‹ Voyage militaire dans l'Empire Othoman, ou, Description de ses frontières et de ses principales défenses, soit naturelles, soit artificielles, avec cinq cartes géographiques (volume 2)Chapitre 8 sur 66 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De la Laconie et de l'île de Cythère.

La Laconie, située au sud de l'Arcadie, est formée

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de deux chaînes de montagnes qui se dirigent au sud et qui se pyramident, l'une au mont Zarex pour aller projeter le cap Malée, l'autre au mont Taygète pour aller projeter le cap Ténare.

C'est entre ces deux chaînes que coule l'Eu rota s, qui descend comme l'Alphée du plateau de Tégée et qui se dirigeant au sud va se jeter dans le golfe Laconique à travers une vallée profonde, à l'origine de laquelle était autrefois Belmine, au milieu Sparte et à son issue dans la mer la petite ville d'Hèlos, ensevelie maintenant au milieu des marais qui bordent l'embouchure du fleuve.

La vallée de l'Eurotas est après celle de l'Alphée la plus longue de la Morée, et l'une des plus fertiles. Ses deux rives sont bordées de jardins et de prairies, et ses coteaux couverts de vignes et d'oliviers; mais les deux chaînes du mont Zarex et du mont Taygète, dont elle est environnée, n'offrent guère que des rochers nus et arides, au milieu desquels vivent deux peuplades armi gères , qui ont conservé à l'abri de leurs montagnes une sorte d'indépendance. La chaîne du mont Zarex est habitée par les Zakouniotes, restes des anciens Lacédémoniens ; et la chaîne du mont Taygète l'est par les Maïnotes, peuplade albanaise, qui vint s'établir en Morée vers le Xe siècle et qui s'y est depuis recrutée de tous les Grecs mécontents, naturellement portés à se soustraire à la tyrannie des Turks.

Les Zakouniotes sont peu nombreux , et leur nombre diminue encore tous les jours par leur émigration dans les îles de l'Archipel et à Constantinople , où ils vont faire le métier d'épiciers; mais les Maïnotes présentent une population de l\o à 5o mille habitants, qui

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peut fournir jusqu'à 5 mille hommes d'armes, et même jusqu'à 10 mille dans une levée générale : c'est la peuplade la plus guerrière de la Morée. Cette peuplade, reléguée dans un coin de la péninsule et hors de la route des communications, a conservé les mœurs dures et presque sauvages de ses ancêtres; mais elle a aussi conservé sous la suzeraineté des Turks une sorte de liberté. Son territoire est divisé en sept cantons , où elle est gouvernée par autant de capitaines de son choix , qui réunissent dans leurs mains le pouvoir civil et le pouvoir militaire, et qui ne sont subordonnés qu'à un bey ou capitaine général, nommé par le gouvernement turk.

Entre ces deux peuplades grecques armigères vivent deux autres peuplades de Turks, originairement venues de l'Asie- Mineure et habitant l'une la ville de Mistra et l'autre le bourg de Bardounia, situés tous deux dans la vallée de l'Eurotas.

Le bassin, où est située Mistra et qui est formé par un coude du fleuve, n'a guère que deux ou trois lieues dans son plus grand diamètre; mais il est très-encaissé et environné de tous côtés par de hautes montagnes. A l'occident est un amphithéâtre de gradins qui s'élève jusqu'à la double cime du mont Taygète, au sud la petite rivière de Tiase qui suit le contour de ces montagnes , à l'orient le mont Ménélaïon qui borde la rive gauche de l'Eurotas, et au nord de petites collines isolées , qui bordent sa rive droite et au pied desquelles sont les ruines de Sparte.

Ces ruines sont dans un lieu nommé Palaeo-Chori , vers un coude où l'on passe l'Eurotas sur un pont de pierres, soutenu par un morceau de culée antique, et

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elles sont dispersées autour d'un petit village abandonné, nommé Magoula, vers un marais formé par le ruisseau le Canacion, à son confluent avec l'Eurotas; mais parmi ces ruines, on ne reconnaît guère que le pourtour d'un théâtre et les arceaux d'un aqueduc.

