesure que l'armée avançait , Munich fesait élever des redoutes de distance en distance pour conser* ver ses communications avec l'Ukraine, à peu près comme Agricola s'avança jadis en Ecosse; mais la chaîne des redoutes russes devait être bien plus étendue que celle des ouvrages romains, parce que le défaut d'eau ne permettait pas toujours aux Russes de suivre te chemin le plus court, et que pour s'en procurer, ils étaient souvent obligés de s'écarter de loir route, de deux ou trois marches.

Ce fut au travers de tant et de si nombreux obstacles que Munich arriva enfin aux lignes d'Or-Kapi. Le khan , accouru au-devant de lui , était retranché derrière ces lignes. Munich fit mine de les attaquer d'un cote, et perça par un autre. Il ravagea tout le plat pays jusqu'au Salghir et au Rara-Sou; mais craignant que les Tartares, qui fuyaient devant lui comme un troupeau de biches fuit devant un chasseur, ;ie revins* sent sur leurs pas pour lui couper sa retraite, ou que traversant le Palus-Méotide aux mêmes gués que les Goths fuyant devant les Huns, ils ne tournassent la péninsule et ne l'y enfermassent comme dans une souricière, il se /replia en toute hâte sur les lignes d'Or-

5ao

Kapi, les rasa et revint vers l'Ukraine, après avoir perdu par les fatigues la moitié de son armée.

L'armée russe, ainsi réduite, fut obligée de bivouaquer pendant tout l'hiver, une partie en faction contre les Tartares, qui dans la saison des glaces n'étant plus arrêtés par les rivières ni les marais, pénètrent partout, l'autre occupée à défendre la chaîne des redoutes, le long desquelles on fesait, comme César aux lignes de Dyrrachium , des signaux de fumée qui avertissaient en un clin-d'œil de la présence de l'ennemi ; mais malgré toutes ces précautions, les Tartares percèrent sur plusieurs points et firent dans l'Ukraine un butin immense, qui les dédommagea de celui que les Russes avaient fait dans la Tauride.

Dans la campagne suivante, Lasci remplaça Munich et commanda l'armée russe. Il partit d'Azof, et s'avança vers la Tauride, le long du Palus-Méotide. On dit qu'il y avait dans son camp plusieurs officiers qui blâmaient ses dispositions et qui murmuraient contre lui , comme on murmura autrefois dans le camp romain contre César, lorsqu'il marchait contre Arioviste. A l'exemple du général romain , Lasci congédia les mécontents. Trois jours après, ces officiers reconnurent leur faute, et vinrent lui demander d'aller l'expier devant l'ennemi. Lasci le leur permit. En avançant dans le désert, il eut soin, à l'exemple de Munich, d'assurer ses communications avec Azof par une chaîne de redoutes. Le khan, à la tête des Tartares, l'attendait derrière les lignes d'Or-Kapi; mais ce fut en vain.

A l'orient et à quelque distance de ces lignes, deux langues de terre se détachent du continent et s'avan-

DANS L'EMPIRE OTHOMAN. 521

cent vers le rivage de la Tauride : la première est la pointe de Schoungar, et l'autre celle d'Yénitché , séparée seulement de la langue d'Arabat par un détroit qui communique de la lagune de Sivache à la mer d'Azof. Pour donner le change au khan , Lasci fit halte à Yénitché; et jetant un pont sur le détroit , il le traversa avec toute son armée. Dans sa marche sur Arabat, il apprit qu'un gros de Tartares y était accouru pour lui disputer de ce côté l'entrée de la péninsule. Que devenir entre deux mers, sur une langue de terre, où une poignée de soldats pouvait arrêter une année, sur un terrain, qui ne se prétait à aucune manœuvre, parce qu'aucun corps ne pouvait s'y développer? Lasci fait sonder la lagune; et trouvant qu'elle avait peu de fond, il commande qu'avec des tonneaux, des chevaux de frise et des fascines, on construise un radeau ou pont flottant de la langue de terre au rivage de la Tauride , et en même temps il fait creuser un large fossé de la lagune à la mer, pour couvrir son arrière-garde et ses bagages. N'ayant alors plus d'ennemis ni en tête ni en queue, l'armée passa sans danger dans la Tauride, tandis qu'elle n'aurait pu déboucher vers Arabat en présence des Tartares , sans s'exposer à être exterminée. On fît même passer toute la cavalerie ; mais comme le pont n'avait pas assez de consistance pour porter les chevaux, on les menait par la bride et ils guéaient ou nageaient, suivant qu'il y avait plus ou moins d'eau. Ce fut ainsi que Lasci entra dans la péninsule; et après avoir ravagé tout le plat pays, il en sortit par la pointe, de Schoungar à la barbe du» khan, qui l'attendait toujours aux lignes d'Or-Kapi et qui apprit sa sortie avec en*

core plus de surprise qu'il n'avait appris son entrée.

L'expédition, faite par les Russes l'année suivante, ne fut pas moins heureuse et fut encore plus extraordinaire. Lasci ne pénétra cette fois dans la péninsule ni par la langue d'Yénitché ni par celle de Schoungar, où les Tartares l'attendaient. Le khan occupait ces deux postes par des détachements , et il gardait luimême les lignes d'Or-Kapi. Lasci était fort embarrassé et ne savait où pa66er, lorsqu'un Tartare vint l'avertir qu'il y avait ''entre la pointe de Schoungar et l'isthme d'Or-Kapi un endroit où la mer a peu de fond , et qui lorsque le vent d'ouest souffle , demeure quelquefois sans eau. Lasci s'abandonna à sa fortune ; et dès qu'il vit le vent favorable se lever, il mit son armée en colonnes, força sa marche, et passa dans la Tauride presque à pied sec.

Dans ces trois campagnes, les Russes, firent une guerre d'un genre nouveau et apprirent à vaincre les Tartares jusqu'au milieu des déserts. Leur armée dans ces déserts ressemblait à un vaisseau qui fend les ondes, et qui, portant toutes ses munitions dans son sein, paraît partout inopinément et répand la terreur partout où il paraît. Obligés de se nourrir, comme sur mer, de salaisons et de biscuit , quand il leur arrivait d'enlever à l'ennemi, qu'ils avaient toujours en tête ou en queue, quelques bœufs ou quelques mou* tons, c'était parmi eux une joie bruyante, pareille à celle des matelots, lorsqu'ils peuvent se procurer des vivres frais. A mesure que les vivres étaient consommés, ils brûlaient les chariots et mangeaient les chevaux , devenus inutiles. Tout fuyait devant eux ; et les Tartares, poursuivis sur terre par une armée,

DANS l'empire othoman. §a3

comme les forbans le sont par une flotte sur la mer, ne trouvèrent plus d'asile nulle part.

Ce fut là le dernier coup porté à la domination des Tartares en Europe , qui depuis ne fit que décliner et qui disparut insensiblement, comme un fleuve qui détourné de sa souree se perd dans un désert. Dès-lors, la Tauride, dont le plus sur rempart était dans la cavalerie tartare , fut en proie aux incursions des Russe? qui la prirent et la rendirent tour à tour, jusqu'à ce qu'enfin elle restât dans leurs mains par une convention explicative du traité de Kaïnardgi.

Page 1