Celles d'Amyclée, qui paraissent moins dégradées et parmi lesquelles on distingue encore les fondements du temple d'Apollon, sont à une lieue plus au sud, près du joli village de Sclavo-Chori , vers le confluent du Tiase avec l'Eurotas; et c'est à une lieue vers l'ouest, au pied du mont Taygète et vers les sources d'un affluent du Canacion, que l'on voit la ville moderne de Mistra, bâtie des ruines de Sparte et formée de trois quartiers, séparés les uns des autres par des jardins et des vergers. Le principal de ces quartiers ou la forteresse proprement dite, nommée Castron, est située sur un contrefort du mont Taygète et fermée d'un simple mur à redans. Les deux autres faubourgs sont dans la plaine et entièrement ouverts, il n'y a pas dans la forteresse et les deux faubourgs plus de dix à douze mille habitants, mêlés de Turks, de Grecs et de Juifs.

Le chemin de Sparte à Mistra circule à travers de petites collines qui coupent la plaine de ce côté, et qui en rendent l'accès difficile; mais le chemin de Sparte à Amyclée est plus uni, et traverse une plaine riante, arrosée par plusieurs ruisseaux et ombragée par des bouquets de platanes et de mûriers : ici sont des champs de maïs ou de blé, là des vignes grimpant sur les mûriers et les platanes, partout des vergers plantés d'arbres fruitiers. Ce canton de la Laconie est un des plus fertiles de la Morée, et il en est le plus riant.

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Les végétaux, les animaux et les hommes y paraissent plus beaux que dans le reste de la Péninsule, et les femmes de Mistra sont encore aujourd'hui aussi renommées pour leur beauté que l'étaient autrefois celles de Sparte. Quelques-unes d'elles offrent même un genre de beauté qui est rare dans la Grèce, et dont on ne trouve point de type dans le reste de l'Europe : elles ont la taille haute et élancée, la poitrine élevée, le cou dégagé, le visage d'un ovale parfait, le teint brun mais clair et vermeil , la peau fine et transparente , les cheveux châtains ou d'un brun cendré, les yeux noirs et ombrés par de longs cils : ce qui leur donne tout à la fois une physionomie pleine de douceur et de vivacité. "

Quand on considère la situation respective de Sparte, d'Amyclée et de Mistra, placées à peu de distance les unes des autres sur la circonférence du même bassin, on ne peut s'empêcher de remarquer que Sparte et Amyclée étaient militairement mieux situées que Mistra, puisque Tune commandait le cours de l'Eurotas, et que l'autre placée vers le confluent du Tiase, ouvrait la vallée où coule ce ruisseau, tandis que Mistra, reléguée à l'extrémité du bassin et tristement assise au pied du mont Taygète,n'a d'autre avantage que d'être située à l'entrée des défilés qui conduisent dans la Messénie.

Il paraît que l'on n'a bâti Mistra dans ce coin isolé , que pour la soustraire aux incursions des Maïnotes, de tous temps enclins au pillage : mais on l'aurait mieux préservée de ces incursions, en la bâtissant sur une des collines, situées au nord des ruines de Sparte et sur lesquelles Épaminondas vint jadis établir son

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camp; et si ou avait voulu l'isoler complètement et la rendre inexpugnable, on aurait pu la bâtir sur le sommet du mont Ménélaïon. Sparte n'était séparée de ce mont que par l'Eurotas, qui vient en baigner le pied. Le chemin pratiqué entre le fleuve et la montagne est très-étroit, et il est souvent inondé : c'est cependant par ce chemin qu'il faut défiler, quand on veut descendre par la vallée de l'Eurotas du plateau de PArcadie sur le golfe Laconique. Il fallait donc barrer ce chemin ; et pour le barrer , bâtir une forteresse sûr le sommet de la montagne. Cette montagne est trèsescarpée; mais elle se termine en un plateau uni, où naît une source d'eau vive, et qui semble avoir été préparé par la nature pour servir de site à une forteresse. Une armée campée sur ce plateau serait maîtresse du cours du fleuve ; et c'est là qu'Epaminondas aurait dû venir camper, quand il vint assiéger Sparte, au lieu de se présenter sur les collines , qui environnaient la ville au nord et d'où il aurait pu être aisément déposté par les Lacédémoniens, si la bataille de Leuctres n'avait abattu leur courage.

L'Eurotas, en descendant du plateau de l'Arcadie au fond du golfe Laconique, divise la Laconie en deux grandes péninsules, l'une à l'est qui s'étend jusqu'au cap Malée entre le golfe Argolique et le golfe Laconique, l'autre à l'ouest qui se prolonge jusqu'au cap Ténare entre le golfe Laconique et le golfe Messénien. Sur le golfe Argolique ou plutôt sur la côte escarpée qui en est le prolongement, est la forteresse de Monemvasie; à l'entrée du golfe Laconique, d'un côté le cap Malée, de l'autre le cap Ténare; au fond les bouches de l'Eurotas; et sur le golfe Messénien, la côte

de Maïna, qui a donné son nom à tout le littoral habité par les Maïnotes.

Monemvasie, vulgairement appelée Malvoisie, est à l'entrée d'une baie, où viennent atterrer tous les bâtiments qui sortent de l'Archipel. Cette baie forme un demi-cercle, aux extrémités duquel on voit d'un côté l'ancien fort de Minoa, de l'autre, la forteresse moderne de Monemvasie, et au fond les ruines d'Epidaurus-Limera.

Les ruines de Minoa ne sont plus qu'un amas informe de pierres ; mais celles d'Epidaurus-Limera sont très-remarquables : ce sont des constructions cyclopéennes en assises irrégulières qui ressemblent à celles de Tirynthe et de Mycènes. Il paraît que ces sortes de constructions ont précédé partout dans la Grèce les constructions en assises parallèles , comme la barbarie a précédé partout la civilisation.

Monemvasie est assise sur un ilôt escarpé que l'on a joint à la côte par une chaussée en pierres, percée de douze arches. La ville est au pied d'un rocher taillé à pic, sur lequel on a bâti la citadelle. On y monte par une rampe tortueuse, dont chaque détour peut être battu. La nature a fait tous les frais de la défense, et l'art n'a élevé des tours qu'aux angles où l'on a voulu établir des batteries.

Le golfe Argolique finit au sud de Monemvasie, au cap Malée, nommé maintenant le cap Saint-Ange, l'une des pointes les plus méridionales de la Morée. La côte se recourbe ensuite vers le nord et présente le golfe Laconique, à l'entrée duquel est la baie de Cervi I et au-devant de cette baie l'île de Cythère.

i. De la pointe de Cervi au cap Spata ou du promontoire

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Cythère, nommée aujourd'hui Cérigo, paraît suspendue à la Morée par le cap Saint-Ange, comme la Morée l'est à la Grèce par l'isthme de Corinthe. Cette île a un aspect triste et nu ; et comme cet aspect ne répond point à l'idée riante que les anciens nous en ont donnée, les voyageurs modernes l'ont calomniée : elle paraît, il est vrai, inculte et rocailleuse sur toute sa circonférence ; mais dans l'intérieur elle est couverte d'oliviers, de vignes et d'orangers, et elle a des coteaux et des vallons charmants.

Envisagée militairement , Cythère est à la Morée ce que Malte est à la Sicile. Elle la couvre au sud, et elle entre nécessairement dans le plan de sa défense : elle devrait donc lui être politiquement unie, plutôt qu'aux îles de la mer Ionienne , dont elle est trop détachée, pour pouvoir en être défendue.

L'île de Cythère est comme l'anneau qui lie la Morée à l'île de Crète, et par l'île de Crète à PAsie-Mineure : elle est pour cette raison comme la clé de l'Archipel , et elle sépare la mer Egée de la mer Ionienne. On ne lui donne guère que douze à quinze mille habitants sur une superficie de quinze à seize lieues carrées; mais elle a deux établissements militaires assez importants, l'un dans le fort Saint-Nicolo, l'autre dans la forteresse de Capsagli.

Le fort Saint-Nicolo est à l'orient de l'île, derrière les petites îles Dragonières, et au fond de la rade d'Àvlemona : c'est un petit octogone de 1 5o pieds de pour-

Onugnatos au promontoire Plataniste, il n'y avait selon Pausanias que 40 stades : c'est la largeur du canal qui sépare Cythère de la Morée.

tour , aux angles duquel on a ajouté des guérites pour flanquer les cotés, et dont on a environné l'enceinte d'un mur fraisé* Vu à quelque distance, on le prendrait pour un fort en miniature.

La forteresse de Capsagli a plus de capacité , et elle est située vers le sud de l'île, au fond d'une baie, devant laquelle est l'ilot escarpé,. que l'on nomme Y Œuf à cause de sa forme ovale. Au fond de la baie s'avance un rocher taillé irrégulièrement , sur lequel on a construit un polygone, dont le tracé suit toutes les irrégularités du rocher et qui ne tient à la côte que par un isthme , qui le domine à sa gorge. Il y a vers cette gorge une courtine brisée avec deux demi-bastions qui la flanquent, et sur la mer un méchant cavalier, dit le Château, dont les murs tiennent à ceux du corps de la place par un simple parapet à crémaillère. Cette forteresse n'a d'importance que sous le rapport maritime , et ne pourrait pas servir , à cause de sa position isolée, à la défense de l'île, qui est accessible sur plusieurs autres points, et principalement vers sa pointe septentrionale , derrière le cap Spata ; d'où le passage en Morée est très-court. Il aurait fallu bâtir un autre fort sur ce point.

Le golfe Laconique, où l'on entre après avoir doublé le cap Spata, offre sur son pourtour oriental le vieux fort de Ram pan o, qui n'est plus qu'une ruine, le village de Tsili que Ton croit bâti sur l'emplacement d'Hélos et le bourg de Rolokina qui est enfoncé dans les terres, et au-delà de l'Eurotas sur son pourtour occidental l'ancien port de Gythiuin, caché derrière les petites îles Trinisa. On ne reconnaît plus le port de Gythium qu'à quelques vieilles jetées submergées

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dans la mer ; mais on voit encore à une lieue un quart plus au nord, sur une colline escarpée, les ruines de la forteresse, liée jadis an port par de longs murs, dont on suit encore la trace.

C'est au port de Gythium, que commence proprement la côte de Maïna, qui se prolonge sur le golfe Laconique depuis les bouches de l'Eurotas jusqu'au cap Ténare et sur le golfe Messénien depuis le cap Ténare jusqu'à la baie d'Armyros, vers les confins de la Messénie. Toute cette cote est très -escarpée; mais elle présente sur le golfe Laconique d'assez bons mouillages dans les rades de M aratonisi , de Pagania, de Vathy, de Rolokythia et dans le port Caillo, et audelà du cap Ténare sur le golfe Messénien des mouillages encore plus surs dans le port de Maïna , dans la baie de Djimova ou d'OEtilos, dans celle de Cardamyla et dans le port de Ritriés. C'est le petit port et le vieux fort de Maïna , cachés derrière le cap Gros , qui ont donné leur nom à toute la côte habitée par les Maïnotes.

Les villages des Maïuotes sont très-multipliés sur le littoral et sur les pentes du moût Taygète; mais ils sont rares et clair-semés dans l'intérieur; et à l'exception de ceux qui sont situés aux principaux débouchés des deux littoraux opposés , les autres ne sont que de misérables hameaux, dont les cahutes ressemblent plutôt à des tanières d'animaux qu'à des habitations humaines.

Le cap Ténare, qui termine le golfe Laconique et qui commence le golfe Messénien , présente avec le cap Malée les deux pointes les plus méridionales de la Morée. On l'appelle aujourd'hui cap Matapan : c'est

ce cap que les anciens n'osaient doubler qu'en tremblant, à cause de la mer orageuse qui l'environne. Il était autrefois surmonté d'un temple de Neptune , environné d'une enceinte sacrée, d'où l'on descendait dans une caverne profonde, regardée comme une des portes des Enfers : il n'est plus surmonté aujourd'hui que de rochers noirs et déchiquetés, qui offrent l'aspect le plus sombre et le plus effrayant. Tout cet angle de la Laconie paraît avoir été bouleversé par des feux souterrains, et il est habité par une tribu de Maïnotes, encore plus sauvages que les autres : ce sont les Cacavouniotes. Ces hommes ne pouvant trouver leur subsistance au milieu de leurs rochers, vont la chercher silr la mer orageuse qui les environne, et font le métier de forbans. On distingue le Cacavouniote du Maïnote, en ce que celui-ci a, comme tous les autres Grecs, la taille svelte et la physionomie fine et expressive. Le Cacavouniote au contraire a l'air farouche, et il est trapu et rabougri , comme l'érable de ses montagnes. Le Maïnote marche avec légèreté , le Cacavouniote bondit comme un sanglier. Le premier a été civilisé par l'agriculture et le commerce : l'autre n'est pas encore sorti de l'état barbare , ou v est rentré.

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